Il y a des indicateurs économiques qui, pris isolément, paraissent techniques. Mais quand un pays exportateur net de merlu, premier produit halieutique national représentant 7% du PIB, 16 000 emplois directs, se retrouve à importer ce même produit en provenance de l’Espagne, à qui il en exporte par ailleurs, quelque chose d’incohérent saute aux yeux dans la logique de gestion de sa ressource nationale.
C’est le paradoxe auquel la Namibie est confrontée au quatrième trimestre 2025, avec 140 millions de dollars namibiens de poisson importé, une hausse de 40% en un an, pendant que ses débarquements de merlu chutent de 26 165 à 18 436 tonnes métriques sur la même période et que ses captures totales sous quota reculent de 20,8%.
Lire aussi : Environnement: en 2025, l’Afrique devrait consacrer 30% de ses revenus au service de la dette climatique
La mécanique de la crise est documentée: les totaux autorisés de captures ont été réduits, les quotas alloués aux entreprises ont diminué, et les usines de transformation, pour maintenir leur activité et préserver l’emploi, ont dû importer du merlu brut d’Afrique du Sud principalement (50,1% des importations), d’Espagne (21,7%) et d’Amérique du Sud, pour continuer à produire des filets, portions et longes à valeur ajoutée destinés à la réexportation.
Le président de la Confédération des associations de pêche, Matti Amukwa, assume cette logique sans détour: importer pour transformer et réexporter, quand les quotas locaux sont insuffisants, est devenu «la tendance de ces dernières années». Une normalisation qui dit à elle seule l’ampleur du glissement. Mais c’est Joseph Garoeb, secrétaire général du syndicat MMMC, qui pose la question que les chiffres seuls ne permettent pas de trancher: la corruption dans l’industrie de la pêche contribue-t-elle à cette nécessité d’importer ?
L’accusation, portée publiquement par un responsable syndical, n’est pas anodine dans un secteur où l’opacité des attributions de quotas a historiquement été source de tensions politiques. Si des quotas sont mal alloués, sous-utilisés ou captés par des intérêts privés au détriment de la capacité productive nationale, l’importation compulsive devient la conséquence mécanique d’une gouvernance défaillante, pas d’une pénurie naturelle.
Lire aussi : Nouakchott: le thermomètre dégringole, le prix des légumes aussi
L’opposition politique, par la voix de Mike Kavekotora, pointe l’absurdité du paradoxe avec une précision qui force la réflexion. «Comment un pays dont le merlu est le fleuron exportable en est-il arrivé à en importer de ses propres clients ?» La question reste sans réponse officielle.
Ce que cette situation révèle sur la Namibie, c’est la vulnérabilité profonde d’une économie dont l’un des secteurs les plus stratégiques, celui qui finance des milliers d’emplois et génère des milliards en recettes d’exportation — fonctionne désormais en circuit contre-nature, important la matière première que son territoire maritime devrait produire en abondance.
