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Pour éviter l'Algérie à sa frontière, Senghor a voulu créer la République du Walfougui

Publié le 10/10/2017 à 18h15 Par notre correspondant à Nouakchott Cheikh Sidya

#Politique
Senghor Moussa Traoré et Ould Daddah lors de la création de l'organisation des Etats riverains du fleuve Sénégal

Léopold S. Senghor du Sénégal, Moussa Traoré du Mali et Ould Daddah de la Mauritanie, lors de la création de l'Organisation des Etats riverains du fleuve Sénégal en mars 1968.

© Copyright : DR

#Mauritanie : Babacar Justin Ndiaye, journaliste et analyste politique sénégalais, revient sur la création du Walfougui, un épisode peu connu des relations entre Dakar et Nouakchott, dans un contexte diplomatique passablement tendu.

Front de Libération du Walo, du Fouta et du Guimakha (Walfougui), ce mouvement a l’acronyme plutôt  compliqué, fondé par un gendarme du nom de Alioune Diaw,  fût  révélé à l’attention des journalistes et des analystes politiques au début des années 1980.

C'est un épisode sur lequel revient Babacar Justin Ndiaye, journaliste sénégalais, fin analyste politique à la plume alerte, dans sa chronique «Laser du lundi» publié chaque semaine sur le site d’informations en ligne «Dakaractu». Son exercice pour l’histoire et la mémoire est entrepris dans un contexte de relations passablement tendues entre Dakar et Nouakchott, à l’origine de la crainte du réveil des vieilles rancœurs.

Sous le titre «les jointures, les fractures et les abysses sénégalo-mauritaniens» le célèbre politologue revient, à travers les éphémérides, sur un épisode très mal connu des relations entre ces 2 pays frères, aux liens aussi multiples qu’inextricables.
 


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D'abord, Justin Ndiiaye dresse un constat selon lequel «toutes les jointures sont ancrées dans les entrailles de la relation ou, plus exactement, dans les tréfonds de l’osmose entre le Sénégal et la Mauritanie. Tout a collé, voire soudé les 2 pays: la géographie, la religion et les 3 séquences essentielles de l’histoire (avec un grand H) que sont les phases précoloniales, coloniales et postcoloniales».

Il rappelle l’amitié et la bonne entente entre les présidents Léopold Sédar Senghor et Mokhtar Ould Daddah, le début des incompréhensions sous l’ère du régime militaire et la terrible déchirure de l’année 1989.

Sur la séquence de l’aventure de Diaw, le journaliste écrit: «Affolé par la perspective d’avoir une frontière commune avec l’Algérie de Houari Boumediene, via une Mauritanie infiltrée et dominée par le Polisario, le président Senghor, un an  avant son départ du pouvoir, nourrit l’idée d’un glacis (une sorte de cordon sanitaire) le long du fleuve  Sénégal.

A cet effet, les services secrets sénégalais ont enrôlé un sous-officier de la gendarmerie mauritanienne, du nom de AD, initiales qui se révèleront être celles d'un certain Alioune Diaw.

La mission du sous-officier et déserteur avait  été de créer un front de libération du Fouta, du Walo et du Guidimakha (Walfougui). La manœuvre avait pour but de favoriser la naissance- sur une ligne tampon qui va du barrage de Diama à la ville de Selibaby- d’un Etat tampon (fantoche)  et protecteur du Sénégal dans le cas de figure où l’Algérie, via le Polisario et avec la complicité du colonel Ould Haidallah, prendrait le contrôle de la Mauritanie». Senghor avait raison de procéder ainsi, puisque lui et Houari Boumediene ne se sont jamais sentis. Et si le Polisario venait à prendre le dessus sur l'armée mauritanienne, l'Algérie ne manquerait pas de chercher des noises au Sénégal. D'où la démarche de Senghor qui a toujours été un fidèle ami de Mokhtar Ould Daddah, renversé quelques mois plus tôt. 

En fin analyste, Babacar Justin Ndiaye ne s'est pas arrêté à ce seul épisode de l'histoire entre les deux pays et a rappelé deux actes témoignant des liens entre Senghor et Ould Daddah. "Ces liens-là ont des volets secrets et moins secrets qui, à deux reprises, ont mis la Mauritanie à l’abri de la déstabilisation et/ou de l’effondrement. Le défunt Président Mokhtar Ould Daddah révèle dans ses Mémoires un geste très amical de son homologue sénégalais", écrit-il, 

Le premier épisode intervient quand Senghor offre à l'aviation française l'occasion de bombarder le Polisario à partir de la base militaire de Dakar. Par le second, il a pris le soin d'atterrir brièvement à Nouakchott pour informer son ami Ould Daddah de se méfier du nouvel ambassadeur de France d'alors, Jean François Deniau. Ce dernier n'avait pas que de bonnes intensions à son égard. 

Mais lors de l'après Senghor-Daddah, il y a eu les évènements de 1989-90, quand les deux pays ont failli en venir aux armes et que plusieurs milliers de citoyens ont été chassées de part et d'autres du fleuve. Encore aujourd'hui, ils sont encore nombreux à demander leur retour en Mauritanie.  

Selon Justin Ndiaye, "en vérité, Nouakchott a tiré les leçons traumatisantes de la fracture des années 89-90, puis élaboré une «doctrine sénégalaise» faite de rancœurs, de vigilance et de précautions". Et il conclut en affirmant que "l'histoire ne se répète pas, elle bégaie". 

Le 10/10/2017 Par notre correspondant à Nouakchott Cheikh Sidya