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Afrique de l'ouest: le troisième mandat, ou "syndrome de la présidence à vie", "nouvelle pathologie" de la démocratie

Mise à jour le 21/09/2020 à 17h50 Publié le 20/09/2020 à 15h09 Par De notre correspondant à Nouakchott Amadou Seck

#Politique
3e mandat
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#Côte d’ivoire : Le recul démocratique est une réalité en Afrique de l'Ouest avec la révisions de constitutions qui permet aux dirigeants de s'éterniser au pouvoir. Pour 2020, le think tank AFRIKAJOM Center dresse un sombre tableau: «le syndrome de la présidence à vie, nouvelle pathologie de la démocratie». Analyse.

La partie ouest du continent africain est en proie à une profonde déprime de la gouvernance, entraînant un recul dangereux. La tentation d'un «troisième mandat», anticonstitutionnel, de la part de nombre de présidents, qui souhaitent se maintenair à leur fauteuil en est la cause.

Cette tentation crée "le syndrome de la présidence à vie, nouvelle pathologie de la démocratie", selon les termes employés par le think tank AFRIKAJOM Center, dont elle symbolise, dans le fond, la remise en cause, avec des systèmes formels et désincarnés, qui finissent par se transformer en coquille sans substance, du fait de la violation récurrente des règles fondamentales.

Ce constat très net est établi par les rédacteurs du dernier rapport annuel, pour l'année 2020 en cours, de ce think tank.

Dirigé par le sénégalais, Alioune Tine, ce think tank est une institution à capitaux privés, et aujourd'hui une figure marquante du mouvement associatif orienté vers la défense et la promotion des droits humains en Afrique de l’Ouest depuis une trentaine d’années. Alioune Tine est l'ancien président de la célèbre Rencontre africaine pour la défense des droits de l’Homme (RADHO), et fut le directeur d’Amnesty Internationale (AI) pour l’Afrique de l’Ouest, puis un expert indépendant auprès de l’ONU sur le Mali.

Le think tank qu'il dirige "s’est positionné comme un laboratoire d’idées, dont la vision est la construction d’un monde plus juste, plus équitable, plus démocratique et respectueux des droits de l’homme et de l’environnement", explique une brochure publiée par le think tank. 


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Evoquer les questions géopolitiques en 2020 oblige passe nécessairement par un état des lieux préalable par rapport aux enjeux de la pandémie mondiale du coronavirus (Covid-19).

De ce point de vue, selon AFRIKAJOM Center, en dehors des dégâts collatéraux sous la forme d’un énorme coup de Trafalgar porté aux économies, et au sujet desquels la Banque Mondiale (BM) annonce "une dépression pandémique", qui fait que celles-ci mettront du temps à se remettre d’une terrible année 2020, l’hécatombe sanitaire prévue par l’Organisation Mondiale de Santé (OMS), ne s’est finalement pas abattue sur le continent africain. Les centaines de milliers de morts potentiels ont finalement résisté pour des raisons en partie expliquées par quelques experts.

AFRIKAJOM center prend également ses distances avec les prévisions géopolitiques, jugées "apocalyptiques" d’une note d’experts du Quai d’Orsay "sur l’effet Pangolin". Ce petit mammifère avait été placé sous les feux de la rampe dès les premiers cas d’infections imputables à la pandémie Covid-19 signalés en Afrique, avec cette perspective cauchemardesque de révoltes populaires contre les autorités. Une situation sécuritaire dont l’épilogue était attendu, selon les experts du quai d'Orsay, sous la forme d’un effondrement en cascade des Etats africains, à quelques rares exceptions près.

Crise de l’Etat de droit

Ainsi, la grande peur inspirée par la conjoncture sanitaire s’estompe. Mais les équations de fond, dont la nature est éminemment politique, demeurent. Pire encore, selon AFRIKAJOM Center, la situation se dégrade actuellement. 


