Avec plus de 30.000 kilomètres de côtes, 38 États côtiers et insulaires et des zones économiques exclusives qui dépassent, pour plusieurs pays, la superficie de leur territoire terrestre, l’Afrique dispose d’un potentiel maritime exceptionnel. Pourtant, selon la Banque mondiale, l’économie bleue africaine ne génère qu’un peu plus de 300 milliards de dollars de valeur brute annuelle, principalement issus du transport maritime, de la pêche, du tourisme côtier et des hydrocarbures offshore. Ce chiffre, en apparence significatif, reste très en deçà du potentiel réel du continent, en raison d’un déficit chronique de transformation locale, de services maritimes à forte valeur ajoutée et de gouvernance intégrée.
La Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED) rappelle que 95% du commerce africain en volume et près de 90% en valeur transitent par voie maritime, confirmant le caractère vital de l’océan pour les économies africaines. Pourtant, moins de 2% de la flotte marchande mondiale est détenue ou contrôlée par des acteurs africains, tandis que l’essentiel des services associés– armement, assurance maritime, financement, affrètement, arbitrage juridique– demeure externalisé. Cette dépendance structurelle prive le continent de plusieurs dizaines de milliards de dollars de valeur chaque année, selon les estimations consolidées de la CNUCED et de la Banque mondiale.
L’Atlantique africain concentre pourtant plusieurs des routes maritimes les plus fréquentées de la planète. Il relie les grands pôles industriels européens aux marchés africains, tout en constituant une interface directe avec les Amériques. Malgré cette centralité géographique, la façade atlantique africaine reste faiblement intégrée sur le plan économique. Les ports y fonctionnent majoritairement comme des points d’exportation brute, sans structuration industrielle suffisante en amont et en aval.
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Selon la CNUCED, les ports africains ne traitent que moins de 4% du trafic mondial de conteneurs, un chiffre sans commune mesure avec leur position stratégique. Cette faiblesse logistique se traduit par des coûts commerciaux élevés. La Banque mondiale estime que les coûts logistiques en Afrique sont en moyenne 40% plus élevés que dans les économies émergentes comparables, pénalisant directement la compétitivité industrielle et la diversification économique des pays côtiers.
Dans cet environnement contraint, l’Atlantique africain demeure un espace à fort potentiel mais à faible structuration régionale. Les initiatives nationales se multiplient, mais sans coordination suffisante, limitant l’émergence d’un véritable corridor maritime intégré capable de soutenir l’intégration économique continentale.
Tableau comparatif des pays pivots de l’Atlantique africain
| Pays | Atouts maritimes clés | Rôle géoéconomique potentiel |
|---|---|---|
| Maroc | Ports hubs, logistique, industrie | Hub régional, structuration Atlantique |
| Sénégal | Pêche, port stratégique | Plateforme ouest-africaine |
| Côte d’Ivoire | Logistique, agriculture export | Redistribution régionale |
| Nigeria | Hydrocarbures offshore | Masse critique, potentiel non réalisé |
| Angola | Énergie offshore | Hub énergétique régional |
C’est précisément dans cette faille structurelle que s’inscrit la trajectoire marocaine. Situé à la jonction de l’Atlantique et de la Méditerranée, à proximité immédiate des routes maritimes reliant l’Europe, l’Afrique et les Amériques, le Maroc a progressivement construit une vision maritime intégrée, dépassant la simple logique portuaire. Cette approche repose sur un principe géoéconomique clair: la compétitivité industrielle et commerciale d’un pays est indissociable de sa capacité à maîtriser ses chaînes logistiques et maritimes.
Les données de la Banque mondiale et de la CNUCED montrent que le Maroc figure parmi les pays africains affichant le meilleur niveau de connectivité maritime, un indicateur clé mesurant la fréquence des liaisons, la taille des navires et la diversité des services. Cette performance est marqué par des investissements massifs dans les infrastructures portuaires, industrielles et logistiques, adossés à une gouvernance relativement stable et à une diplomatie économique active.
La Banque africaine de développement souligne que le Maroc concentre une part significative des investissements portuaires et logistiques en Afrique du Nord et de l’Ouest, avec un effet d’entraînement croissant sur les flux atlantiques. Au-delà des volumes, c’est surtout la capacité du pays à intégrer port, industrie, énergie et services qui le distingue dans le paysage africain.
