Offshoring. L’Afrique, nouvelle terre d’accueil de l’externalisation mondiale

Tétouan Shore.

Tétouan Shore. . DR

Le 14/02/2026 à 08h19

Longtemps à la périphérie de la cartographie mondiale de l’externalisation des services, l’Afrique s’impose désormais comme l’un des théâtres les plus dynamiques de la recomposition géoéconomique des chaînes de valeur immatérielles. Centres d’appels, services informatiques, ingénierie externalisée, back-offices financiers: le continent capte une part croissante des flux d’outsourcing, à la faveur d’un triple avantage comparatif: coûts salariaux compétitifs, réservoir démographique jeune et multilingue, amélioration rapide des infrastructures numériques.

Le mouvement n’est plus anecdotique. Selon l’édition 2023 du Global Services Location Index (GSLI) du cabinet Kearney, sept pays africains figurent désormais parmi les destinations les plus attractives au monde pour l’externalisation de services. L’Égypte, le Maroc, l’Ile Maurice, le Kenya, le Ghana, l’Afrique du Sud et l’Algérie y apparaissent à des degrés divers, confirmant l’installation progressive du continent dans la géographie stratégique du Global Business Services.

Cette montée en puissance s’inscrit dans un contexte international marqué par la recherche de diversification des risques géopolitiques et sanitaires. Après la pandémie de Covid-19 et les tensions commerciales sino-américaines, les grandes entreprises ont entrepris de rééquilibrer leurs implantations, réduisant leur dépendance à certaines destinations traditionnelles comme l’Inde ou les Philippines. L’Afrique, par sa proximité horaire avec l’Europe et par son potentiel humain, apparaît comme une alternative crédible.

Au sommet du classement africain du GSLI 2023 figure l’Égypte, classée 23e mondiale par Kearney. Le pays a opéré en quelques années un changement d’échelle spectaculaire. Selon les autorités égyptiennes, les exportations de services numériques ont doublé, passant de 2,4 milliards de dollars en 2022 à 4,8 milliards de dollars en 2025. Le gouvernement met en avant plus de 240 entreprises d’externalisation opérant désormais sur son territoire, contre 90 quelques années auparavant.

Cette trajectoire s’appuie sur la stratégie «Digital Egypt Offshoring 2022-2026». Le ministère égyptien des Communications indique que plus de 6 milliards de dollars ont été investis dans les infrastructures numériques et la formation, avec un objectif assumé de positionner le pays comme hub régional des services informatiques, du BPO et de la R&D. Le nombre de bénéficiaires de formations spécialisées dans les métiers du numérique serait ainsi passé de 4.000 en 2018 à 500.000 en 2023, selon les chiffres officiels.

L’argument décisif demeure toutefois le coût. À la suite de la dévaluation de la livre égyptienne, Kearney souligne que les salaires d’entrée de gamme peuvent représenter jusqu’à 80% d’économie par rapport à certaines destinations d’Europe centrale. Le pays combine ainsi abondance démographique – environ 600.000 nouveaux diplômés par an, selon les données gouvernementales– et compétitivité monétaire. L’anglais est largement pratiqué, et les autorités affirment que jusqu’à 80% de la population active maîtriserait au moins une langue étrangère, atout central pour le service client multilingue.

Le Maroc, pivot francophone et montée en gamme

Deuxième destination africaine selon Kearney, classée 28e mondiale, le Maroc incarne la maturité progressive du modèle offshore sur le continent. Le pays a gagné douze places dans le classement mondial depuis 2021, signe, selon le cabinet, d’une amélioration conjointe de la compétitivité-coût, de la qualité des talents et de l’environnement des affaires.

Les chiffres nationaux confirment cette dynamique. Les exportations du secteur des services externalisés ont atteint 26,2 milliards de dirhams en 2024, soit environ 2,8 milliards de dollars, représentant près de 3% du PIB. L’emploi direct avoisine 148.500 personnes, contre environ 100.000 en 2020, selon les données sectorielles relayées par les autorités.

