Chômage des jeunes en Afrique du Nord: quelles villes du Maroc, de Tunisie, d’Algérie et d’Égypte feront de leur patrimoine un moteur touristique?

Fès, ville du nord du Maroc souvent considérée comme la capitale culturelle du pays.

Le 26/01/2026 à 15h46

Le constat de la Banque mondiale est sans appel: malgré une richesse patrimoniale et culturelle exceptionnelle, les villes d’Afrique du Nord valorisent leur potentiel de tourisme urbain «bien en deçà» de ce qu’il pourrait être. La question n’est plus de savoir si ce levier peut accélérer une transformation, mais quelles villes sauront, les premières, en faire une véritable trajectoire de développement.

Alors que les villes d’Afrique du Nord, des médinas tunisoises aux corniches alexandrines, regorgent d’un patrimoine culturel et historique mondialement reconnu, leur potentiel en tant que moteurs économiques régionaux via le tourisme urbain reste largement sous-exploité. Tel est le constat central dressé par un récent article de la Banque mondiale, soulignant un paradoxe criant dans un contexte de pression démographique et de chômage endémique des jeunes.

Parlant de la performance touristique des pays d’Afrique du Nord, les derniers chiffres publiés le 20 janvier 2026 par l’Office du tourisme des Nations unies (UN Tourisme) sont éloquents: parmi les destinations pour lesquelles des données sont disponibles pour les douze mois de 2025, plusieurs affichent une croissance à deux chiffres des arrivées internationales, y compris l’Égypte (+20%), le Maroc (+14%), la Tunisie (+10%). Le Maroc et l’Égypte figurent également parmi celles ayant enregistré une solide croissance de leurs recettes au cours des dix à douze mois de 2025 affichant des hausses respectives de +19% et +17%, calculées en monnaies locales. Avec 81 millions de touristes enregistré à l’échelle du continent en 2025 (+8%), l’Afrique du Nord affiche des résultats particulièrement solides (+11%).

Afrique du Nord: Données clés du chômage des jeunes et du tourisme (2024-2025)

PaysTaux de chômage des 15-24 ansContribution du tourisme au PIB (2024)Croissance touristique 2025
Maroc38.4% (T3 2025)7.3%Arrivées : +14%; Recettes : +19%
Tunisie40.1% (T3 2025)5.2%Arrivées : +10%
Algérie29.8% (2024)5.8%Données non précisées
Égypte58.6% des chômeurs sont des 15-29 ans (T1 2025)12%Arrivées : +20%; Recettes : +17%

Sources: UN Tourisme; Banque Mondiale; Statistiques officielles.

Ainsi, le tourisme contribue significativement aux économies nord-africaines, représentant respectivement 7,3% du PIB du Maroc en 2024, 5,2% du PIB de la Tunisie, 5,8% de celui de l’Algérie, et contribue jusqu’à 12% au PIB égyptien. Pourtant, ce secteur pâtit d’une concentration dans des enclaves de stations balnéaires ou une poignée de sites religieux. De quoi limiter la répartition des bénéfices et la création d’emplois durables. Une focalisation étroite qui laisse en jachère une multitude d’atouts urbains pourtant classés au patrimoine mondial de l’UNESCO: «des marchés d’artisanat traditionnel et des quartiers historiques qui pourraient servir de moteurs économiques restent sous-utilisés», déplore la Banque Mondiale. Une sous-exploitation qui est un non-sens économique et social, particulièrement au regard du défi urgent du chômage des jeunes que rencontrent les villes nord-africaines.

Un levier sous-exploité face à la crise de l’emploi des jeunes

Le secteur du voyage et du tourisme au Moyen-Orient, incluant une partie de l’Afrique du Nord, est porteur d’une promesse majeure: la création attendue de près de 3,6 millions de nouveaux emplois au cours de la prochaine décennie, selon une publication du Conseil mondial du voyage et du tourisme faite en mai 2022. Une «intensité en emplois» qui confère au tourisme urbain une valeur exceptionnelle pour l’Afrique du Nord, confrontée à un défi urgent de chômage des jeunes.