Ressources halieutiques, une valeur largement externalisée
L’économie bleue africaine repose également sur des ressources halieutiques parmi les plus riches au monde. Selon la FAO, les zones maritimes africaines produisent environ 9 millions de tonnes de poissons par an, soit près de 10% des captures mondiales. Cette abondance naturelle constitue un levier potentiel majeur de croissance, d’emplois et de sécurité alimentaire.
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Pourtant, la FAO souligne que plus de 60% des captures africaines sont exportées à l’état brut ou faiblement transformées, principalement vers l’Union européenne et l’Asie. Cette absence de transformation locale entraîne une perte de valeur estimée à plus de 10 milliards de dollars par an, sans compter l’impact social sur les communautés côtières. À cela s’ajoute la pêche illicite, non déclarée et non réglementée, qui coûterait aux États africains entre 2 et 3 milliards de dollars par an, selon des estimations conjointes de la FAO et de la Banque mondiale.
Ainsi, les pays capables de développer des chaînes de transformation, de certification et de distribution apparaissent comme les grands gagnants potentiels de l’économie bleue. Là encore, le Maroc se distingue par une structuration progressive de ses filières halieutiques, intégrant transformation, exportation et normes internationales.
Le Golfe de Guinée constitue l’un des principaux bassins énergétiques offshore du monde. Selon la BAD, cette région concentre près de 5% de la production mondiale de pétrole offshore, avec des pays comme le Nigeria et l’Angola en tête. Cette richesse énergétique confère au Golfe de Guinée un rôle stratégique majeur dans l’Atlantique africain.
Cependant, la BAD souligne que la majorité de cette production reste faiblement intégrée aux économies locales. Le contenu local demeure limité, tandis que les chaînes de valeur à forte intensité capitalistique et technologique restent dominées par des multinationales étrangères. Cette situation réduit l’impact macroéconomique réel des hydrocarbures offshore, malgré des volumes considérables.
À ces fragilités s’ajoutent des défis sécuritaires majeurs. La CNUCED et la Banque mondiale estiment que l’insécurité maritime dans le Golfe de Guinée, notamment la piraterie, génère des coûts économiques indirects élevés, en renchérissant les primes d’assurance et en dissuadant certains investissements logistiques et industriels.
Rivalités internationales et bataille des investissements
L’économie bleue africaine s’inscrit désormais dans un jeu de rivalités internationales de plus en plus explicite. L’Union européenne multiplie les initiatives axées sur la sécurité maritime, la pêche durable et les normes environnementales. La Chine investit massivement dans les infrastructures portuaires et logistiques, intégrant l’Atlantique africain dans sa stratégie globale de connectivité. Les pays du Golfe renforcent leur présence dans les ports, la logistique et l’énergie, tandis que les États-Unis concentrent leurs efforts sur la sécurité maritime et les infrastructures numériques critiques, notamment les câbles sous-marins.
Dans ce contexte, la capacité des États africains à orienter ces flux d’investissements devient un enjeu central de souveraineté économique. La Banque mondiale souligne que les pays dotés d’une vision claire, d’un cadre réglementaire stable et d’institutions capables de négocier des partenariats équilibrés sont ceux qui parviennent à maximiser les retombées locales.
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La mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine constitue une opportunité historique pour renforcer l’intégration économique du continent. Selon la Banque mondiale, l’AfCFTA (ZLECAf) pourrait accroître le commerce intra africain de plus de 50% à terme. Toutefois, l’institution précise que cet objectif restera hors de portée sans une intégration logistique et maritime effective.
À ce stade, moins de 15% du commerce africain est intracontinental, un chiffre qui illustre les limites actuelles de l’intégration. L’Atlantique africain pourrait jouer un rôle clé dans cette dynamique, en facilitant les échanges entre l’Afrique du Nord, de l’Ouest et centrale. Cette ambition suppose toutefois une harmonisation réglementaire, le développement du cabotage régional et des investissements coordonnés dans les infrastructures portuaires.
Au-delà des chiffres, l’économie bleue pose une question fondamentale: celle de la souveraineté. Maîtriser son espace maritime, c’est être capable de surveiller, de réguler, de transformer et de financer. C’est également disposer des compétences humaines, juridiques et technologiques nécessaires pour capter la valeur là où elle se crée.











