Entre 2020 et 2025, le terrorisme jihadiste s’est imposé comme l’un des phénomènes sécuritaires les plus structurants du continent africain. Loin d’un reflux annoncé, les groupes armés de diverses obédiences ont consolidé leurs positions dans plusieurs régions clés, au premier rang desquelles le Sahel, le bassin du lac Tchad et la Corne de l’Afrique.
À partir de grilles de lecture, il a été constaté que la géographie continentale est désormais la violence armée, marquée par la montée en puissance du JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin), ou Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), la mutation de Boko Haram et la persistance de foyers longtemps sous-estimés.
Au fil des rapports internationaux publiés depuis cinq ans, un constat s’est imposé, l’Afrique est devenue l’un des principaux théâtres mondiaux de l’activité terroriste documentée. Les données compilées par les Nations unies, les bases de conflits armés et les instituts spécialisés montrent une concentration durable des violences jihadistes sur le continent, en particulier en Afrique subsaharienne.
Cette évolution ne traduit pas un simple déplacement géographique de la menace, mais l’installation de dynamiques locales profondément enracinées. Comme le souligne le journaliste et spécialiste des questions sécuritaires en Afrique de l’Ouest Abdou Khadir Cissé, «le jihadisme ouest-africain ne peut plus être analysé comme une extension périphérique de foyers moyen-orientaux; il s’agit désormais d’un écosystème propre, avec ses logiques, ses chefs et ses territoires».
Aucune région n’illustre mieux cette recomposition que le Sahel central. Entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, la violence armée a atteint, sur la période 2020-2025, un niveau de continuité rarement observé depuis les débuts de l’insurrection sahélienne au début des années 2010.
La résurgence stratégique de l’ISWAP (État islamique en Afrique de l'Ouest) « Islamic State – West Africa Province » et les limites de la riposte militaire nigériane.
Deux acteurs dominent cet espace: le JNIM et l’État islamique au Sahel (EIS). Leur coexistence conflictuelle structure aujourd’hui l’ensemble de la conflictualité régionale.
Selon Abdou Khadir Cissé, «Le JNIM est devenu le groupe le plus influent et le plus dynamique de toute la région sahélienne, et celui qui représente la principale menace pour les pays voisins». Cette position dominante ne relève pas d’un effet d’annonce, mais d’une organisation interne solide et d’une capacité d’adaptation éprouvée.
Pays à présence terroriste élevée et continue (2020–2025)
| Pays | Groupes actifs | Affiliation / idéologie | Évolutions 2020–2025 |
|---|---|---|---|
| Burkina Faso | JNIM, ISGS | Al-Qaïda / État islamique | Forte expansion territoriale ; violences contre civils en hausse ; compétition JNIM–ISGS |
| Mali | JNIM, AQIM, ISGS | Al-Qaïda / État islamique | Consolidation de JNIM ; recul de l’État hors centres urbains |
| Niger | ISGS, JNIM | État islamique / Al-Qaïda | Pression accrue zones frontalières (Mali–Burkina) |
| Nigeria (Nord-Est) | ISWAP, Boko Haram | État islamique | ISWAP dominant après l’effondrement de la faction Shekau |
| Somalie | Al-Shabaab | Al-Qaïda | Capacité d’attentats intacte malgré offensives militaires |
| Mozambique (Cabo Delgado) | ISCAP | État islamique | Pic 2020–2021 ; repli partiel mais persistance d’attaques |
| RCD (Est) | ADF / ISCAP | État islamique (revendications) | Intensification massacres civils, surtout Ituri & Nord-Kivu |
| RCA | ADF, LRA (résiduel) | IS / messianique | Activité sporadique, zones hors contrôle étatique |
Le JNIM constitue aujourd’hui la principale incarnation du réseau Al-Qaïda en Afrique de l’Ouest. Officiellement annoncé en mars 2017, il est le fruit de la fusion de plusieurs organisations jihadistes sahéliennes: Al-Mourabitoun, Ansar Dine, la Katiba du Macina et l’émirat du Sahara d’AQMI. «Le JNIM peut être considéré comme une extension directe d’Al-Qaïda au Maghreb islamique», rappelle Abdou Khadir Cissé. «Il regroupe des organisations qui étaient déjà affiliées à AQMI, mais qui ont décidé d’unir leurs structures pour renforcer leur efficacité militaire et territoriale.»
