Alors qu’une trêve fragile de deux semaines est en vigueur depuis le 7 avril 2026 entre les États-Unis et l’Iran, le rapport semestriel de la Banque Mondiale publié un jour plus tard, intitulé: «Le point sur la situation économique au Moyen-Orient, en Afrique du Nord, en Afghanistan et au Pakistan: les défis liés aux conflits et la politique industrielle au service du développement», dresse un état des lieux sans concession de l’onde de choc économique qui a traversé la région MENAAP depuis l’embrasement du 28 février.
Si le texte se concentre naturellement sur l’épicentre du séisme (l’Iran, l’Irak et les pays du Golfe) il offre également, pour un observateur basé en Afrique, une grille de lecture précise et nuancée sur la situation des pays africains de la zone.
Notre analyse, strictement basée sur les données du rapport, révèle un continent à deux vitesses face à ce choc exogène: d’un côté, des exportateurs de pétrole profitant mécaniquement de la flambée des cours; de l’autre, des économies importatrices et touristiques confrontées à une équation budgétaire et sociale de plus en plus complexe.
Afrique du Nord et Corne de l’Afrique: qui gagne, qui perd face au choc d’Hormuz ?
| Pays | Canal d’impact principal | Effet constaté par la Banque Mondiale | Chiffre clé du rapport |
|---|---|---|---|
| Maroc | Politique industrielle et éloignement géographique | Résilience manufacturière et touristique | Croissance automobile de +14% / an (2012-2024) ; baisse des vols < 10% |
| Algérie | Hausse des prix du pétrole | Prévisions de croissance révisées à la hausse | Prévision de croissance pour 2026 maintenue à 3,7% |
| Libye | Hausse des prix du pétrole | Prévisions de croissance révisées à la hausse | Objectif de production de 2 mbpj d’ici 2030 |
| Tunisie | Subventions énergétiques et dépendance alimentaire | Aggravation des déséquilibres budgétaires | Dépendance céréalière de 87% |
| Égypte | Transferts de fonds du Golfe et inflation | Vulnérabilité financière et pression sur la livre | 73,9% des transferts proviennent du CCG ; CDS à 420 points de base |
| Djibouti | Logistique maritime et sécurité alimentaire | Ralentissement de la croissance et risque humanitaire | 100% de dépendance céréalière ; 85% du budget des pauvres pour la nourriture |
Source: Banque Mondiale.
Les pays portés par la crise
La première ligne de fracture mise en lumière par la Banque Mondiale est énergétique. Avec un baril de Brent culminant à 112 dollars le 27 mars, soit une hausse de près de 60% depuis le début des hostilités, les conséquences sont diamétralement opposées selon le statut commercial des pays africains. D’un côté, le rapport note une embellie pour les exportateurs de pétrole hors Golfe.
«Les prévisions pour les exportateurs de pétrole en dehors du Golfe, comme l’Algérie et la Libye, ont été revues à la hausse, en raison de la hausse des prix du pétrole et du gaz», indique le document. L’Algérie voit ainsi sa prévision de croissance pour 2026 maintenue à 3,7% tandis que la Libye, portée par des investissements visant à porter sa capacité à 2 millions de barils par jour d’ici 2030, affiche une prévision robuste de 4,5%.
De l’autre côté, le tableau s’assombrit pour les importateurs nets comme le Maroc, la Tunisie et l’Égypte. Le rapport souligne que ces économies subissent un «choc négatif des termes de l’échange», la facture énergétique alourdissant les déficits courants.
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Pour la Tunisie, le rapport pointe une vulnérabilité spécifique: les pressions inflationnistes y sont exacerbées par la nécessité de stabiliser les prix via des subventions, ce qui «augmente les déséquilibres budgétaires».
Au Maroc, si la croissance agricole soutient l’activité, l’institution prévient que «la hausse des prix de l’énergie et des matières premières exerce des pressions sur les comptes courants et budgétaires».
Dans sa seconde partie consacrée aux politiques industrielles, le rapport cite nommément deux pays africains comme modèles de diversification, une stratégie qui prend tout son sens dans le contexte actuel de volatilité des matières premières.
Concernant le Maroc, l’institution de Bretton Woods est sans ambiguïté: «la région MENAAP offre des exemples utiles de politique industrielle, de l’industrie automobile marocaine, où la production a augmenté d’environ 14% par an entre 2012 et 2024». Cette performance, soulignée dans le chapitre «The Lure of Industrial Policy», positionne le royaume chérifien comme un pôle de stabilité manufacturière face aux turbulences géopolitiques.
L’Égypte n’est pas en reste. Le rapport rappelle que «l’Égypte a formé près de 43 000 travailleurs spécialisés en 2024 alors que l’industrie touristique a doublé sa part de PIB au cours de la dernière décennie». Des initiatives de montée en gamme sectorielle qui sont présentées comme des boucliers essentiels pour amortir les chocs externes et créer des emplois durables.
