Ratings souverains: comment l’AfCRA compte pondérer les notes de Moody’s, Fitch et S&P

Sommet de l'Union africaine

Le 19/02/2025 à 16h03

Confrontés à des notations souvent inadaptées, les pays africains unissent leurs forces pour créer un système d’évaluation contextualisé, combinant rigueur méthodologique et expertise locale. Prévue pour la deuxième moitié de 2025, l’Africa Credit Rating Agency (AfCRA) intégrera des paramètres ignorés des agences traditionnelles (climat, conflits, données locales) afin de concurrencer Fitch, Moody’s et S&P.

Au deuxième semestre 2024, les pays africains ont subi près d’une vingtaine d’actions de notation souveraine, dont quatre

dégradations par Standard & Poor’s (S&P), dans un climat économique marqué par des défis structurels (inflation, dépréciation monétaire, dette atteignant des sommets). Si les agences de notation internationales (Moody’s, Fitch, S&P) ont rehaussé 11 notations, ces décisions reflètent moins une amélioration des fondamentaux économiques qu’une «confiance» subjective dans les gouvernements. Pourtant, des cas comme le Kenya, dégradé par les trois agences après des protestations fiscales, illustrent les pernicieux «cycles de dégradation» liés à des actions prématurées ou biaisées.

«Une notation doit refléter la capacité de remboursement, pas la popularité d’un gouvernement. L’Afrique a besoin d’une agence qui distingue l’éphémère du structurel». C’est en ces termes que l’on pourrait résumer ce qui motive l’UA, qui à vrai dire, ne cherche pas à remplacer les agences citées plus haut, mais à leur rappeler que le risque se mesure aussi à l’aune des réalités du terrain. Face à ces enjeux, l’Union Africaine (UA) accélère le déploiement de l’Africa Credit Rating Agency (AfCRA), prévue pour juin 2025, conçue comme un rempart contre les défaillances méthodologiques et opérationnelles des agences traditionnelles, leurs actions prématurées et manque de transparence.

L’AfCRA: une réponse institutionnelle à un problème structurel

L’AfCRA devrait être officiellement lancée dans le cadre du programme plus large de l’Union africaine pour l’intégration et l’indépendance financières. Le processus de mise en place est actuellement en cours, y compris les consultations des parties prenantes et les initiatives de renforcement des capacités. L’AfCRA incarne l’aboutissement d’un consensus continental, renforcé par les déclarations de l’Assemblée Générale de l’ONU (Pacte pour l’Avenir) et des réunions de la Banque mondiale. Son mandat? Offrir des évaluations «contextuelles», via des experts locaux et un accès amélioré aux données, pour corriger les biais systémiques.

Autre grief formulé contre Moody’s, Fitch, S&P et les autres: les méthodologies des agences internationales ignorent les réalités africaines, comme l’impact des chocs climatiques ou la volatilité politique post-coloniale. L’AfCRA intégrera ces paramètres pour des notations plus équitables.

Ainsi, la nouvelle Agence se distinguera des agences traditionnelles par une méthodologie recentrée sur les réalités africaines. Contrairement à Fitch, qui a dégradé le Gabon au second semestre 2024 en se focalisant exclusivement sur les incertitudes liées à la junte militaire – sans intégrer l’analyse de sa stratégie proactive de rachat de 290 millions de dollars de dette sur un bond de 605 millions de dollars arrivant à échéance en 2025 –, l’AfCRA a pour mission de privilégier une contextualisation systémique des risques.

Une approche qui évaluera autant les vulnérabilités structurelles (conflits, climat) que les efforts de gestion de dette, évitant ainsi des jugements réducteurs. Parallèlement, l’agence répondra aux lacunes de transparence exposées par les violations répétées des lois américaines (SEC) par Moody’s, S&P et Fitch – ces dernières ayant écopé d’amendes totalisant 48 millions USD pour non-conservation de communications électroniques.

La nouvelle agence africaine veillera à assurer un cadre strict de traçabilité des décisions, interdisant les échanges informels via réseaux sociaux ou téléphones personnels, afin d’éliminer les opacités entachant la crédibilité des notations. Enfin, refusant toute spéculation, l’agence s’engagera à fonder ses décisions sur des données exhaustives et vérifiées, contrairement à Moody’s qui a dégradé le Kenya en juillet 2024 suite au retrait du projet de loi fiscale, sans attendre les données consolidées (budget final, composition gouvernementale) publiées en août. Cette rigueur factuelle visera à briser le cercle vicieux des «prophéties autoréalisatrices», où une dégradation précipitée aggrave les conditions économiques, justifiant après coup la notation initiale.

