Dans les couloirs de la 14e conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce qui se déroule jusqu’à dimanche au Cameroun, les langues se délient, mais sous couvert d’anonymat. Les Américains «sont très attendus, sans eux on ne peut pas avancer», confie un délégué d’un pays d’Asie du Sud-Est.
«Les autres membres attendent avant tout des Etats-Unis une clarification de leurs intentions, et demandent qu’ils manifestent la continuité de leur engagement dans l’OMC par des actions concrètes», a indiqué à l’AFP Sébastien Jean, professeur au Cnam et directeur associé à l’Ifri.
Cette ministérielle est la première depuis le début du deuxième mandat de Donald Trump, peu enclin au multilatéralisme et qui a fait des droits de douane un instrument central de sa politique économique et étrangère, enfreignant ainsi, selon de nombreux experts, les règles de l’OMC.
«Les mesures de politique commerciale des Etats-Unis constituent une réponse corrective à un système commercial, incarné par l’OMC, qui a cautionné et contribué à des déséquilibres graves et persistants», a soutenu le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer, mercredi.
Washington est également accusé de bloquer la nomination des juges de l’organe d’appel du mécanisme de l’OMC chargé de trancher les litiges commerciaux entre pays, ainsi inopérant depuis fin 2019.
De nombreux observateurs se réjouissent toutefois que les Etats-Unis n’aient pas quitté l’organisation, évitant ainsi une dislocation majeure du système commercial international.
«Ultimatum»
La position américaine semble toutefois inflexible. Washington a publié deux documents, le dernier en date lundi, sur la réforme de l’OMC, remettant en cause certaines règles fondamentales de l’organisation.
«En substance, les Etats-Unis posent un ultimatum: l’ordre mondial actuel ne correspond plus» à leurs objectifs, «et ils menacent de rendre l’organisation encore plus insignifiante s’ils n’obtiennent pas satisfaction», a dénoncé Jane Kelsey, spécialiste du droit à l’université de Auckland, venue à Yaoundé avec une coalition d’ONG, d’experts et d’activistes.
«Ce genre de menace plane sur cette réunion ministérielle», a-t-elle dit à l’AFP.
L’une des principales demandes américaines est la révision du principe fondamental de l’OMC dit de «la nation la plus favorisée» (MFN), qui garantit qu’un pays offre un traitement égal à tous ses partenaires commerciaux. Ce système entre en contradiction avec la politique commerciale américaine de Donald Trump.
Washington veut aussi que l’OMC mette en place des critères pour déterminer si un pays est en développement, étant donné que ces derniers bénéficient d’avantages dans la mise en œuvre des règles. Les Etats-Unis visent ainsi des pays comme la Chine classée parmi ces pays dans l’organisation.
«Grande incertitude»
Les Etats-Unis réclament aussi des mesures pour inciter les pays à être plus transparents en matière de notification des subventions. Les membres de l’OMC sont tenus de le faire mais là encore les pays occidentaux accusent Pékin de manquer de transparence.
Comme de nombreux autres pays, les Etats-Unis appellent également au développement d’accords plurilatéraux au sein de l’OMC, ce que l’Inde refuse catégoriquement.
Washington demande également que les règles de l’OMC n’empiètent pas sur la «sécurité» nationale des pays. Cette demande soulève des réticences, les autres pays estimant que cette notion reste un concept flou lorsqu’il s’agit de justifier par exemple de droits de douane supplémentaires.
Mais selon Sébastien Jean, «l’incertitude reste grande» sur ce que les Etats-unis «cherchent: est-ce une réforme pour améliorer son fonctionnement, ou est-ce une désorganisation, voire une paralysie durable?».
«Les déclarations récentes de Jamison Greer laissent plutôt augurer qu’ils ne seraient pas fâchés de prolonger l’incertitude et la paralysie de toute tentative de réforme institutionnelle. Cela pourrait les amener à faire des concessions très minimalistes, sur des points de forme ou sur des dossiers très spécifiques», a-t-il estimé.