Le Caire face au couvre-feu énergétique. Les ménages les plus modestes d'Égypte consacrent 42 % de leur budget à l'alimentation. La hausse persistante des prix internationaux de l'énergie et des céréales risque de peser lourdement sur le pouvoir d'achat.
Les maillons faibles dans la chaîne de résilience alimentaire
L’analyse de la Banque Mondiale est particulièrement alarmante sur le front agricole. Le blocage du détroit d’Hormuz a un impact direct sur les engrais, la région représentant «environ 35% des exportations mondiales d’urée». La flambée des prix de l’urée (+50% entre le 27 février et le 27 mars) combinée à la hausse des coûts de l’énergie fait planer un risque majeur sur les rendements agricoles futurs.
Le rapport met en exergue l’extrême vulnérabilité du continent africain à cette crise silencieuse et révèle que Djibouti affiche un taux de dépendance aux importations de céréales de 100%, ce qui signifie que le pays ne produit rien de ce qu’il consomme en céréales.
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Pour ne rien arranger, le quintile le plus pauvre de la population djiboutienne consacre 85% de son budget à l’alimentation. Toute hausse des prix se traduit donc mécaniquement par une crise humanitaire.L’Algérie (84% de dépendance), la Tunisie (87%) et l’Égypte (42%) sont également citées comme des économies où la sécurité alimentaire est un maillon faible dans la chaîne de résilience régionale. «L’impact de la hausse des prix internationaux, en particulier de l’énergie et de l’alimentation, peut se manifester par des prix plus élevés pour les consommateurs», prévient le rapport.
Tourisme et et transferts de fonds: quels impacts ?
Le conflit a immédiatement déchiré le ciel du Moyen-Orient. Le rapport détaille une chute vertigineuse des arrivées dans les hubs de Dubaï (-75%) et Doha (-95%). Mais que se passe-t-il du côté africain de la Méditerranée?
Le rapport constate que «les arrivées ont chuté d’environ 20% au Caire, tandis qu’Alger et Casablanca, les plus éloignées du conflit, ont connu des baisses de moins de 10%». Une relative imperméabilité du Maghreb à la panique aérienne du Golfe qui est confirmée par des données historiques.
Face au précédent conflit à Gaza, l’Égypte et la Tunisie ont enregistré une croissance significative de leurs arrivées touristiques (indice passant de 125 à 165 pour l’Égypte), bénéficiant probablement d’un report des flux en provenance des destinations perçues comme plus risquées. Le rapport note clairement que «les arrivées de touristes dans les pays plus éloignés du conflit ont continué de croître».
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L’analyse des flux financiers est cruciale pour comprendre la fragilité des économies nord-africaines. Le Golfe est le poumon des transferts de fonds (remittances) pour la région. Or, contrairement aux crises pétrolières précédentes où la hausse des prix enrichissait les expatriés, le scénario actuel est différent.
La Banque Mondiale met en garde: «les récentes augmentations du prix du pétrole s’accompagnent de perturbations de la production, d’infrastructures endommagées et de routes d’exportation bloquées. Des contraintes d’offre qui pourraient annuler une grande partie de la manne financière». Les pays africains sont en première ligne. Le rapport stipule que 73,9% des transferts reçus par l’Égypte proviennent des pays du CCG (Conseil de Coopération du Golfe).
Avec un ralentissement attendu de l’activité économique dans le Golfe, notamment dans le secteur de la construction gros pourvoyeur d’emplois migrants, les revenus des ménages égyptiens sont directement menacés. Cette vulnérabilité est partagée, dans une moindre mesure, par le Maroc et la Tunisie, même si leurs diasporas sont plus diversifiées géographiquement.
Enfin, le rapport se penche sur le cas spécifique de Djibouti, carrefour stratégique du commerce pour la Corne de l’Afrique. Si le pays profite habituellement de sa position géographique, le conflit actuel est un accélérateur de difficultés.
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Le rapport note un ralentissement de la croissance projetée pour Djibouti, «reflétant l’impact du conflit au Moyen-Orient sur les coûts du fret et les perturbations commerciales qui en résultent le long des principaux corridors commerciaux du pays».
Par ailleurs, la perturbation en Mer Rouge, bien que non détaillée outre mesure, est citée comme un «risque de ralentissement» supplémentaire pour l’économie djiboutienne, prise en étau entre la flambée des assurances maritimes et les menaces sur les flux d’aide alimentaire.
Alors que le cessez-le-feu laisse entrevoir une timide réouverture du détroit d’Horrmuz, le rapport de la Banque Mondiale agit comme un révélateur des fractures africaines. La majorité des économies du nord et de l’est du continent subissent de plein fouet une inflation importée, un risque alimentaire accru et un tarissement des flux financiers vitaux.
Le message de la Banque Mondiale est clair: dans un environnement géopolitique où «la seule certitude est l’incertitude elle-même», la survie économique des pays passera moins par la manne extérieure que par la poursuite acharnée de politiques industrielles ciblées et d’une diversification de leurs partenariats et de leurs productions vivrières.