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Le rapport 2020 d'AFRIKAJOM Center constate ainsi "qu’une crise de plus en plus aigue de l’Etat de droit, de la gouvernance, des élections et de la sécurité, le reniement par les autorités de leurs engagements internationaux en matière de droits humains et de démocratie, mais surtout le syndrome de la présidence à vie, sont les nouvelles pathologies de la démocratie en Afrique de l’Ouest».

Ces  perturbations de la démocratie et de la gouvernance se traduisent par "des malaises sociaux, des tensions et des violences politiques qui, pour la plupart, ont découlé de réformes constitutionnelles et du suffrage universel, avec des élections de plus en plus contestées".

Le document d’AFRIKAJOM Center appelle en conséquence les Etats "à promouvoir une démocratie d’implication, délibérative, participative et apaisée, avec une bonne culture de la tolérance, en s’inspirant des traditions africaines de la palabre".


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Alioune Tine rappelle que le rapport 2020 est publié dans un contexte "où l’Afrique de l’Ouest traverse une crise liée au syndrome du troisième mandat. En Côte d’Ivoire, ce que nous voyons venir avec la candidature du président Alassane Ouattara, risque de dégénérer en violences meurtrières entre adversaires politiques appartenant à des communautés différentes, ce qui pourrait réveiller les pires démons du passé".


Quatre candidatures validées pour l’élection présidentielle ivoirienne du 31 octobre 2020.

Très attendue par l’opinion ivoirienne et africaine, la décision du Conseil Constitutionnel est tombée au cours de cette semaine qui s'achève. Les membres de cette institution ont estimé que le référendum organisé en 2016 remettait à zéro le nombre de mandats dont a bénéficié le président sortant, en 2010 et 2015. Un subterfuge juridique malicieux?

En effet, cette lecture est contestée par l’opposition et mêmes par certains spécialistes du droit constitutionnel, qui rappellent que la disposition relative à la limitation du nombre de mandats est en vigueur depuis 2000, et n’a pas été touchée à l’occasion de la consultation référendaire de 2016.


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Alassane Ouatara, président en exercice, Aimé Henry Konan Bédié, ancien président de Côte d'Ivoire, Pascal Affi NGuessan, ex-Premier Ministre  sous le régime de Laurent Gbagbo et le député Kouadio Konan Bertin, un dissident du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI/RDA), la formation de Bédié, seront donc dans les starting-blocks à l’occasion du scrutin présidentiel du 31 octobre 2020, qui aura lieu dans un climat tendu et susceptible dégénérer à la moindre étincelle.

Et pour cause: les noms de l'ancien président, Laurent Gbagbo etde  l’ex-Premier ministre et président de l’assemblée nationale, Guillaume Soro, ont été purement et simplement "zappés" de la liste des présidentiables.

Cette décision a été totalement rejetée par les partisans de ces deux leaders, pour "absence de fondement juridique, qui s’inscrit dans une logique d’anéantissement de la démocratie et de l’Etat".

En définitive, quatre candidats ont été retenus sur un total de 44 prétendants et quarante candidats potentiels ont donc éliminés par des décisions de justice contestées et le filtre du parrainage.


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Cette situation prévaut alors même que les signaux précurseurs de nombreux actes de violence à venir se laissent déjà voir, ce qui nourrit les crainte d'une nouvelle flambée de violences, à l'image des graves massacres de décembre 2010-avril 2011, quand Alassane Ouatara avait pris le pouvoir, au prix d’un énorme bain de sang, qui s'était soldé par un lourd bilan: 3.000 morts.

Des faits pour lesquels seuls les membres du clan Gbagbo ont eu à répondre de leurs actes, avec l’image classique d’une justice des vainqueurs, qui aura finalement tourné en un vulgaire règlement de comptes.

Cette crainte d'un retour vers la case guerre civile est fondée, dans la mesure où de violentes manifestations ont éclaté en plusieurs villes de Côte d’Ivoire au lendemain de la révélation de la liste des candidats, marquée par l’éviction de certains «ténors» comme Laurent Gbagbo et Guillaume Soro.