Entre 2020 et 2025, le groupe a consolidé son emprise dans de vastes zones rurales, notamment au centre et au nord du Mali, dans le nord et l’est du Burkina Faso, ainsi que dans certaines régions frontalières du Niger.
Il est structuré en huit régions opérationnelles, appelées Mantiqa dont six au Mali, une au Burkina Faso et une au Niger. À sa tête, Iyad Ag Ghali, figure historique du jihadisme sahélien, continue d’incarner une autorité reconnue au sein du mouvement. Sa connaissance fine des équilibres locaux et des dynamiques communautaires a permis au JNIM de privilégier, dans certains contextes, des stratégies d’implantation moins brutales que celles de ses rivaux.
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Face au JNIM, l’État islamique au Sahel représente l’autre pôle majeur du jihadisme régional. Longtemps désigné sous le nom d’État islamique au Grand Sahara (EIGS), le groupe est devenu en mars 2022 une province à part entière de l’organisation État islamique, sous l’appellation d’EIS.
«On parle désormais d’EIS, et non plus d’EIGS», précise Abdou Khadir Cissé, soulignant l’importance symbolique et organisationnelle de cette reconnaissance par la direction centrale de l’État islamique.
L’EIS est organisé en cinq zones principales, concentrées pour l’essentiel dans la région dite des «trois frontières», entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso. Fondé par Abou Walid al-Sahraoui, tué en 2021 dans le sud de la région de Ménaka, le groupe aurait depuis été repris par Abou Albara al-Sahraoui, dont le parcours reste largement méconnu.
La rivalité entre le JNIM et l’EIS s’est traduite par des affrontements directs, mais aussi par une concurrence pour le contrôle des populations et des ressources locales. Cette compétition a contribué à l’intensification de la violence, notamment contre les civils.
Pays à présence moyenne ou diffuse (2020–2025)
| Pays | Groupes / cellules | Observations clés |
|---|---|---|
| Tchad | ISWAP (incursions) | Attaques transfrontalières depuis Nigeria |
| Cameroun (Nord) | ISWAP, Boko Haram | Attaques rurales persistantes |
| Libye | Cellules IS, ex-Ansar al-Sharia | Fragmentation post-2011, rôle logistique |
| Algérie | AQIM résiduel | Activité faible mais persistante |
| Tunisie | Cellules dormantes | Neutralisations régulières |
| Égypte (Sinaï) | Wilayat Sinaï | IS |
| Mauritanie | AQIM (faible) | Surveillance renforcée, peu d’attaques |
| Sénégal | Aucune implantation | Risque d’infiltration (zones frontalières) |
| Bénin | JNIM (incursions) | Débordement depuis Burkina |
| Togo | JNIM (incursions) | Attaques localisées au nord |
| Ghana / Côte d’Ivoire | Cellules embryonnaires | Arrestations préventives, pas d’implantation durable |
Dans le bassin du lac Tchad, la trajectoire de Boko Haram illustre une autre forme de recomposition jihadiste. Fondé au début des années 2000 par Mohammed Yusuf, le mouvement n’est véritablement entré en insurrection qu’après l’assassinat de son fondateur par la police nigériane en 2009.
Sous la direction d’Abubakar Shekau, Boko Haram a mené une campagne d’une extrême violence, marquée par des massacres de civils et des enlèvements massifs. En 2015, Shekau a prêté allégeance à l’organisation État islamique, transformant le groupe en État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP). Mais cette alliance n’a pas duré. «En août 2016, Shekau a été destitué par la direction centrale de l’État islamique, en raison de son extrême brutalité», rappelle Abdou Khadir Cissé. Habib Yusuf, fils du fondateur de Boko Haram, a alors été désigné gouverneur de la province ISWAP.