La structure du secteur évolue. Près de 40% des revenus proviennent désormais des services informatiques, contre 37% pour la gestion de la relation client. L’ingénierie externalisée et le BPO administratif complètent le tableau. Le gouvernement a intégré ces ambitions dans la stratégie «Maroc Digital 2030», visant 270.000 emplois et 40 milliards de dirhams d’exportations à l’horizon 2030.

Au-delà des volumes, le Maroc mise sur la montée en valeur. Les autorités ont annoncé la création d’une «Casablanca Tech Valley» destinée à attirer des activités à forte intensité technologique, ainsi que l’extension du maillage territorial vers Agadir, Laâyoune ou Dakhla. Cette stratégie vise à élargir le vivier de talents tout en consolidant l’image d’un hub francophone stable, adossé à des infrastructures solides et à une proximité stratégique avec l’Europe.

PaysRang GSLI 2023 (Kearney)Spécialisation dominanteExportations services externalisésEmplois estimés secteur
Égypte23e mondial (1er Afrique)IT services, BPO multilingue, R&D ingénierie4,8 Mds USD (2025, autorités égyptiennes)240 000+ (estimation sectorielle)
Maroc28e mondial (2e Afrique)CRM francophone, IT services, ingénierie26,2 Mds MAD (~2,8 Mds USD) en 2024148 500 (2024)
Île Maurice32e mondial (3e Afrique)BPO financier, centres d’appels bilinguesDonnées sectorielles estimées <1 Md USD20.000+
Kenya41e mondial (4e Afrique)BPO anglophone, IT, data/IA570 M USD (2022), projection 1,3 Md USD en 202740.000+
Ghana45e mondial (5e Afrique)Centres d’appels anglophones, back-officeDonnées estimées quelques centaines de M USD10.000–20.000
Afrique du Sud59e mondial (6e Afrique)Centres d’appels anglophones, services financiers~2 Mds USD270.000+
Algérie71e mondial (7e Afrique)Centres d’appels francophones, IT émergentDonnées limitées (secteur naissant)Données limitées

Principaux hubs africains de l’offshoring 2023 (Kearney)

En Afrique australe, l’Afrique du Sud demeure le poids lourd en volume. Le secteur du BPO y représente près de 2 milliards de dollars de chiffre d’affaires et plus de 270.000 emplois, selon les données professionnelles citées par les autorités. En 2024, 20.500 nouveaux emplois orientés vers l’export auraient été créés.

Les atouts sud-africains résident dans la maîtrise de l’anglais, la proximité culturelle avec les marchés britannique et nord-américain, ainsi qu’un environnement d’affaires sophistiqué. Les opérateurs soulignent qu’un centre d’appel sud-africain peut coûter environ 50% de moins qu’en Europe ou aux États-Unis, tout en offrant une qualité de service comparable. Le gouvernement soutient activement le secteur à travers des subventions à l’emploi et des incitations fiscales ciblées.

Le Kenya, pour sa part, incarne la dynamique d’Afrique de l’Est. Le secteur kényan du BPO a généré 570 millions de dollars en 2022 et pourrait atteindre 1,3 milliard d’ici 2027, selon les estimations sectorielles. Nairobi, surnommée «Silicon Savannah», bénéficie d’une connectivité internationale renforcée par plusieurs câbles sous-marins et d’un écosystème technologique en plein essor.

L’indice Digital Quality of Life 2023 de Surfshark classe le Kenya parmi les meilleures infrastructures numériques du continent, et même premier en Afrique sur certains indicateurs d’infrastructure Internet. Cette performance s’appuie sur des investissements massifs dans la fibre optique et sur une culture d’innovation alimentée par la fintech et les paiements mobiles.

Au-delà des quatre pôles majeurs, plusieurs pays consolident leur positionnement. Le Sénégal, par exemple, met en avant un coût salarial particulièrement compétitif. Selon des comparaisons sectorielles, le salaire mensuel d’un téléopérateur y serait d’environ 308 euros, contre 450 euros au Maroc. Dakar dispose de l’un des réseaux télécoms les plus développés d’Afrique de l’Ouest et accueille un nombre croissant d’opérateurs francophones.

