La 19e édition du Forum Financier Asiatique (Asian Financial Forum, AFF) de Hong Kong, qui s’est tenu les 26 et 27 janvier 2026, vient de fermer ses portes. Lors de ce forum, l’Africa Roundtable of Financial Centres (ARFC) et l’Alliance mondiale des centres financiers internationaux (WAIFC) ont publié le rapport «Bridging Continents: Unlocking Asia-Africa Opportunities», qu’on pourrait traduire en français par «Relier les continents: exploiter les opportunités en Asie et en Afrique».
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Le document confirme une réalité géoéconomique majeure: l’intégration financière Afrique-Asie, orchestrée par des hubs stratégiques, est désormais un pilier structurant de la croissance mondiale. Ce mouvement, loin d’être conjoncturel, repose sur la synergie entre les capitaux et l’innovation asiatiques et le dynamisme démographique et les ressources africaines.
Zoom sur les dynamiques et comment le Maroc, le Kenya, le Nigeria et le Rwanda émergent comme architectes de cette transformation.
Disons que l’accélération des flux d’investissements directs et de portefeuille entre l’Asie et l’Afrique depuis deux décennies repose sur un réseau intégré de centres financiers interconnectés, où Hong Kong s’est imposé comme la super-plateforme incontournable. Son cadre réglementaire stable, ses marchés de capitaux sophistiqués et son rôle pivot dans l’Initiative «Belt and Road» (BRI) permettent aux investisseurs publics et privés d’acheminer efficacement des fonds vers les secteurs africains à forte croissance. Le Dr. King Au, directeur exécutif du Financial Services Development Council de Hong Kong, souligne que cette dynamique «n’est pas une tendance transitoire, mais le fondement d’un partenariat à long terme redéfinissant la croissance mondiale au 21e siècle».
À l’autre extrémité de ce pont financier, les hubs africains jouent un rôle actif de structuration économique via trois leviers clés. Premièrement, ils mobilisent les capitaux en transformant des projets complexes en opportunités «bankables» grâce à des cadres juridiques sur mesure, illustré par le tribunal spécialisé du Nairobi International Financial Centre (NIFC) au Kenya. Deuxièmement, ils facilitent un transfert de savoir-faire crucial, permettant l’importation de normes de gouvernance et d’expertise technique indispensables à la pérennité des investissements.
Enfin, ils accélèrent l’intégration continentale: l’African Continental Free Trade Area (AfCFTA) amplifie l’attractivité du continent en unifiant un marché de 1,2 milliard de consommateurs. Comme le rappelle Lamia Merzouki, Présidente du WAIFC, cette initiative «transforme des marchés fragmentés en un paysage unifié d’opportunités», créant un écosystème propice aux investissements panafricains et renforçant la synergie avec l’Asie.
Nairobi, plaque tournante boursière : une capitalisation de 23,256 Mds USD en 2025, reflet de la confiance des investisseurs asiatiques.
Le rapport révèle des modèles complémentaires où chaque hub financier africain capitalise sur ses avantages distinctifs pour renforcer l’intégration Asie-Afrique. Le Maroc incarne la stabilité comme levier régional, avec son retour en «investment grade» (BBB-/A-3) en 2025, ses infrastructures de classe mondiale (Tanger Med, LGV) et sa première place africaine sur l’Indice de Mondialisation KOF 2024.
Casablanca Finance City (CFC) catalyse cette position via une ambition multipolaire: ses 250+ entreprises membres et 7.000 emplois qualifiés s’appuient sur des partenariats stratégiques avec Pékin, Shanghai et Hong Kong, tandis que ses initiatives (Tournée Africaine, Cluster d’Actifs Verts, futur Institut Africain de Finance Durable- AFSI) et l’opportunité de la Coupe du Monde 2030 consolident son rôle d’accélérateur d’intégration Sud-Sud. Une opportunité clé réside dans son positionnement comme hub régional des marchés carbone volontaires, visant à capter une part significative du potentiel africain (30% de la capacité mondiale) aujourd’hui sous-valorisé (moins de 2%).
Positionnement stratégique et leviers clés
| Pays | Positionnement clé | Initiative phare | Atouts distinctifs |
|---|---|---|---|
| Maroc | Hub de stabilité et connectivité euro-africaine | Casablanca Finance City (CFC) | Investment grade (BBB-/A-3), Tanger Med (#1 port méditerranéen), LGV, multipolarité. |
| Kenya | Silicon Savannah et inclusion financière | Nairobi IFC (NIFC) | Taux d’inclusion financière (85%), innovation fintech (M-Pesa), tribunal financier dédié. |
| Nigeria | Marché à l’échelle continentale | Lagos IFC (LIFC) & EnterpriseNGR | Sortie « Grey List FATF » (2025), recapitalisation bancaire, marché de pensions (20B+ USD). |
| Rwanda | Gouvernance agile et hub vert | Kigali IFC (KIFC) | #1 africain sur l’État de Droit, inclusion financière (96%), cadre fiscal avantageux (IS à 0-15%). |
Sources: Africa Roundtable of Financial Centres (ARFC); l’Alliance mondiale des centres financiers internationaux (WAIFC).