Shekau a refusé cette décision, s’est retiré avec ses fidèles et a repris le contrôle de la faction originelle, connue sous le nom de Jama’at Ahl al-Sunnah li-Da’wah wal-Jihad (JAS). Depuis lors, Boko Haram est divisé en deux groupes rivaux, qui se sont affrontés à plusieurs reprises.
En mai 2021, lors d’un affrontement avec l’ISWAP dans la forêt de Sambisa, Abubakar Shekau s’est donné la mort, refusant de se rendre. Cet épisode a marqué un tournant majeur dans l’histoire du mouvement.
Depuis, l’ISWAP est devenu la faction dominante dans le nord-est du Nigeria et autour du lac Tchad. La JAS, affaiblie, n’a pas totalement disparu. Le successeur présumé de Shekau, Ibrahim Bakoura, aurait été tué selon l’armée nigériane, mais «aucune preuve formelle n’a confirmé sa mort à ce jour», souligne Abdou Khadir Cissé.
Les combats se poursuivent, à un niveau d’intensité variable, dans une région où les frontières poreuses compliquent toute réponse strictement nationale.
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À côté de ces groupes bien établis, un acteur plus récent suscite l’attention des observateurs: les Lakorawa, implantés dans l’ouest du Nigeria. Longtemps perçus comme des bandits ou un groupe d’autodéfense, ils sont désormais associés au jihadisme.
«Leurs revendications se rapprochent du modèle idéologique de l’État islamique», note Abdou Khadir Cissé. Toutefois, aucun consensus n’existe quant à leur affiliation exacte. «À ce stade, il n’est pas établi s’ils sont affiliés à l’État islamique ou au JNIM, malgré de nombreuses enquêtes menées par les spécialistes.»
Cette incertitude illustre la fluidité du paysage jihadiste ouest-africain, où des groupes initialement criminels peuvent, progressivement, adopter un discours idéologique structuré.
Si l’Afrique de l’Ouest concentre l’attention, d’autres régions demeurent durablement affectées. En Somalie, le groupe Al-Shabaab conserve, sur l’ensemble de la période, une capacité d’action élevée, malgré les opérations militaires répétées. En Afrique centrale, les Allied Democratic Forces, actifs dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), ont intensifié leurs attaques contre les civils, certaines étant revendiquées par l’organisation État islamique.
Au Mozambique, la province de Cabo Delgado a connu, vers 2020, une flambée de violences attribuées à des groupes ayant prêté allégeance à l’État islamique. Si un reflux partiel a été observé, la persistance d’incidents armés témoigne d’un enracinement local encore fragilement contenu.
L’ensemble des analyses convergent sur un point: le jihadisme africain ne saurait être réduit à une simple importation idéologique. Il s’inscrit dans des contextes marqués par la faiblesse de l’État, les tensions communautaires, les économies illicites et les crises sociales.
Comme le soutien Abdou Khadir Cissé, «ces groupes prospèrent là où l’État est absent ou discrédité, et là où la violence devient, pour certains, un mode de régulation parmi d’autres».
La période 2020-2025 a ainsi vu s’installer une géographie relativement stable du terrorisme en Afrique, avec des foyers clairement identifiés et des zones périphériques sous pression. Les données disponibles ne permettent toutefois pas d’anticiper une évolution future précise.
Ce qui apparaît avec netteté, en revanche, c’est que le jihadisme s’est durablement inscrit dans certains espaces africains, non comme une parenthèse, mais comme une réalité structurante, appelant des réponses politiques, sociales et sécuritaires de long terme.
Boko Haram, d’une insurrection éclatée à une domination recomposée
Autour du lac Tchad, la trajectoire du jihadisme s’est jouée, entre 2020 et 2025, sur fond de fragmentation interne et de recomposition stratégique. La disparition d’Abubakar Shekau, en 2021, a agi comme un accélérateur brutal de cette mutation. Elle a scellé le déclin de la faction historique de Boko Haram au profit de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), désormais acteur central de la violence armée dans le nord-est du Nigeria et ses prolongements frontaliers au Niger, au Tchad et au Cameroun.
