A la lumière de la crise, plusieurs analyses d’organisations internationales, soutiennent que la perturbation simultanée des marchés de l’énergie, du transport maritime et des intrants agricoles pourraient rapidement se traduire par une baisse des rendements et une forte pression sur la sécurité alimentaire du continent africain.
Au cœur de la crise se trouve le détroit d’Ormuz, passage maritime étroit reliant le Golfe persique à l’océan Indien et par lequel transitent des flux énergétiques et industriels essentiels pour l’économie mondiale. Une analyse rapide publiée le 10 mars 2026 par l’Organisation des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED) souligne l’ampleur de la rupture logistique provoquée par l’escalade militaire régionale.
Selon la note intitulée «Perturbations du détroit d’Ormuz – Implications pour le commerce mondial et le développement», le trafic maritime à travers le détroit s’est effondré de 97% en quelques jours. La moyenne quotidienne de navires, qui atteignait 129 transits entre le 1er et le 27 février, est tombée à 4 navires au 7 mars, révélant une interruption quasi totale des flux commerciaux.
Si les marchés financiers ont immédiatement réagi à la hausse des prix pétroliers – le Brent ayant franchi le seuil des 100 dollars le baril selon les données de marché citées dans l’analyse de la CNUCED – l’organisation onusienne souligne que les conséquences les plus durables pourraient concerner les engrais agricoles.
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Près d’un tiers du commerce mondial d’engrais transporté par voie maritime, soit environ 16 millions de tonnes, transitait par le détroit avant la crise. La fermeture de ce corridor stratégique bloque ainsi un volume considérable d’intrants agricoles essentiels pour la production alimentaire mondiale.
L’Afrique demeure largement dépendant des importations d’engrais minéraux pour soutenir sa production agricole, alors même que la croissance démographique et l’urbanisation renforcent la pression sur les systèmes alimentaires.
Pays africains les plus dépendants des engrais du Golfe persique
| Pays | Part des importations d’engrais provenant du Golfe | Situation économique et agricole |
|---|---|---|
| Soudan | 54 % | Conflit interne et forte insécurité alimentaire |
| Tanzanie | 31 % | Agriculture dépendante des intrants importés |
| Somalie | 30 % | Pays classé parmi les PMA |
| Kenya | 26 % | Agriculture commerciale intensive |
| Mozambique | 22 % | Secteur agricole central pour l’économie |
Source : CNUCED, analyse du commerce maritime des engrais, 2026
Selon Fertilizer development center (IFDC), cinq producteurs du Golfe ont toujours exporté vers le continent plusieurs produits notamment l’urée, les phosphates diammoniques (DAP et MAP) et l’ammoniac. Ces produits constituent le socle de la fertilisation azotée et phosphatée, indispensable au maintien des rendements agricoles modernes.
Et face à cette crise, plusieurs groupes industriels du Golfe ont annoncé la suspension de leurs expéditions. L’entreprise QatarEnergy a déclaré un cas de force majeure sur ses contrats gaziers dès le 4 mars, ce qui a entraîné l’arrêt de la production d’urée et d’ammoniac au complexe de Ras Laffan. Les groupes Industries Qatar et SABIC Agri-Nutrients ont également suspendu leurs livraisons. Ainsi l’Afrique apparaît comme l’une des régions les plus exposées à un choc d’approvisionnement.
Les pays d’Afrique de l’Est en première ligne
L’analyse de la CNUCED met en évidence une forte concentration de la dépendance africaine à l’égard des engrais en provenance du Golfe persique. Parmi les dix pays les plus dépendants des importations d’engrais transitant par cette région, cinq sont africains: le Soudan, dont 54% des importations d’engrais par voie maritime proviennent du Golfe, la Tanzanie, avec 31%, la Somalie, 30%, le Kenya, 26%, et le Mozambique, 22%. Quatre de ces pays figurent dans la catégorie des pays les moins avancés (PMA) selon la classification des Nations unies.
La situation du Soudan illustre l’ampleur du risque. Déjà plongé dans un conflit armé interne depuis avril 2023, le pays traverse ce que les Nations unies qualifient de pire crise humanitaire au monde. La rupture d’approvisionnement en engrais pourrait aggraver une insécurité alimentaire déjà massive.
En Afrique de l’Est, le calendrier agricole accentue encore la vulnérabilité. Les semis de la saison des grandes pluies – généralement de mars à juin – nécessitent des intrants déjà disponibles dans les circuits d’approvisionnement. Tout retard dans la livraison des engrais peut entraîner une réduction des surfaces cultivées ou une baisse des rendements.
Granulés d’urée en route vers l’Afrique
Dans un appel publié le 10 mars, l’IFDC souligne que les décisions de plantation se prennent souvent quelques semaines avant les semis. Une perturbation logistique à ce stade du cycle agricole peut donc se traduire directement par une diminution des récoltes.
Au-delà de ces cas nationaux, les données de la plateforme AfricaFertilizer, soutenue par plusieurs organisations internationales, confirment le caractère structurel de la dépendance africaine.
Entre 2020 et 2022, environ 19% des engrais importés dans 18 pays d’Afrique subsaharienne provenaient du Moyen-Orient. Cette proportion illustre le rôle stratégique de cette région dans l’équilibre des marchés africains d’intrants agricoles.
Cette dépendance s’inscrit dans un contexte plus large: la consommation moyenne d’engrais en Afrique reste nettement inférieure à la moyenne mondiale, ce qui signifie que toute perturbation d’approvisionnement peut avoir un impact disproportionné sur les rendements agricoles.