Selon les données les plus récentes disponibles du Haut-Commissariat au Plan (HCP), le taux de chômage des jeunes âgés de 15 à 24 ans au Maroc s’élève à 38,4% au troisième trimestre 2025. En Algérie, le taux de chômage des 15‑24 ans est estimé à environ 29,8% en 2024, selon les données modélisées de la Banque mondiale fondées sur les statistiques nationales et internationales du travail. En Tunisie, celui-ci s’élève à 40,1% au troisième trimestre 2025; lorsque les jeunes âgés de 15-29 ans représentent 58,6% des chômeurs d’Égypte au 1er trimestre 2025 (CAPMAS).

Dans un tel contexte, le potentiel de transformation socio-économique du tourisme urbain est intrinsèquement multidimensionnel, dans la mesure où il génère, premièrement, des opportunités professionnelles couvrant un large spectre de compétences, de l’entretien des installations et des services d’hôtellerie à des rôles spécialisés pour architectes, conservateurs, spécialistes du marketing numérique et gestionnaires d’installations. Deuxièmement, il présente un fort potentiel d’inclusion. Les femmes représentent une part significative des entrepreneurs du tourisme, fondant souvent des petites et moyennes entreprises dans les domaines de l’hôtellerie, de l’artisanat et des services culturels. L’exemple du Sud de l’Albanie, bien que géographiquement extérieur, illustre de manière probante la capacité à transférer ce potentiel inclusif, où plus de la moitié des milliers de nouveaux emplois créés sont allés à des femmes, des jeunes et des personnes handicapées. Par ailleurs, une stratégie touristique urbaine bien conçue offre la possibilité de prolonger les saisons d’emploi et offrir des sources de revenus diversifiées, renforçant ainsi la résilience économique des communautés locales.

Troisièmement, les villes nord-africaines jouent un rôle crucial de double polarité, agissant à la fois comme destinations et portes d’entrée essentielles pour la diffusion des retombées du tourisme vers les territoires environnants. En tant que hubs logistiques offrant un accès aéroportuaire, des services d’hôtellerie et des plateformes de marketing, elles rendent accessibles les destinations rurales tout en permettant aux résidents de ces zones rurales d’accéder à l’emploi urbain et aux marchés. Une dynamique amplifiée par la capacité des villes à accueillir des événements majeurs. «Les villes qui accueillent des événements majeurs tels que la Coupe du monde 2030 au Maroc, le tournoi de tennis Hassan II et des manifestations culturelles telles que des festivals de musique attirent des touristes au-delà des frontières nationales», fait valoir la Banque mondiale.

Ainsi, la clé pour maximiser cet effet de levier régional réside dans le «lien entre ces attractions centrées sur la ville et des destinations basées sur la nature, l’écotourisme et le tourisme agricole», permettant d’offrir aux visiteurs des expériences régionales véritablement diversifiées et intégrées.

La réalisation du potentiel régional du tourisme urbain en Afrique du Nord exige une mise en œuvre stratégique de trois actions prioritaires identifiées par la Banque mondiale. Premièrement, il est impératif de désenclaver les destinations secondaires en élargissant significativement l’offre d’hébergement dans ces zones, permettant ainsi de décongestionner les pôles touristiques saturés et de redistribuer de manière équitable les retombées économiques. Deuxièmement, une amélioration substantielle de la connectivité physique et numérique entre les hubs urbains et les atouts ruraux ou périphériques est fondamentale pour fluidifier l’accès aux ressources territoriales. Troisièmement, un investissement ciblé dans le marketing des expériences régionales intégrées est crucial pour promouvoir des circuits combinant patrimoine urbain, sites naturels, écotourisme et culture locale, créant ainsi une offre complémentaire cohérente.

L’impact économique de ces mesures est rigoureusement quantifié par les études de la Banque mondiale: «Une augmentation de 10% de la demande touristique dans les régions mal desservies d’Égypte et du Maroc pourrait générer entre 5 et 19% d’emplois supplémentaires dans les secteurs de l’hôtellerie». Des bénéfices initiaux qui produisent des effets d’entraînement significatifs sur l’ensemble de la chaîne de valeur locale, touchant les transports, les loisirs et les services locaux. Plus stratégique encore, l’analyse révèle que «les multiplicateurs de revenus des ménages locaux issus du tourisme basé sur la nature vont de 2 à 5 dollars pour chaque dollar touristique dépensé», un mécanisme de redistribution où les ménages ruraux pauvres bénéficient souvent de manière disproportionnée. Une dynamique vertueuse qui constitue le fondement d’un développement territorial intégré et équitable, transformant le tourisme urbain en véritable levier de justice spatiale et d’inclusion économique pour les territoires marginalisés.

