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Les feuilletons hindous à l’assaut du public sénégalais

Publié le 09/08/2016 à 20h20 Par notre correspondant à Dakar Ibrahima Diallo

#Société
feuilleton hindou
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#Sénégal : Après les telenovelas sud-américaines, les télévisions sénégalaises se sont mises, depuis quelques années, à la mode des feuilletons hindous, qui connaissent un franc succès. Qu’est-ce qui explique un tel succès ? Faut-il y voir une nouvelle forme de domination culturelle ? Explications.

«Il est quelle heure, chéri ?», demande la femme. «21h50», répond le mari. «S’il te plait passe-moi la télécommande, le «Destin de Joya» (une série hindoue qui passe actuellement sur une chaîne sénégalaise) va incessamment commencer». Résigné, le mari transmet la télécommande et se retire dans sa chambre, laissant sa femme suivre religieusement sa série culte.

La scène est presque devenue un rituel dans cette petite famille habitant à Pikine, un quartier de la banlieue dakaroise. D’ailleurs, quand il entend le générique de la série, le mari s’exclame : «Diamm djekhna !» (Fini la tranquillité). Il sait que sa femme ne lui prêtera plus aucune attention avant la fin de l’épisode.

A l’image de cette femme, beaucoup de Sénégalaises, notamment les jeunes filles des quartiers populaires, raffolent des séries hindoues. «J’adore les feuilletons hindous parce qu’ils véhiculent des valeurs plus proches de nos réalités (telles que l’honneur, la pudeur, etc.) contrairement aux films américains par exemple», explique Amina, une jeune fille habitant Pikine. Sala, une autre fille, confie beaucoup apprendre de ces séries. «En dehors du divertissement, pour moi, ces séries véhiculent des leçons de vie. En les suivant j’ai énormément appris sur les comportements humains, la jalousie, la méchanceté, mais aussi la force de l’amour», ajoute Sala.

Certaines téléspectatrices vont jusqu’à s’identifier à leurs héroïnes cathodiques. Ainsi, en janvier 2010, après le succès éclatant de la série télévisée qui porte son nom, l’actrice indienne Pallavi Kulkarni dite Vaidehi a été accueillie à Dakar comme une reine. Pendant les jours qui ont précédé et qui ont suivis son arrivée, une véritable «vaidehimania» s’était emparée de la capitale sénégalaise. Le «sari» (habit traditionnel porté par les femmes hindoues) était devenu le mode vestimentaire favori de milliers de jeunes femmes qui s’identifiaient à l’actrice.

Depuis cette «success story», quasiment, toutes les chaînes de télévisions sénégalaises proposent des feuilletons hindous dans leurs programmes, avec plus ou moins le même succès, au point de «détrôner» les telenovelas qui faisaient jusque-là la particularité du paysage audiovisuel sénégalais. Seules quelques rares productions locales (‘’Un café avec’’, ‘’Dinama nekh’’ ou aujourd’hui ‘’Wiiri wiiri’’) parviennent à rivaliser, pour un laps de temps, avec les feuilletons de Bollywood.

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Pour Moumini Camara, spécialiste en sciences de l’information et de la communication et enseignant chercheur au Centre d’études des sciences et techniques de l’information (CESTI) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, le succès des séries hindoues s’inscrit dans le cadre global et mondialisé des industries culturelles, notamment les telenovelas, ces "histoires à l'eau de rose" qui, du point de vue des industries culturelles, entrent dans ce que certains appellent une "culture de marché" ou "une culture mainstream" en référence à l'opus de Frederic Martel, dans lequel le chanteur met en relief les rapports de force entretenus par les différentes zones géographiques et économiques à travers la question du leadership des industries culturelles.

D’après Camara, le succès de ces séries hindoues auprès des téléspectateurs(trices) sénégalais, notamment des jeunes filles, s'explique par plusieurs raisons. «Ces séries veulent promouvoir et/ou dénoncer certaines problématiques de la société hindoue qui sont des problématiques communes voire similaires à la société sénégalaise», note-t-il. A son avis, il y a une certaine forme de "proximité culturelle" du point de vue de la représentation que les femmes et les jeunes se font de leur propre société et des rôles sociaux qui sont dévolus.

En outre, poursuit-il, ces séries qui font partie d'un genre télévisuel appelé "mélodrame", remplissent une fonction d'identification et de reconnaissance. «De par leur thématique et leur structuration filmique, ces séries hindoues accordent une place importante à la femme, au mariage, à l'amour, à la vengeance, la trahison, à l'adultère. L'amour y est toujours teinté d'une passion déchirante alors que l'amour matériel reste marqué par la fragilité des sentiments. Par conséquent, elles (ces séries) traitent de problèmes sociaux avec en toile de fond des histoires sentimentaux d'où la réceptivité de la gent féminine». Du point de vue de la structuration filmique, il observe que ces séries, à l'image des telenovelas reposent sur une construction narrative de portée universelle qui facilitent leur accessibilité, leur interprétation, le tout sur fond de suspens des épisodes montrés au quotidien. Ce qui, d'ailleurs, participe à la «domestication» des téléspectateurs.