Un contexte dans lequel les forces de sécurité ont dû faire face à une population révoltée, avec tous les ingrédients d’une explosion aux conséquences incalculables. Des tirs ont d'ailleurs été entendus dans certaines localités.

Bref, en Côte d'Ivoire actuellement, l'atmosphère de violence, de répression des libertés fondamentales, avec des arrestations et des détentions arbitraires laisse craindre un sans doute inévitable cortège de morts.


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Pour toutes ces raisons, le rapport annuel d'AFRIKAJOM Center recommande aux autorités ivoiriennes de "report[er le] scrutin présidentiel prévu le 31 octobre prochain" et préconise "l’ouverture d’un dialogue national, sincère, inclusif et très large, sur le processus électoral, de manière à avoir un consensus fort pour des élections transparentes, démocratiques, apaisées". Le think tank recommande en outre d'"accepter les candidatures de tous les leaders qui souhaitent se présenter à la présidentielle 2020".

Crise multidimensionnelle au Mali et candidature d’Alpha Condé en Guinée

Ce document revient également sur la crise multidimensionnelle au Mali, aggravée par le coup d’Etat du 18 août 2020, qui a chassé le régime de l’ancien président, Ibrahim Boubacar Keita (IBK), élu en 2013 et réélu en 2018.

Le think tank invite les membres du Conseil National de Salut Public (CNSP) "à organiser de la façon la plus démocratique, la plus légitime et la plus transparente, les conditions d’un transfert du pouvoir aux civils dans les plus brefs délais: pour une transition négociée, inclusive et pacifique. Les Maliens doivent également engager un dialogue national afin d’avoir une vision commune de la situation sécuritaire, pour pouvoir faire face ensemble, avec détermination, aux attaques armées des groupes djihadistes".


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Sur la situation en Guinée, pays en proie aux violences du fait de la candidature à un troisième mandat du président Alpha Condé, qui s’est taillé une nouvelle constitution sur mesure, pour échapper à la règle de la limitation des mandats, laquelle tire son esprit du principe de l’alternance dans la gouvernance publique, le rapport d’AFRIKAJOM Center indique que cette décision "sème la division, les violentes fractures communautaires, facteurs d’instabilité politique et de rupture de la paix".

Le fichier électoral unilatéral confectionné par les partisans de Condé, est qualifié de "toxique", alors qu'il a été rejeté par ses adversaires qui l’accusent d’avoir gonflé les chiffres dans ses fiefs et systématiquement écrasé les zones défavorables.

Dans le même temps, le scrutin présidentiel prévu le 18 octobre à Conakry, revêt un caractère hybride, avec une dimension se jouant dans la rue, que le Front National de Défense de la Constitution (FNDC) a décidé de réinvestir pour maintenir l’option de contestation de la nouvelle loi fondamentale instaurée par Alpha Condé, ancien opposant, et aujourd'hui âgé de plus de 82 ans, qui, après 10 années d’exercice du pouvoir, refuse aujourd'hui de prendre sa retraite, au risque de brûler son pays.


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De manière générale, ce recul des démocraties en Afrique de l’Ouest s'illustre, selon AFRIKAJOM Center, par "des coups d’Etat électoraux et constitutionnels, plus sophistiqué", de nouvelles pathologies tout aussi dangereuses que les putschs militaires. 

Sans entrer dans des comptabilités macabres, on voit bien, au Mali, par exemple, que la randonnée des militaires de Kati vers le palais de la colline Koulouba, où siégeait Ibrahim Boubacar Keïta, le président déchu, a fait moins de morts que la répression quotidienne contre les manifestants à Conakry, et sans doute bientôt à Abidjan, si le cycle infernal des mouvements de rue et de la répression qui s'ensuit n’est pas arrêté par un sens de la sagesse et celui de l'intelligence dont il est possible de faire preuve.
Le 20/09/2020 Par De notre correspondant à Nouakchott Amadou Seck