À l’inverse, le Kenya mise sur l’innovation numérique et l’inclusion comme ADN, avec un écosystème Fintech mature (taux d’inclusion financière de 85% porté par M-Pesa) et un hub technologique dynamique («Silicon Savannah»). Le Nairobi International Financial Centre (NIFC) renforce cet écosystème par un cadre juridico-fiscal ultra-compétitif (impôt sur les sociétés à 15% pour les sièges régionaux, rapatriement intégral des bénéfices, tribunal financier dédié), attirant investissements structurés et reflété par la croissance boursière (NSE à 23,256 milliards de dollars en 2025). Des opportunités structurantes qui combinent expertise en finance verte (85% d’énergies renouvelables) et leadership numérique pour faire de Nairobi le hub est africain des marchés carbone et de l’innovation climatique.
Le Nigeria, quant à lui, exploite son échelle et sa profondeur de marché. Ses réformes post-«Grey List FATF» (sortie en 2025, recapitalisation bancaire, réforme assurantielle) et la performance soutenue de ses marchés de capitaux (+51,19% en 2025) et de pensions (plus de 20 000 milliards de nairas nigérians d’actifs) restaurent la crédibilité. Le Lagos International Financial Centre (LIFC), initiative conjointe fédérale/locale soutenue par EnterpriseNGR et un cadre Common Law, se concentre sur la structuration (phase II prévue fin 2026) pour améliorer la protection des investisseurs. Son défi majeur– combler un déficit annuel d’infrastructures de 22,5 milliards de dollars– devient une opportunité via des véhicules de financement mixte (blended finance) attirant les capitaux asiatiques patients.
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Enfin, le Rwanda se distingue par la gouvernance et l’agilité, classé premier africain sur l’État de Droit et troisième centre financier du continent au GFCI. Son cadre fiscal incitatif (IS à 0%, 3% ou 15% selon les activités, exonération de retenue à la source sur les revenus passifs) sert l’ambition du Kigali International Financial Centre (KIFC): devenir une plateforme de référence pour le domicile de fonds et la gestion d’actifs panafricains, soutenue par une inclusion financière quasi universelle (96%). Sa niche stratégique réside dans l’attraction des fonds climatiques et véhicules de finance mixte, alignés sur son objectif de neutralité carbone 2050, renforçant ainsi son statut de hub vert régional.
Les moteurs de la prochaine phase
L’innovation financière transcende désormais les modèles traditionnels, portée par deux dynamiques complémentaires: la connectivité fintech et l’impératif vert. La combinaison de l’adoption massive de la finance mobile en Afrique – illustrée par M-Pesa au Kenya ou l’inclusion financière quasi universelle de 96% au Rwanda– et de la maturité des écosystèmes fintech asiatiques ouvre des voies inédites de collaboration. Celles-ci incluent le développement de paiements transfrontaliers low-cost, le financement sécurisé de chaînes d’approvisionnement via la blockchain, et la mise en place de sandbox réglementaires conjointes, facilitées par l’expertise de hubs comme Hong Kong en régulation des actifs digitaux (VATP pour les plateformes d’échange d’actifs virtuels, STO pour les offres de jetons sécurisés).
En parallèle, la confluence des capitaux verts d’Asie – détentrice des plus grandes réserves ESG mondiales – et des besoins urgents d’investissements durables en Afrique (climat, énergies renouvelables) crée un impératif stratégique. Les hubs financiers structurent ce jumelage: le Maroc et le Kenya développent des marchés carbone régionaux, Hong Kong certifie des obligations vertes pour des projets africains, et des partenariats public-privé (PPP) émergent pour financer des infrastructures durables.
Comme le souligne Obi Ibekwe, Président de l’Africa Roundtable of Financial Centres, «le flux de savoir-faire est aussi vital que le flux de capitaux», marquant ainsi le passage d’une logique transactionnelle à un partenariat d’innovation partagée où l’expertise technique asiatique épaule les ambitions vertes africaines.
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Ainsi, comme l’on peut le constater, l’intégration financière Asie-Afrique, pilotée par des hubs complémentaires, est entrée dans une phase de maturité. Les opportunités sont immenses (infrastructures, numérique, finance verte), mais les défis persistent: perceptions de risque, complexité des marchés africains, besoin de renforcement des capacités locales. La clé réside dans le modèle de co-création valorisé plus haut.
Opportunités et secteurs prioritaires
| Pays | Secteurs porteurs | Projets structurants | Partenariats Asie |
|---|---|---|---|
| Maroc | Marchés carbone, finance durable | Hub régional carbone, AFSI (Institut Finance Durable), Coupe du Monde 2030. | Partenariats avec Pékin, Shanghai, Hong Kong. |
| Kenya | Tech climatique, finance verte | Hub est-africain du carbone, TRIFIC SEZ (FinTech), Green Bonds. | Connexion avec hubs tech asiatiques, sandbox réglementaires communs. |
| Nigeria | Infrastructures, fintech | Financement mixte (blended finance) pour infrastructures (22,5B USD/an), réformes assurantielles. | Collaboration sur actifs tokenisés (inspiré de « Project Guardian »). |
| Rwanda | Gestion d’actifs, fonds climatiques | Domiciliation de fonds panafricains, véhicules finance mixte pour neutralité carbone 2050. | Attraction des fonds ESG asiatiques, hubs verts. |
Sources: Africa Roundtable of Financial Centres (ARFC); l’Alliance mondiale des centres financiers internationaux (WAIFC).