L’émotion plus puissante que la poudre

Mais si certains téléspectateurs apprécient ces feuilletons hindous, trouvant des similitudes entre cultures hindoue et africaines, certains observateurs de la société sénégalaise s’inquiètent, en revanche, des messages religieux fondés sur le polythéisme et appartenant à un «univers culturel différent» (du «nôtre») véhiculés par ces feuilletons. D’autres pointent la «domination» culturelle – désormais dans un sens Sud-Sud, après celui Nord-Sud.

Moumini Camara est de cet avis. «Dans un contexte de mondialisation, il y a lieu de dire que, in fine, la question se pose plus en termes de domination culturelle Sud-Sud que de métissage culturel (telle que le théorisent des penseurs comme l’Indien Arjun Appadurai ou le Français Michel de Certeau).  Il s'agit d'un "impérialisme culturel" dont le socle principal est l'émotion», dit Camara, notant avec Graciela Schneider-Madanes que "dans la conquête, une arme plus puissante que la poudre, c'est l'émotion".

Ainsi, si l’arrivée des séries télévisées hindoues sur le marché sénégalais est plutôt récente, les craintes qu’elles commencent à susciter ne sont pas sans rappeler celles que nourrissaient les pays du Sud à l’égard de l’expansionnisme culturel (le soft-power) américain. En effet, la globalisation a souvent été perçue comme une menace pour les cultures et les industries culturelles locales dans la mesure où ce qui la caractérise, c’est son refus de prendre en compte la diversité culturelle du monde. Autant dire qu’elle est synonyme d’occidentalisation du fait qu’elle contribue à une homogénéisation des goûts et des comportements des consommateurs, notamment sous le modèle américain.

Le cinéma, suivi par les séries pour la télévision, ont ainsi été depuis les années 1930 l’aile marchante de la culture américaine dans le monde, la tête de pont de l’Amercan Way of Life. Cette suprématie américaine dans le domaine de la communication n’était contestée par personne jusqu’au seuil des années 1990. Ce qui n’est plus le cas. Désormais l’Amérique du Sud (à travers ses telenovelas) et d’autres pays ré-émergeants telle que l’Inde, pays qui a le mieux réussi à «phagocyter» les influences extérieures par la traduction et la transposition des productions cinématographiques venues ou inspirées de l’étranger, sont très présents sur le marché africain.

Aujourd’hui, le cinéma indien constitue l’un des fleurons de la culture, de l’industrie et de l’identité nationale de l’Inde. Bollywood (l’équivalent indien de Hollywood) est devenu le premier producteur cinématographique dans le monde, avec une production qui avoisine les 1 000 longs métrages par an.

Une industrie culturelle locale inexistante

Mais pour beaucoup de spécialistes, le succès des séries hindoues à la télévision sénégalaise s’explique surtout par la faiblesse de l’industrie culturelle locale. Selon certains critiques, l’usage de la langue wolof est un frein à l’expansion des séries télévisées sénégalaises, souvent de médiocre qualité, réduisant leur audimat au seul public comprenant cette langue, à l’inverse des séries ivoiriennes ou burkinabés qui sont, en général, suivies dans la plupart des pays francophones.

Pour les défenseurs de cette thèse, le meilleur exemple, c’est l’absence de comédiens sénégalais à l’émission «Parlement du rire» sur Canal+. D’autres battent en brèche ce genre d’arguments, pointant simplement la faible qualité des productions sénégalaises. Ces derniers citent justement l’exemple des telenovelas et des feuilletons de Bollywood jouées dans d’autres langues, avant d’être traduites ou sous-titrés en français.

Cette faible qualité de la production cinématographique locale s’explique, entre autres, par le manque de moyens des réalisateurs sénégalais. Et, c’est un secret de polichinelle, le cinéma est onéreux. La réalisation d’un long métrage tourné au Sénégal est estimée entre 300 millions de FCFA 1 milliard de FCFA, soit le montant total du Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuelle (FOPICA) mis en place par le gouvernement sénégalais. Depuis son lancement effectif en 2014, ce mécanisme a soutenu financièrement 25 productions et encadré 6 projets. C’est peu. La faiblesse des sources de financement internes pousse ainsi beaucoup de cinéastes sénégalais à recourir à des financements externes.

Moussa Sène Absa, l’un des réalisateurs sénégalais les plus connus, explique que 98% de ses films sont financés par des guichets européens basés notamment en Allemagne et en Scandinavie. Se pose aussi la question de la post-production. «Le FOPICA est un fonds d’appui. Les gens demandent qu’il soit un fonds d’impulsion, puisque l’industrie cinématographique sénégalaise a été déstructurée.

C’est tout un environnement qu’il faudra mettre sur place», explique Hugues Diaz, le directeur de la cinématographie au ministère sénégalais de la Culture, dans un entretien accordé au magazine Soleil Business (du 04 au 17 juillet 2016). Diaz reconnaît que la dotation du FOPICA est «très peu» par rapport aux besoins de l’industrie cinématographique.

Autant de raisons qui poussent les télévisions sénégalaises, qui ne disposent pas de moyens pour réaliser des productions qui coûtent cher, à se rabattre sur les telenovelas et les séries hindoues qui ne coûtent qu’environ 400 dollars l’épisode sur le marché de la syndication.
Le 09/08/2016 Par notre correspondant à Dakar Ibrahima Diallo