Dette africaine et urgence climatique: pourquoi l’initiative italienne de suspension des remboursements de dette inquiète

Deuxième Sommet Italie-Afrique en Éthiopie

Le 15/02/2026 à 12h39

Bien que répondant à une urgence humanitaire immédiate, l’initiative de suspension de dette climatique portée par la Première ministre italienne Giorgia Meloni semble cristalliser les limites structurelles des partenariats Nord-Sud: des mécanismes financiers innovants demeurant pilotés de manière unilatérale par les créanciers, des investissements énergétiques masquant la perpétuation de dépendances fossiles, et une gouvernance opaque minant la confiance. Pour les États africains, l’enjeu dépasse l’allègement temporaire de la dette; il s’agit de transformer ces outils en leviers de souveraineté durable.

Le vendredi 13 février 2026 s’est tenu le deuxième sommet Italie-Afrique, à Addis-Abeba, en Éthiopie, réunissant les dirigeants de plusieurs pays africains, dont le chef du gouvernement marocain, Aziz Akhannouch.

Cette édition, qui intervient après celle de Rome en janvier 2024, s’est ouverte en marge du sommet de l’Union africaine, avec pour objectif de renforcer la coopération dans le cadre du Plan Mattei, axé sur l’énergie, les infrastructures et les investissements.

Lors de ce sommet, la Première ministre italienne Giorgia Meloni a annoncé une initiative audacieuse: une suspension des remboursements de dette pour les États africains frappés par des catastrophes climatiques. Une proposition, intégrée au «Plan Mattei» (5,5 milliards d’euros engagés pour 57 projets dans 14 pays), qui vise à alléger le fardeau des pays partenaires comme l’Angola, l’Éthiopie, le Kenya ou la Côte d’Ivoire. Pourtant, derrière l’urgence humanitaire se cachent des enjeux complexes de dépendance énergétique, de gouvernance des infrastructures et de risques climat-dette.

L’Italie détient une créance africaine estimée à 1,3 milliard de dollars, principalement sous forme de prêts concessionnels bilatéraux administrés par Cassa Depositi e Prestiti (CDP), sa Caisse des dépôts et consignations. Cette exposition financière cible stratégiquement les pays partenaires du Plan Mattei, structurellement fragilisés par des vulnérabilités climatiques et économiques interdépendantes. Un pays comme l’Angola, endetté à hauteur de 2,99 milliards de dollars envers le FMI, subit des inondations récurrentes tout en dépendant de financements italiens liés au corridor ferroviaire de Lobito. L’Éthiopie, endettée à hauteur de 1,31 milliard de dollars envers le FMI, actuellement engagée dans un processus de restructuration via le «Common Framework», est paralysée par des sécheresses chroniques qui sapent sa capacité à honorer ses obligations financières malgré les investissements ciblés de Rome. Le Kenya, endetté à hauteur de 3,02 milliards de dollars envers le FMI, affronte des inondations destructrices qui compromettent sa stabilité macroéconomique, alors même qu’il bénéficie d’investissements italiens de 65 millions d’euros dans des projets de biocarburants censés renforcer sa résilience. Un pays comme la Côte d’Ivoire, endetté à hauteur de 2,19 milliards de dollars envers le FMI, est fortement exposé aux érosions côtières qui dégradent ses infrastructures et menacent ses perspectives de développement, notamment dans le contexte des projets de coopération structurants soutenus par l’Italie.

Exposition financière/climatique de quelques pays africains

PaysDette envers FMI (md $)Dette ItalieRisques climatiquesProjets liés au Plan Matte
Kenya3,0265 millions d’euros (biocarburants)Inondations destructricesProjets de biocarburants
Angola2,99Prêts concessionnels bilatérauxInondations récurrentesCorridor ferroviaire de Lobito
Côte d’Ivoire2,19Non préciséÉrosions côtièresProjets de coopération structurants
Éthiopie1,31Restructuration via «Common Framework»Sécheresses chroniquesInvestissements ciblés (non spécifiés)

Sources: Plan Mattei; FMI.

Comme l’a souligné Giorgia Meloni, une large initiative sur la conversion de dette a été lancée pour des projets de développement communs. «Nous y ajoutons des clauses de suspension pour les nations touchées par des événements climatiques extrêmes». Ce fardeau macroéconomique est amplifié par un cercle vicieux climat-dette: en Afrique subsaharienne, le service de la dette absorbe en moyenne 12% des recettes fiscales, limitant drastiquement les investissements dans la santé, l’éducation et l’adaptation climatique. Les chocs environnementaux – inondations au Kenya, sécheresses en Éthiopie – alourdissent mécaniquement l’endettement, alors même que les prêts italiens financent des infrastructures énergétiques (gaz, pétrole) ou agricoles peu résilientes.

Coopération affichée vs réalités opérationnelles

Présenté comme un partenariat «équilibré et non paternaliste», le Plan Mattei structure officiellement ses interventions autour de six piliers: éducation, santé, agriculture, énergie, eau et infrastructures. Son déploiement révèle pourtant des lacunes structurelles significatives. Un décalage financier criant est observé: selon un rapport officiel de novembre 2024, moins de 2 milliards d’euros avaient été assignés par l’Italie à des projets précis, sous forme de dons, de prêts ou de garanties sur plusieurs années. Les priorités sectorielles apparaissent biaisées: l’énergie (incluant gaz et « transition renouvelable ») et les infrastructures (ferroviaire, ports) captent l’essentiel des fonds, marginalisant l’agriculture et la santé, pourtant décisives pour la résilience climatique. Giovanni Carbone, directeur du département Afrique de l’Institut italien d’études politiques internationales, alerte sur RFI sur ces dysfonctionnements: «le plan Mattei n’est pas encore suffisamment structuré. Il y a des procédures à affiner pour la sélection et la surveillance des projets». Derrière la rhétorique coopérative se cache une géopolitique énergétique calculée: les investissements sécurisent l’approvisionnement en gaz (Algérie, Mozambique) après la guerre en Ukraine et pérennisent l’influence italienne via des groupes comme Eni. L’héritage de son fondateur Enrico Mattei se perpétue dans des contrats « take-or-pay », exacerbant la dette lors de crises. L’ONG ReCommon dénonce chez Le Monde cette dynamique: «les investissements pourraient servir avant tout les intérêts des grandes entreprises italiennes des combustibles fossiles», soulignant la contradiction entre les discours de développement et la réalité des intérêts industriels.

