Aérien. Le conflit au Moyen-Orient propulse le cours du kérosène: le prix du billet, seul amortisseur des compagnies africaines

Un camion citerne alimentant un avion en kérosène.

Le 18/03/2026 à 15h36

Ethiopian Airlines, une des compagnies les plus prospères du continent, a perdu 137 millions de dollars en une semaine, 15 jours après le déclenchement des hostilités au Moyen-Orient. Ces pertes renseignent sur l’ampleur des préjudices que pourraient subir d’autres transporteurs majeurs d’Afrique comme EgyptAir et Royal Air Maroc si le conflit s’inscrit dans la durée… En cause, la flambée du cours du kérosène qui a presque doublé depuis le début de l’année à 171 dollars. Représentant entre 25 et 40% des charges d’exploitation, la hausse du cours du kérosène contraint les compagnies à revoir à la hausse leurs tarifs des billets.

Depuis le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient et la flambée du cours du baril de pétrole, tous les dirigeants des compagnies aériennes ont les yeux rivés sur les cours du kérosène, le carburant des avions. Et d’après les données du secteur, l’impact de la guerre est beaucoup plus grave pour le transport aérien.

Alors que le cours du baril de pétrole de la mer du Nord s’échangeait à la mi-journée du mardi 18 mars au-dessus de 104 dollars, augmentant de plus 41% depuis le déclenchement de la guerre, celui du kérosène a flambé davantage.

Le baril de kérosène a augmenté de 76% en deux semaines de guerre pour s’établir à 171 dollars le baril. Selon les données de l’indice Platts, le cours a doublé par rapport à son niveau de 2 janvier 2026.

Or, selon l’Association internationale du transport aérien (IATA), le kérosène représente en moyenne entre 25% et 30% des coûts d’exploitation des compagnies aériennes, selon l’évolution du prix du baril et de la région. Lors des périodes de flambée des cours de l’or noir, comme c’est le cas actuellement, la part du kérosène dans les charges d’exploitation d’une compagnie aérienne peut même dépasser les 40%. En Afrique, où le kérosène est importé, cette part peut même avoisiner les 50% pour certaines compagnies, notamment ceux des pays ne disposent pas d’infrastructures ou sont enclavés.

Il s’avère ainsi que le carburant est le poste plus important pour une compagnie aérienne. Ajoutées à cette charge celles du personnel, de la maintenance, de diverses taxes et redevances aéroportuaires, les menaces sur les marges bénéficiaires des compagnies aériennes africaines sont réelles. Même en temps de paix, rares sont les pavillons africains qui dégagent des résultats positifs.

Si la guerre s’inscrit dans la durée, les conséquences de la flambée du kérosène pourraient être dévastatrices pour les transporteurs africains. Pour les compagnies aériennes africaines, cette hausse du cours du pétrole va impacter négativement leurs charges d’exploitation. En effet, avec le doublement du cours du kérosène depuis le début de l’année, la facture sera très salée.

Selon certaines projections, une hausse de 10 à 20 dollars peut représenter des dizaines de millions de dollars de charges supplémentaires pour une compagnie aérienne. Des compagnies qui recourent à la couverture du carburant des mois, voire des années à l’avance, seront moins impactées. Toutefois, rares sont celles qui y recourent en Afrique du fait de la taille des flottes. Et les cours bas du pétrole au cours de ces dernières années n’encourageaient pas le recours à ces couverture.

Outre la hausse du carburant, les compagnies aériennes africaines couvrant certains pays asiatiques sont obligées de contourner certaines parties du Moyen-Orient à cause des fermetures de l’espace aérien. Une situation qui se traduit par des itinéraires plus longs et donc des consommations supplémentaires de kérosène.

Par ailleurs, certaines grandes compagnies africaines (EgyptAir, Ethiopian, RAM, Kenya Airways...) accusent des pertes sèches liées à l’arrêt de certaines liaisons avec les pays du Moyen-Orient. Ainsi, juste après le déclenchement de la guerre, EgyptAir a suspendu 13 liaisons aériennes avec les pays de la région.