Commerce mondial d’engrais transitant par le détroit d’Ormuz
| Type d’engrais | Part dans les flux transitant par Ormuz |
|---|---|
| Urée | 67 % |
| Phosphate diammonique (DAP) | 20 % |
| Phosphate monoammonique (MAP) | 9 % |
| Autres engrais | 4 % |
| Total commerce d’engrais transitant par Ormuz | ≈ 33 % du commerce mondial maritime |
Source : CNUCED, Strait of Hormuz Disruptions – Implications for Global Trade and Development, 10 mars 2026
La crise actuelle ne se limite pas à la question logistique. Elle s’accompagne également d’un choc énergétique susceptible d’alimenter une hausse des prix des intrants agricoles.
La production d’engrais azotés repose sur l’ammoniac, lui-même fabriqué à partir de gaz naturel via le procédé industriel Haber-Bosch. La hausse des prix du gaz se répercute donc directement sur les coûts de production. Selon les données compilées par la CNUCED à partir de la plateforme LSEG, les prix du gaz naturel sur le marché européen augmenté de 74% entre le 27 février et le 9 mars, atteignant 55,8 euros par mégawattheure.
Parallèlement, les prix de l’urée granulaire en Égypte – l’un des principaux hubs d’approvisionnement pour l’Afrique – ont progressé de 60 dollars par tonne métrique depuis le début de la crise. Dans certains marchés, les prix de l’urée ont même doublé en 72 heures, selon les informations relayées par les plateformes spécialisées citées dans l’analyse de la CNUCED.
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Ces mouvements de prix traduisent une tension simultanée sur plusieurs segments du système agricole mondial: énergie, production industrielle et transport maritime. Ainsi, les perturbations du détroit d’Ormuz ont également provoqué une flambée des coûts de transport maritime.
Le rapport de la CNUCED indique que les indices de fret pétrolier calculés par la Baltic Exchange ont progressé de 54% à 72% en une semaine. Les carburants maritimes ont suivi la même tendance : à Singapour, les prix du fioul à basse teneur en soufre ont augmenté de 99%, tandis que ceux du fioul à haute teneur en soufre ont progressé de 100%.
À ces coûts s’ajoute la hausse des primes d’assurance pour risques de guerre. Selon les estimations du secteur maritime citées dans le rapport, ces primes peuvent quadrupler le coût d’un voyage pour un pétrolier évalué à 100 millions de dollars.
Un intrant souvent ignoré: le soufre
Un autre facteur de tension concerne le soufre, élément essentiel dans la fabrication des engrais phosphatés. Selon les données du Fertilizer Institute, près de 50% des exportations mondiales de soufre proviennent de pays situés en amont du détroit d’Ormuz. Le blocage du passage maritime ne limite donc pas seulement les expéditions d’engrais produits dans le Golfe: il peut également affecter la capacité de production d’autres pays producteurs.
Cette dimension concerne notamment le Maroc, premier exportateur mondial de phosphates via le groupe OCP, dont la production d’engrais phosphatés dépend en partie de l’approvisionnement en soufre.
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La CNUCED souligne que cette crise intervient dans un contexte économique déjà fragile pour de nombreuses économies en développement. Plusieurs pays font face à un espace budgétaire limité, à une pression sur les finances publiques et à un niveau d’endettement élevé. La hausse simultanée des coûts énergétiques, des intrants agricoles et du transport maritime pourrait accentuer les tensions inflationnistes.
Les marchés financiers reflètent déjà cette nervosité. Les rendements obligataires de certains pays du Moyen-Orient ont atteint 7,1% pour l’Irak, 7% pour Bahreïn et 6,4% pour la Jordanie, selon les données citées dans l’analyse de la CNUCED.
Conjugué à ce phénomène de volatilité financière, l’appréciation du dollar – traditionnel refuge en période d’incertitude – renchérit encore le coût des importations pour les économies africaines.
Le précédent de la guerre en Ukraine
La CNUCED rappelle que des crises récentes ont déjà démontré la sensibilité du système alimentaire mondial aux perturbations géopolitiques.
La pandémie de COVID-19 et le début de la guerre en Ukraine en 2022 avaient entraîné une flambée des prix des engrais. Cette hausse avait provoqué une réduction de leur utilisation en Afrique subsaharienne, avec des conséquences directes sur les rendements agricoles.
La crise actuelle pourrait toutefois présenter une caractéristique différente : elle touche directement un corridor maritime stratégique, ce qui limite les possibilités de réacheminement logistique.
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Contrairement à la crise de la mer Rouge, où les navires pouvaient contourner la zone via le cap de Bonne-Espérance, la fermeture d’Ormuz bloque la sortie même du Golfe persique.
Face à ce risque systémique, plusieurs organisations internationales appellent à une coordination rapide.
Le programme Sustain Africa, l’IFDC et la plateforme AfricaFertilizer préconisent notamment la mise en place d’outils de surveillance des marchés d’engrais en temps réel et le déploiement de mécanismes financiers d’urgence pour soutenir les importateurs.
Parmi les pistes évoquées figurent également des facilités de crédit documentaire, des garanties publiques et des instruments de financement du commerce destinés à maintenir les flux d’approvisionnement.
À plus long terme, la crise relance le débat sur la nécessité pour l’Afrique de développer sa propre production d’engrais. Certains pays disposent d’atouts dans ce domaine, notamment le Maroc, l’Algérie et le Nigéria grâce à leurs ressources en phosphates ou en gaz naturel.
Cependant, les capacités industrielles existantes restent insuffisantes pour compenser rapidement une rupture d’approvisionnement mondiale.
Pour les organisations internationales, l’issue de la crise dépendra avant tout de la durée des perturbations.
Comme le souligne la CNUCED, les impacts économiques dépendront de la durée, de l’intensité et de la portée géographique des tensions. Mais pour les pays africains les plus dépendants des importations d’engrais du Golfe, chaque semaine de blocage accroît le risque d’un choc agricole.







