Le conflit opposant les États-Unis et Israël à l’Iran, entré dans sa troisième semaine, a paralysé le détroit d’Hormuz – point de transit de 33% du commerce maritime d’engrais et de 20% du pétrole mondial. Les conséquences sont immédiates: les prix de l’urée ont bondi de 40% depuis février 2026, atteignant 700 dollars/tonne, tandis que les chaînes logistiques globales sont désorganisées.

Pour l’Afrique, continent déjà vulnérable aux chocs alimentaires, cette crise révèle des fragilités structurelles mais aussi des atouts stratégiques, notamment portés par le Maroc.
Parlant du Maroc, celui-ci émerge comme un pivot régional face à la crise, bien que confronté à des défis immédiats. En 2025, les statistiques de l’Office des Changes révèlent une croissance sectorielle robuste: les exportations totales de phosphates et dérivés ont progressé de 14,6% (99.804 millions de dirhams (MDH) contre 87.083 MDH en 2024), portées par les engrais chimiques (+14,1% à 73.140 MDH) et les phosphates bruts (+17,3% à 10.042 MDH), répondant à la demande asiatique et latino-américaine.
Une dynamique qui positionne le royaume au 4ᵉ rang mondial des exportateurs avec 6,5 milliards de dollars d’exportations en 2024. Toutefois, en janvier 2026, les exportations globales du Maroc ont chuté de 43,4% (3.151 MDH contre 5.569 MDH en janvier 2025), les engrais chimiques accusant une baisse de 51,8% (2.040 MDH). Seuls les phosphates bruts ont résistés (+13,7% à 472 MDH), leur demande étant moins élastique.
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Si le Maroc a la capacité de combler une partie du déficit mondial exacerbé par la crise au Moyen-Orient et la multiplication des restrictions à l’export d’engrais, ses coûts logistiques augmentent avec la nécessité de contourner l’Afrique. Des surcoûts qui n’empêchent pas un intérêt géopolitique accru. Selon Reuters, l’Inde négocie des achats accrus avec le Maroc pour compenser la perte de 50% de ses importations de DAP et d’urée du Golfe, tandis que Kevin Hassett, conseiller économique de la Maison Blanche, confirme des discussions avec le Maroc pour diversifier les sources américaines face aux pénuries.
Selon Kevin Hassett, conseiller de la Maison Blanche, l'administration Trump recherche d'autres sources d'engrais en raison des restrictions d'expédition liées à la guerre en Iran, notamment auprès du Venezuela et éventuellement du Maroc, a déclaré mardi Kevin Hassett, conseiller économique de la Maison Blanche. «Nous avons accordé des licences au Venezuela pour qu’il produise davantage d’engrais. Nous avons eu des discussions avec le Maroc», a-t-il déclaré sur le plateau de l’émission « Squawk Box » de CNBC.
L’Ethiopie et l’Egypte pris au piège
La dépendance critique de l’Afrique aux importations d’engrais est brutalement exposée par les restrictions chinoises et les disruptions industrielles. «Face à une pénurie mondiale, la Chine préfère restreindre ses livraisons plutôt que de venir à la rescousse», souligne Matthew Biggin, analyste senior spécialisé dans les matières premières chez BMI. La Chine, deuxième exportateur mondial avec 8,5 milliards de dollars en 2024, a drastiquement réduit ses ventes depuis mi-mars 2026, interdisant les mélanges azote-potassium et certains phosphates. Une décision qui frappe de plein fouet l’Éthiopie, où 72% des importations d’engrais azotés et mélangés proviennent de Chine.

D’autres pays africains comme le Nigeria ou le Kenya devraient subir des pressions régionales similaires, avec les hausses de prix de certaines matières premières. «Le prix de certaines matières premières a déjà augmenté de 100% voire de 150% en seulement deux semaines», explique Choon Chun Hong, directeur général de Sabah Softwoods Hybrid Fertiliser, un fournisseur des plantations de Malaisie et d’Indonésie.
Matthew Biggin souligne que cette restriction «aggrave l’insécurité alimentaire préexistante dans les économies à faible revenu», prévoyant une chute des rendements agricoles de 30% à 50% sans accès aux engrais. En parallèle, la fermeture d’usines clés prive le continent de sources vitales: l’Égypte, fournisseur de 8% de l’urée mondiale, subit une rupture d’approvisionnement en gaz israélien, tandis qu’au Bangladesh, quatre des cinq usines d’engrais sont à l’arrêt. Des disruptions qui menacent directement les cultures de base africaines comme le blé et le riz, révélant une fragilité systémique.
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La crise des engrais place l’Afrique devant des risques agricoles immédiats et des opportunités stratégiques. Les coûts de production menacent de paralyser les cultures vitales: avec les engrais représentant jusqu’à 60% des dépenses pour des produits comme l’huile de palme en Malaisie et Indonésie, le continent pourrait voir les prix du maïs, du riz et du coton doubler. Gulat Manurung, président d’APKASINDO en Indonésie, souligne l’urgence des adaptations forcées. «Il n’y a pas d’autre choix que de combiner avec des engrais organiques» – une approche transférable aux systèmes agricoles africains. Face à cette urgence, l’Afrique doit saisir des leviers de résilience: la diversification des sources, illustrée par les négociations de l’Inde avec la Russie et le Maroc, devient impérative pour réduire les dépendances unilatérales.
En parallèle, les investissements locaux offrent un modèle pour développer des unités de production continentales.
Quand on sait que la Russie, premier exportateur mondial d’engrais avec 15,5 milliards de dollars en 2024, est sous sanctions — un facteur qui s’ajoute aux restrictions chinoises à l’exportation — on comprend aisément le vide sans précédent sur le marché global. Le Maroc, 4ᵉ acteur mondial, en tire parti. Ses phosphates bruts affichent une résilience notable (+17,3 % en 2025) et deviennent une alternative crédible pour l’Inde et les États-Unis. Chris Lawson, analyste chez CRU, résume l’enjeu: «Aucun producteur ne peut combler l’offre perdue du Moyen-Orient » – faisant implicitement du royaume un bénéficiaire involontaire des sanctions contre Moscou.

Ainsi, comme l’on peut le constater, l’Afrique se trouve à un carrefour géopolitique et agricole historique. Le Maroc, avec sa filière phosphate intégrée, émerge comme un pôle de stabilité régional capable d’attirer les demandes de l’Inde et des États-Unis. Pourtant, cette lueur d’espoir ne suffit pas: sans politiques coordonnées incluant des subventions ciblées aux agriculteurs, une diversification logistique (contournements maritimes, corridors alternatifs) et la promotion massive des engrais organiques, l’insécurité alimentaire pourrait s’aggraver de manière dramatique.
Les projections sont alarmantes– les prix de l’urée pourraient doubler si le conflit persiste selon Scotiabank– et rappellent que le temps presse. L’Afrique doit donc jouer simultanément la carte de l’urgence (sécurisation des stocks, soutien aux petits producteurs) et celle de la transformation structurelle (industrialisation locale, intégration régionale). Sa capacité à naviguer entre ces deux impératifs déterminera sa souveraineté alimentaire dans un monde instable.