Les leçons globales à retenir

L’analyse des expériences internationales révèle quatre principes fondamentaux pour une transformation réussie en Afrique du Nord. Premièrement, l’investissement public catalyse l’engagement du secteur privé, comme en témoigne le modèle albanais où la restauration publique de châteaux et de sites historiques a entraîné un doublement des entreprises touristiques et le retour d’entrepreneurs de la diaspora, schéma directement transposable à la réhabilitation des médinas et centres historiques nord-africains.

Deuxièmement, les infrastructures touristiques génèrent des bénéfices doubles: les investissements dans les équipements pour visiteurs améliorent la qualité de vie des résidents à travers des aménagements tels que promenades, sentiers piétonniers et espaces publics, tandis que musées, centres culturels et festivals enrichissent la vie culturelle des résidents tout en attirant les visiteurs. L’initiative indonésienne de diversification touristique, présentée comme modèle pour les pays MENA confrontés au phénomène de surfréquentation touristique, illustre cette dualité avec 1,2 million d’emplois créés et 5,4 millions de résidents bénéficiant d’infrastructures améliorées.

Troisièmement, la conservation patrimoniale agit comme un levier d’emploi local et de résilience culturelle: la réhabilitation du bâti génère des emplois pour artisans, architectes et ouvriers qualifiés tout en maintenant la continuité culturelle. Le projet pilote de Beyrouth, réhabilitant 12 bâtiments patrimoniaux post-explosion et soutenant les industries culturelles et créatives, démontre comment la préservation contribue à la relance économique et au tissu social des communautés, offrant un cadre opérationnel immédiat pour les villes nord-africaines.

Quatrièmement, les approches centrées sur la communauté constituent un garde-fou contre les dérives exclusionnaires. Selon la Banque mondiale, une régénération efficace peut intégrer les besoins des résidents pour prévenir gentrification et saturation, à l’image de l’expérience de Séoul à Bukchon Hanok Village où des partenariats solides entre administrations locales et résidents ont permis d’élaborer des plans de régénération sur mesure et durables. Un principe vital pour concilier développement touristique et préservation du caractère vivant des quartiers historiques nord-africains, transformant les défis de fréquentation en opportunités de cohésion sociale.

Ainsi, de la Kasbah des Oudayas, en passant par les médinas de Tunis, de Fès, de Casablanca et le front de mer d’Alexandrie, l’enjeu est de transformer ces villes en puissances économiques créatrices d’emplois, préservatrices du patrimoine et catalyseurs de la prospérité régionale. Le succès repose sur les bons investissements dans les infrastructures, les compétences et les partenariats. Il s’agit ni plus ni moins d’écrire le prochain chapitre de l’histoire de ces villes, un chapitre où les anciens souks grouillent d’entrepreneurs, les sites patrimoniaux emploient les jeunes locaux et chaque visiteur devient un ambassadeur de toute la région. Face à la crise de l’emploi des jeunes, l’activation stratégique, inclusive et durable du tourisme urbain patrimonial n’est plus une option, mais une impérieuse nécessité économique et sociale pour l’Afrique du Nord. La fenêtre d’opportunité est ouverte, sa saisie exige une vision intégrée et un engagement résolu.

Opportunités de transformation

PaysLeviers d’action prioritairesImpact économique potentiel
MarocDésenclavement des destinations; Marketing régional intégréhausse des recettes touristiques
TunisieRéhabilitation des médinas; Création de PME culturellesCréation d’emplois inclusifs (modèle albanais)
AlgérieAmélioration de la connectivité; Tourisme rural lié aux villesMultiplicateurs de revenus: 2-5x pour les ménages
ÉgypteExpansion de l’hébergement; Écotourisme+20% d’arrivées; 5-19% d’emplois supplémentaires

Sources: UN Tourisme; Banque Mondiale; Statistiques officielles.

Par Modeste Kouamé
Le 26/01/2026 à 15h46