Au cœur du Golfe persique, entre l’Iran et la péninsule Arabique, un passage maritime d’à peine quelques dizaines de kilomètres concentre une part déterminante des flux énergétiques mondiaux. Le détroit d’Ormuz, large d’environ 33 kilomètres à son point le plus étroit, constitue depuis plusieurs décennies l’un des principaux nœuds de la mondialisation énergétique.
Selon l’U.S. Energy Information Administration (EIA), environ 20 à 21 millions de barils de pétrole et de produits pétroliers y transitent chaque jour, soit près d’un cinquième de la consommation mondiale.
Cette dépendance structurelle explique pourquoi la moindre tension géopolitique dans la région est immédiatement scrutée par les marchés. Dans les analyses énergétiques internationales, Ormuz est classé parmi les principaux «chokepoints» du commerce mondial, ces passages maritimes étroits dont dépend une part disproportionnée du transport énergétique global. L’EIA estime en effet que près de 30% du pétrole transporté par voie maritime dans le monde passe par ce corridor stratégique.
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Pour de nombreux pays africains importateurs d’hydrocarbures- notamment ceux d’Afrique du Nord, d’Afrique de l’Ouest ou d’Afrique de l’Est- cette dépendance aux flux énergétiques mondiaux signifie que toute tension dans ce corridor maritime peut se traduire, à moyen terme, par des fluctuations des prix du carburant, des coûts de transport et des équilibres budgétaires.
Mais réduire l’importance du détroit d’Ormuz à une simple artère pétrolière serait trompeur. Les hydrocarbures qui transitent par cette voie maritime alimentent en réalité une vaste chaîne industrielle mondiale. Le pétrole brut et le gaz naturel sont au cœur d’un système de transformation chimique qui irrigue de nombreux secteurs industriels, de la métallurgie à l’agriculture en passant par l’électronique.
Un exemple souvent évoqué par les analystes industriels concerne le soufre. Selon les données du United States Geological Survey (USGS), la grande majorité du soufre produit dans le monde est issue du traitement du pétrole et du gaz naturel. Cette matière première constitue l’ingrédient essentiel de l’acide sulfurique, considéré comme l’un des produits chimiques les plus fabriqués au monde.
L’acide sulfurique joue un rôle central dans l’extraction de métaux tels que le cuivre ou le cobalt, indispensables à la fabrication d’équipements électriques, de batteries ou de composants industriels.
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Cette chaîne industrielle concerne également plusieurs économies africaines. Des pays producteurs de minerais stratégiques, notamment en Afrique centrale et australe, sont insérés dans ces circuits industriels mondiaux. L’extraction et la transformation de certains métaux critiques destinés aux industries technologiques reposent indirectement sur ces intrants chimiques dérivés de l’industrie pétrolière.
Ainsi, l’importance stratégique d’Ormuz ne réside pas uniquement dans les volumes de pétrole transportés, mais également dans les multiples chaînes de valeur qui en dépendent indirectement. Les perturbations potentielles des flux énergétiques peuvent rapidement se transmettre à l’industrie chimique, aux marchés des métaux ou encore à l’agriculture mondiale, où les hydrocarbures interviennent dans la production d’engrais azotés.
Pour plusieurs économies africaines dont les systèmes agricoles reposent sur des importations d’engrais, ces effets indirects peuvent avoir des implications sur les coûts de production agricole et, à terme, sur les prix alimentaires.
Le gaz du Golfe et l’équilibre énergétique mondial
La dimension gazière du détroit renforce encore ce rôle systémique. Une part importante du gaz naturel liquéfié (GNL) exporté par le Qatar, l’un des principaux fournisseurs mondiaux, emprunte cette route maritime.
Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), près de 20% du commerce mondial de GNL transite par Ormuz, ce qui en fait également un point critique pour l’approvisionnement énergétique de plusieurs régions asiatiques fortement dépendantes des importations de gaz.
Les flux énergétiques du Golfe alimentent notamment les grandes économies industrielles d’Asie de l’Est. Dans des pays comme le Japon, la Corée du Sud ou Taïwan, le gaz naturel liquéfié constitue une composante essentielle du mix énergétique.
Taïwan, par exemple, dépend largement des importations de GNL pour produire son électricité, avec des réserves logistiques relativement limitées dans ses terminaux de stockage, généralement estimées à une dizaine de jours selon le ministère des Affaires économique de Taïwan.
Pour les économies africaines engagées dans des stratégies de transformation industrielle et de digitalisation, ces chaînes d’approvisionnement technologiques représentent un enjeu croissant. Les infrastructures numériques, les télécommunications ou encore les services financiers digitaux reposent sur des équipements électroniques dont la production dépend indirectement de ces équilibres énergétiques mondiaux.
Au-delà de ces flux visibles, plusieurs caractéristiques structurelles du détroit d’Ormuz expliquent sa centralité dans les analyses géoéconomiques.
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La première tient à sa configuration maritime. Bien que le passage mesure environ 33 kilomètres de large, les couloirs de navigation réellement utilisés par les pétroliers sont bien plus étroits. Selon l’Organisation maritime internationale (OMI), les voies de circulation ne dépassent pas quelques kilomètres par sens, ce qui renforce la sensibilité du trafic maritime aux risques sécuritaires ou logistiques.
La seconde donnée concerne la dépendance géographique des exportations énergétiques du Golfe. Les principaux producteurs utilisant ce corridor- Arabie saoudite, Irak, Émirats arabes unis, Koweït, Iran et Qatar- représentent ensemble une part considérable de l’offre mondiale d’hydrocarbures.
Cette concentration régionale explique pourquoi toute perturbation potentielle dans la zone est immédiatement reflétée dans les prix de l’énergie sur les marchés internationaux.
Pour les économies africaines, dont plusieurs sont fortement dépendantes des importations d’énergie raffinée, ces fluctuations peuvent rapidement se traduire par une hausse des coûts de transport, des tensions inflationnistes ou des ajustements budgétaires dans les politiques de subventions énergétiques.
Des alternatives logistiques encore limitées
La troisième dimension, souvent sous-estimée dans les débats publics, réside dans les limites des infrastructures alternatives.
Certains pays du Golfe disposent certes de pipelines permettant de contourner partiellement le détroit. L’Arabie saoudite exploite notamment le pipeline Est-Ouest reliant ses champs pétroliers du Golfe à la mer Rouge, tandis que les Émirats arabes unis disposent d’un oléoduc reliant Abu Dhabi au port de Fujairah.
Toutefois, selon les analyses de l’Energy Information Administration, ces infrastructures ne peuvent absorber qu’une fraction des volumes transitant habituellement par Ormuz.
Cette absence d’alternative logistique à grande échelle explique pourquoi les marchés énergétiques réagissent rapidement à toute montée des tensions dans la région.
Dans la pratique, les perturbations réelles des flux restent rares, mais la simple perception du risque peut suffire à provoquer des fluctuations significatives des prix du pétrole, du gaz ou du transport maritime.
Pour les économies africaines, dont les chaînes d’approvisionnement sont fortement dépendantes des routes maritimes reliant le Moyen-Orient, l’Europe et l’Asie, la stabilité de ces corridors énergétiques demeure un facteur essentiel de sécurité économique.
Pour les économistes de l’énergie, Ormuz constitue ainsi bien plus qu’un simple passage maritime. Il incarne l’un des points de convergence entre les grandes chaînes industrielles de l’économie mondiale: énergie, chimie, agriculture et technologies avancées.




