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Sénégal: quand les Sénégalaises deviennent accro au blanchiment de la peau

Mise à jour le 14/11/2016 à 08h49 Publié le 14/11/2016 à 08h43 Par notre correspondant à Dakar Ibrahima Diallo

#Société
Khessal
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#Sénégal : Pratiquée à l’origine par les «driankés» ou les prostituées, la dépigmentation de la peau («khessal» en wolof) a pris une ampleur inquiétante au Sénégal. On estime que 2 Sénégalaises sur 3 font recours à cette pratique. Evidemment, c’est la santé qui est menacée.

Samedi 29 octobre. Alors qu’une vingtaine d’intellectuels africains et de la diaspora de premier rang dont le Camerounais Achille Mbembé, le Congolais Alain Mabanckou ou encore les Sénégalais Mamadou Diouf et Felwine Sarr, s’étaient donnés rendez-vous au Council for the Development of Social Science Research in Africa (CODESRIA), à Dakar, pour débattre de panafricanisme ou de décolonisation des mentalités, une femme prend la parole dans l’assistance.

La coupe afro, teint noir bien sûr, cette militante féminine, qui a fait de la lutte contre la dépigmentation de la peau le combat de sa vie, lance un cri de cœur au parterre d’intellectuels : «S’il vous plaît, il faut intégrer cette question dans vos réflexions. Le khessal, c’est un problème de santé publique. On ne peut pas laisser cette génération se livrer à un suicide collectif», supplie-t-elle.

Une pratique encouragée par les hommes

Mais ce combat s’avère difficile, tant l’idée selon laquelle la peau claire serait un critère de beauté est profondément ancrée dans les mentalités des Sénégalais. Biram, professeur de français à Dakar, est formel : «L’écrasante majorité des Sénégalais préfèrent avoir une femme de teint clair. A mon avis, c’est la principale raison qui explique le phénomène de la dépigmentation de la peau». Lui-même n’est «pas contre, à 100%, la dépigmentation, si c’est la seule manière pour la femme de s’en sortir, c’est-à-dire d’être belle et d’attirer le regard des hommes et si le produit utilisé est de qualité».

Bien dotée par la nature (elle est de teint naturellement clair), Aïcha, étudiante, n’a pas besoin de recourir aux produits éclaircissants, mais elle condamne la pratique. «Sans parler des problèmes de santé, l’islam est contre la dépigmentation, et je pense que c’est une sorte d’aliénation mentale de la femme noire», dit-elle. A. D., quant à elle, a eu à utiliser des produits «éclaircissants» par le passé. Son visage en garde encore les stigmates. Elle pointe les conséquences irréversibles de la dépigmentation : «une fois que vous y touchez, cela dénature à jamais votre peau». Malgré ce risque, W. B., sage-femme, reste convaincue que le «khessal» rend la femme «plus belle». Preuve que ce ne sont pas uniquement les analphabètes qui pratiquent le «khessal».

2 Sénégalaises sur 3 pratiquent le «khessal»

Selon les chiffres de l’Association internationale d’information sur la dépigmentation artificielle (AIIDA), la dépigmentation artificielle par les corticoïdes a une prévalence de l’ordre de 67% au Sénégal. «Pour se faire belle», deux femmes sur trois sont prêtes à «s’empoisonner», c’est-à-dire recourir aux produits éclaircissants.

Du reste, ces produits sont très faciles à trouver sur le marché, à des prix accessibles à toutes les bourses (à partir de 500 FCFA). Une autre étude, datant de 2012, estimait que 5 Sénégalaises sur 10, soit 52% des femmes, pratiquent la dépigmentation dès l’âge de 14 ans. Ce qui ferait du Sénégal, le deuxième pays au monde à se «blanchir», derrière la République démocratique du Congo, dont 54% de la population se livre à cette pratique. Des études réalisées par des étudiants au département de sociologie de l’Université de Dakar font même état de taux de prévalence de 70% (de femmes pratiquant la dépigmentation) dans certains quartiers populaires de Dakar.

Des préparations « maison » risquées

Les produits utilisés sont généralement des dermocorticoïdes, contenant  de l’hydroquinone (dont la concentration dépasse largement les 2% légalement autorisés) mais également des médicaments kératolytiques telle que la vaseline salicylée à différente concentrations allant de 5 à 30%. Des procédés artisanaux, à base de produits comme l’eau oxygénée, étaient utilisés jusqu’à une époque très récente par la couche la plus défavorisée.

Cette dépigmentation artificielle cutanée peut intéresser tout ou une partie de la surface cutanée. Ainsi, elle peut être partielle, généralement le visage, ou totale touchant alors tout le corps. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il n’y a pas une recrudescence de la dépigmentation –le phénomène existe depuis les années 1970– mais les produits dépigmentant sont devenus plus accessibles sur le marché.

Cependant, vu les problèmes de santé publique qu’induise le «khessal», de plus en plus de voix réclament l’interdiction de certains cosmétiques nocifs pour la santé. Ou plutôt, l’application stricte de la réglementation, puisque la législation sénégalaise interdit l’entrée sur son territoire de certains produits comme l’hydroquinone.

«La réglementation laisse complètement ouvert le marché à beaucoup de produits nocifs. Notre pays regorge de produits importés dont le taux d’hydroquinone dépasse parfois les 18%. Alors que la norme mondiale autorise 2%. Il n’y a pas de contrôle, pas de régulation», dénonçait récemment une cosmétologue, dans une interview accordée à un quotidien dakarois. Certaines associations féminines prônent purement et simplement l’interdiction d'importer ces produits, de les vendre ou d’en faire la publicité.

La guerre des affiches a vécu

A l’été 2012, les Sénégalais avaient assisté à ce qu’on a appelé à l’époque «la guerre des affiches» dans les rues de Dakar. En effet, en l’espace de quelques jours, de grands panneaux publicitaires vantant les effets d’une crème dépigmentante, le Khess Petch, (bien clair en wolof), avaient envahi les artères de la capitale sénégalaise, promettant une «action rapide» avec des résultats obtenus «en quinze jours», avec comme illustration la photo d’une jeune beauté noire qui aurait totalement changé de teint en l’espace de deux semaines grâce à l’effet du Khess Petch.

Scandalisé par cette affiche, un collectif dirigé par Aisha Dème, responsable du portail culturel Agendakar.com, avait réagi en lançant «Ñuul Kukk» (Tout (e) noir (e) en wolof), avec des affiches prenant le contre-pied de la publicité qui prône le blanchiment, montrant une magnifique femme noire.

Preuve que cette «petite révolte» a vécu, cédant la place à la puissante industrie cosmétique, d’autres affiches du genre Khess Petch ont refleuri sur les panneaux publicitaires à Dakar. Un spot publicitaire vantant les mérites d'«Absolute White», passe actuellement en boucle sur une chaine de télévision sénégalaise…

Un effet dramatique sur la santé

Face à l’ampleur du phénomène de la dépigmentation, les dermatologues ne cessent d’alerter sur les complications médicales, qu’elles soient dermatologiques, notamment parasitoses cutanées, taches, brûlures, vergetures hypertrophiées, mycoses, complications bactériennes, ou générales comme l'hypertension artérielle, le diabète, les complications obstétricales liées à la dépigmentation artificielle de la peau. Visiblement, le mal ne touche pas que le corps. Il touche aussi les mentalités.
Le 14/11/2016 Par notre correspondant à Dakar Ibrahima Diallo