Plus disciplinée, mieux hiérarchisée et davantage tournée vers l’encadrement des populations locales, l’ISWAP s’est progressivement imposée comme la force dominante du bassin. Cette ascension ne s’est toutefois pas traduite par une expansion territoriale massive au-delà de son espace d’origine. Les données disponibles attestent d’une violence persistante — attaques armées, enlèvements, affrontements réguliers avec les forces de sécurité — mais géographiquement contenue. Le bassin du lac Tchad demeure ainsi un foyer de haute intensité, sans pour autant devenir un front d’extension régionale comparable au Sahel central.
Dans la Corne de l’Afrique, la situation somalienne illustre une autre forme de résilience. Sur l’ensemble de la période 2020–2025, Al-Shabaab s’est maintenu parmi les organisations jihadistes les plus structurées et les plus actives du continent. Malgré les offensives successives menées par les autorités somaliennes avec l’appui de la Mission de l’Union africaine, le groupe conserve une capacité opérationnelle élevée.
Cette permanence s’exprime par des attentats complexes dans la capitale, Mogadiscio, et par des attaques transfrontalières ciblant le Kenya. Les rapports onusiens mettent en évidence la robustesse de ses mécanismes de financement, fondés sur la taxation, l’extorsion et le contrôle de routes commerciales stratégiques. Plus qu’une simple capacité militaire, c’est un système économique et territorial qui permet à Al-Shabaab de s’inscrire durablement dans le paysage sécuritaire régional.
Plus au sud, l’est de la République démocratique du Congo s’est affirmé comme l’un des pôles les plus meurtriers de la violence terroriste documentée. Les Allied Democratic Forces (ADF), mouvement armé d’origine ougandaise, ont intensifié leurs attaques contre les civils entre 2020 et 2025, dans un climat d’extrême instabilité locale. Certaines de ces exactions ont été revendiquées au nom de l’organisation État islamique, à travers sa branche dite «Province d’Afrique centrale», contribuant à internationaliser un conflit longtemps perçu comme strictement local.
Dans le même temps, le nord du Mozambique, et plus particulièrement la province de Cabo Delgado, a connu une flambée de violences sans précédent entre 2020 et 2021. Attribuées à des groupes armés locaux ayant prêté allégeance à l’État islamique, ces attaques ont provoqué déplacements massifs de populations et destructions d’infrastructures.
Si les interventions militaires régionales ont permis un reflux partiel, les données disponibles confirment la persistance d’incidents armés jusqu’en 2025, signe d’un enracinement encore fragilement contenu.
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En marge de ces foyers majeurs, plusieurs pays apparaissent comme des zones de pression intermédiaire. La Mauritanie, l’Algérie, la Tunisie ou encore l’Égypte— dans la péninsule du Sinaï— ont enregistré des activités terroristes limitées ou résiduelles, sans qu’une dynamique d’implantation territoriale durable ne soit établie sur la période considérée.
Sur la façade atlantique de l’Afrique de l’Ouest, notamment au Bénin, au Togo, au Ghana et en Côte d’Ivoire, plusieurs sources font état d’incursions ponctuelles et d’opérations de prévention menées par les autorités. Ces pays restent exposés à des tentatives d’infiltration, mais aucun enracinement comparable à celui observé au Sahel central n’y a été documenté en cette période.
L’ensemble des analyses convergent sur un constat central: le terrorisme africain de cette période ne saurait être appréhendé sous le seul prisme idéologique. Les groupes armés évoluent dans des économies locales de guerre, tirant parti des trafics, de l’exploitation des ressources naturelles, des circuits commerciaux informels et des fragilités sociales. Cette hybridation entre jihadisme et criminalité organisée constitue l’un des traits structurants de la période.