Limites structurelles du Plan Mattei

ProblématiqueManifestations concrètesConséquences pour l’Afrique
Pilotage unilatéralCritères opaques de suspension de dette ; projets contrôlés par RomePerpétuation des déséquilibres de pouvoir
Priorités énergétiques biaisées57 projets axés sur gaz, pétrole, infrastructures (marginalisation santé/agriculture)Renforcement de la dépendance aux fossiles
Gouvernance opaqueAbsence de données publiques sur dettesIncertitude et défiance des États vulnérables
Piège climat-dette-fossilesContrats «take-or-pay» (ex: Eni au Mozambique) ; investissements non résilientsAlourdissement de la dette lors des chocs climatiques

Sources: Presse.

Disons que l’initiative de suspension de dette climatique annoncée par Giorgia Meloni reste entachée d’un flou opérationnel problématique. L’Italie ne fournit aucun détail sur les critères d’éligibilité, les mécanismes d’activation ou la liste des États bénéficiaires, créant une incertitude préjudiciable aux pays vulnérables. Une ambiguïté qui renforce les risques de dépendance structurelle, particulièrement pour les nations comme l’Angola et le Kenya, déjà engagées dans des projets liant dette et infrastructures sous contrôle italien – biocarburants au Kenya (65 millions d’euros) ou corridor ferroviaire de Lobito. La «conversion de dette en projets» pourrait paradoxalement alourdir le fardeau financier si ces investissements ne génèrent pas de revenus durables, reproduisant le piège climat-dette-fossiles observé au Mozambique où les contrats gaziers «take-or-pay» d’Eni imposent des paiements obligatoires même lors de catastrophes. Les partenaires du Plan Mattei subissent une double vulnérabilité: leur exposition aiguë aux chocs climatiques et leur dépendance à des exportations de matières premières dont les revenus garantissent le service de la dette. Comme l’a justement résumé le président kényan William Ruto, «l’investissement seul n’est pas suffisant. Les économies africaines paient cinq fois plus leur dette que les pays européens», soulignant l’iniquité fondamentale d’un système où les chocs climatiques réduisent simultanément les capacités de remboursement et augmentent les besoins de financement d’urgence.

Disons que l’offre italienne, bien que reconnaissant symboliquement le principe de «pertes et dommages» climatiques, demeure ancrée dans une logique asymétrique de créancier. Les suspensions de dette sont conditionnées à des «projets communs» définis et contrôlés par Rome, perpétuant une relation de pouvoir déséquilibrée où l’Italie conserve le monopole de l’initiative. Une dynamique exacerbée par l’opacité des dettes bilatérales – l’absence de données publiques pays par pays entretient un flou propice aux déséquilibres, comme en témoignent les suspensions DSSI (2020-2021) accordées sans cadre transparent à l’Angola ou l’Éthiopie.

Pour transformer ce mécanisme en outil de justice climatico-financière, trois leviers critiques s’imposent: pourquoi ne pas lier de manière systématique les suspensions à des audits climatiques indépendants permettant de cibler de manière objective les vulnérabilités ; conditionner les prêts et conversions de dette à des projets résilients (agriculture durable, micro-réseaux d’énergies renouvelables) en excluant tout financement d’infrastructures fossiles ; ou encore intégrer l’annulation partielle de dette dans le «Common Framework», aujourd’hui limité à de simples reports temporaires inefficaces face à l’urgence climatique. Des réformes qui constitueraient un premier pas vers un rééquilibrage des responsabilités, où la reconnaissance des dettes climatiques historiques remplacerait la perpétuation de schémas néocoloniaux sous couvert de «coopération verte».

Alors que l’Afrique subit de manière disproportionnée des chocs climatiques causés par les économies industrialisées, la légitimité des suspensions proposées par l’Italie dépendra de leur capacité à s’accompagner d’un rééquilibrage des pouvoirs décisionnels et d’une sortie programmée du piège des énergies fossiles – notamment via les contrats «take-or-pay» d’Eni au Mozambique ou les investissements pétroliers en Angola. Alors que Giorgia Meloni fait le bilan du deuxième sommet Italie-Afrique, la question centrale demeure: Rome parviendra-t-elle à incarner un authentique «partenariat respectueux» promis par le Plan Mattei, ou reproduira-t-elle les schémas néocoloniaux qui ont fait échouer tant d’initiatives ? Pour un continent en première ligne de la crise climatique, le temps n’est plus aux expérimentations diplomatiques, mais à l’action transformatrice.

Axes d’amélioration

Levier critiquemécanisme à explorerImpact potentiel
Audits climatiques indépendantsLier les suspensions de dette à une évaluation objective des vulnérabilitésCiblage efficace des fonds ; transparence
Conditionnalité résilienteExclure le financement des énergies fossiles ; prioriser projets durables (agroécologie, ENR)Réduction de la dépendance ; transition juste
Réforme du «Common Framework»Intégrer l’annulation partielle de dette (vs reports temporaires)Solution pérenne face à l’urgence climatique
Par Modeste Kouamé
Le 15/02/2026 à 12h39