Le Ghana, classé cinquième destination africaine par Kearney, capitalise sur sa stabilité démocratique et sur l’anglais comme langue officielle. Le pays investit dans des infrastructures numériques, notamment un projet de data center de grande ampleur à Accra. Son secteur reste modeste en volume mais en croissance régulière.

L’île Maurice, quant à elle, joue la carte de la stabilité institutionnelle et du bilinguisme français-anglais. Les salaires y sont plus élevés que dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, mais le cadre fiscal attractif et la fiabilité des infrastructures compensent partiellement cet écart.

Des avantages structurels mais des fragilités persistantes

L’attractivité africaine repose d’abord sur la démographie. Le continent est le plus jeune du monde, avec des cohortes massives entrant chaque année sur le marché du travail. Cette dynamique alimente un réservoir de talents en croissance, notamment dans les filières informatiques et linguistiques.

Le coût demeure un argument déterminant. Dans plusieurs pays, les économies salariales peuvent atteindre 50 à 80% par rapport à des destinations occidentales, selon les comparaisons évoquées par Kearney et par les opérateurs sectoriels. La faiblesse relative des monnaies locales, dans certains cas, renforce cet avantage.

Les infrastructures numériques progressent rapidement. Le classement Digital Quality of Life de Surfshark souligne la montée en puissance de pays comme l’Afrique du Sud, le Maroc ou le Kenya. La multiplication des câbles sous-marins, l’extension de la 4G et de la 5G, et le développement de technopoles spécialisées transforment progressivement le paysage technologique.

Cependant, ces avancées ne dissipent pas toutes les fragilités. Les coupures d’électricité en Afrique du Sud, les risques politiques ponctuels dans certaines régions, ou encore les défis de cybersécurité constituent des facteurs de vigilance. Les attaques informatiques récentes sur des infrastructures publiques rappellent que la sécurisation des données reste un enjeu stratégique.

En outre, la montée de l’automatisation interroge la durabilité du modèle fondé sur les centres d’appels traditionnels. L’essor de l’intelligence artificielle et des chatbots pourrait réduire la demande pour certaines tâches répétitives. Les autorités marocaines et kényanes soulignent d’ailleurs la nécessité de renforcer les compétences avancées en intelligence artificielle, en cybersécurité et en analyse de données afin de maintenir la compétitivité face à l’automatisation.

Vers une reconfiguration des chaînes de valeur immatérielles

Au total, l’offshoring africain ne relève plus d’une simple logique de sous-traitance à bas coût. Il s’inscrit dans une transformation plus large des chaînes de valeur mondiales, où la proximité géographique, la stabilité institutionnelle et la montée en compétence jouent un rôle croissant.

Selon Kearney, l’attractivité ne se mesure plus seulement au coût salarial, mais aussi à l’environnement des affaires et à la disponibilité de talents spécialisés. De ce point de vue, les pays africains les mieux classés sont ceux qui combinent réformes structurelles, investissements dans la formation et amélioration des infrastructures.

L’Afrique ne rivalise pas encore en volume avec les géants asiatiques de l’outsourcing. Mais elle consolide progressivement une niche stratégique, notamment pour les marchés européens et pour les services multilingues. À mesure que les entreprises mondiales recherchent résilience et diversification, le continent apparaît moins comme une périphérie que comme un acteur émergent de la géoéconomie des services.

L’enjeu, désormais, consiste à transformer cet avantage comparatif en avantage compétitif durable. Cela implique de consolider l’État de droit, de sécuriser les infrastructures énergétiques, de renforcer la cybersécurité et d’investir massivement dans les compétences de demain. Si ces conditions sont réunies, l’Afrique pourrait s’imposer durablement comme l’un des pôles structurants de l’économie mondiale des services externalisés.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 14/02/2026 à 08h19