C’est le cas également d’Ethiopian Airlines qui a qui a suspendu ses vols vers dix destinations du Golfe et du Moyen-Orient, soit une annulation de 15 vols quotidiens, avec à la clé des pertes de trafic passagers et de fret. Selon son directeur commercial Lemma Yadhecha, «la compagnie a annulé plus de 100 vols par semaine, certaines destinations étant auparavant desservies jusqu’à trois fois par jour, et nous avons perdu environ 137 millions de dollars en une semaine».

En tenant compte du fret, ce sont 160 vols en passagers et cargo qui sont annulés chaque semaine. Avant la guerre, la compagnie transportait entre 40.000 et 50.000 passagers par semaine entre l’Afrique et la région. Pour atténuer les pertes, la compagnie a réaffecter les avions qui assuraient ces destinations vers d’autres routes internationales.

Pour sa part, moins exposée que les deux premières compagnies aériennes du continent -Ethiopian et EgyptAir-, Royal Air Maroc a suspendu ses vols vers Doha et Dubaï depuis le déclenchement de la guerre avant de prolonger cette suspension jusqu’au 31 mars inclus. Ce qui va aussi constituer un manque à gagner pour la compagnie dont Casablanca constitue un important hub pour de nombreux voyageurs africains vers le Moyen-Orient.

Face à cette situation, en combinant la forte hausse du prix du kérosène et le manque à gagner consécutif à la suspension de certaines liaisons aériennes avec le Moyen-Orient, les compagnies aériennes africaines n’ont d’autre choix que de répercuter une partie de la hausse du prix kérosène sur leurs clients et suivre la tendance mondiale.

Si généralement les compagnies aérien es du continent ne communiquent pas sur les hausses des tarifs des billets, les clients se rendant compte des augmentations qu’une fois devant les comptoirs des agences, certaines ont déjà annoncé la couleur. C’est le cas notamment de Kenyan Airways, affecté par la guerre au Moyen-Orient qui a annoncé augmenter ses tarifs pour compenser en partie la hausse du carburant. Elle impose une surcharge pouvant dépasser 50 dollars sur les billets aller-retour sur les liaisons longs-courriers.

Les compagnies africaines n’ont pas le choix et devront suivre la tendance mondiale. Au niveau mondial, face à la forte hausse du prix du kérosène, de nombreuses compagnies aériennes ont déjà commencé à répercuter cette surcharge du kérosène sur les voyageurs, notamment pour les liaisons internationales long-courriers, qui consomment plus de carburant que les vols domestiques ou régionaux courts, avec des hausses comprises entre 15 et 30% dans certains marchés européens, par exemple.

La rapidité de la hausse des billets d’avions s’explique par le fait que certaines compagnies aériennes intègrent les coûts de carburant dans le prix global du billet. Du coup, toute hausse des prix des carburants se traduit par un tarif de base plus élevé pour les voyageurs.

Enfin, si jamais le prix du kérosène reste élevé, cela risque de porter un coup au secteur des voyages et donc au tourisme mondial. En effet, une forte hausse des tarifs des billets d’avions pourrait décourager les voyageurs.

Combinée aux effets inflationnistes de la hausse du cours du baril, notamment à la pompe et les produits dépendant des transports, cela grèverait le pouvoir d’achat des citoyens et pousserait de nombreux voyageurs à ajourner leurs voyages de loisir en attendant un retour des tarifs à des niveaux plus acceptables.

En Afrique où les tarifs des billets d’avion coûtaient avant la crise entre 30 et 40% plus cher, pour des distances équivalentes avec d’autres régions, la hausse obligatoire des billets à cause de la flambée du kérosène va rendre les voyages beaucoup plus coûteux et finira par décourager bon nombre de voyageurs.

In fine, au niveau du continent africain, des craintes de pénurie de kérosène ne sont pas à écarter. Et pour cause, suite à la fermeture du détroit d’Ormuz, les principaux producteurs de la région, Koweït, Arabie saoudite et Irak ont réduit leur production d’or noir à cause des obstacles entravant les expéditions du brut.

En plus, certaines installations d’exportation et de stockage ont été détruits au niveau de la région avec pour résultat, en l’absence d’une hausse de l’offre de certains pays comme la Russie, la difficulté de combler une partie du pétrole bloquée au détroit d’Ormuz. Et les craintes de pénuries vont accroître davantage la flambée du prix dans certains pays, notamment enclavés.

Par Moussa Diop
Le 18/03/2026 à 15h36