L’expression «prophéties autoréalisatrices» désigne un mécanisme où une dégradation de la notation souveraine déclenche des réactions en chaîne qui finissent par la rendre vraie. Concrètement, une agence de notation annonce un risque de défaut ou une dégradation, ce qui entraîne une méfiance des investisseurs, une hausse des coûts d’emprunt pour le pays concerné, une fuite des capitaux et/ou une contraction des investissements. Des effets qui dégradent effectivement la situation économique, validant après coup la prédiction initiale.

Exemple concret: au Kenya en 2024, les trois agences ont dégradé sa notation après le retrait d’un projet de loi fiscale, anticipant un risque de défaut. Une décision qui a généré des répercutions sur les taux d’intérêt exigés par les créanciers. Ce qui complique le refinancement de la dette et nourrit des tensions sociales. Autant de conséquences qui aggravent les difficultés économiques, comme si la dégradation avait «créé» le risque qu’elle prétendait anticiper.

Combattre les biais méthodologiques

Les agences internationales pénalisent souvent l’Afrique via des critères inadaptés. Par exemple, la dette publique du Ghana (87,63 % du PIB en 2024 selon la BAD) est jugée via le prisme des marchés émergents, sans considérer les spécificités des économies dépendantes des matières premières. L’AfCRA intégrera trois correctifs: la pondération des facteurs exogènes, la validation des données locales et le découplage des cycles politico-économiques.

Pour changer la donne, la nouvelle agence adoptera une méthodologie adaptée aux réalités africaines, notamment en réinventant l’évaluation des risques à travers l’intégration d’une modélisation dynamique des chocs exogènes, souvent ignorés par les agences internationales.

Les événements climatiques (cyclones au Mozambique, sécheresses au Niger...), les conflits internes (RDC, Burkina Faso, Mali, Niger) ou la dépendance aux importations (Nigeria à 90 % pour le blé, Égypte à 60 % pour l’énergie) ne seront plus traités comme des fatalités, mais comme des paramètres atténuables via des politiques publiques ciblées. Par exemple, un plan d’irrigation au Niger ou une diversification énergétique en Égypte pourraient réduire leur vulnérabilité, rehaussant ainsi leur profil de crédit.

Parallèlement, l’AfCRA adressera les critiques sur la fiabilité des données, illustrées par la dégradation du Gabon par Fitch au deuxième semestre 2024 pour «faible qualité des données», en collaborant étroitement avec les instituts statistiques nationaux. Cette synergie permettra d’améliorer les systèmes de collecte et de substituer aux perceptions opaques des indicateurs vérifiables, évitant des jugements hâtifs.

Enfin, l’agence a pour mission de briser le lien contre-productif entre notations et instabilité politique en isolant les fondamentaux économiques des aléas politiques de court terme. Les études citées dans le rapport démontrent en effet qu’une dégradation déclenche souvent un cycle de contraction des investissements, de tensions sociales, comme l’on a pu le voir au Kenya en 2024, et de nouvelles dégradations. En neutralisant ce biais, l’AfCRA contribuera à stabiliser l’accès aux marchés financiers, même dans des contextes de transition militaires, pourvu que les indicateurs de dette, croissance ou réserves étrangères restent maîtrisés.

Indépendance, crédibilité et réformes: les trois piliers de l’AfCRA

Si la création de l’AfCRA marque une avancée symbolique, son impact concret dépendra de sa capacité à concilier indépendance, légitimité financière et adhésion politique. En premier lieu, l’agence devra préserver une indépendance réelle, malgré son ancrage africain. Bien que conçue comme une entité privée, les pressions des régimes en transition militaire pour influencer les notations constitueront un risque persistant. Par exemple, un pays comme le Mali, suspendu de l’UA en 2024 pour retard dans sa feuille de route démocratique, pourrait tenter de manipuler sa notation pour faciliter l’accès aux marchés.

Ensuite, l’adoption par les investisseurs internationaux exigera un patient travail de pédagogie. Ces acteurs, structurés autour des notations de S&P ou Moody’s, pourraient initialement percevoir l’AfCRA comme un outil politique. L’Union Africaine devra donc mener un plaidoyer analogue à celui de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est), qui a réussi à imposer des référentiels régionaux complémentaires aux standards internationaux, sans provoquer de rupture.

À l’image de l’initiative du «crédit social asiatique», conçue pour intégrer des spécificités locales (solidarités communautaires, modèles de gouvernance distincts) dans l’évaluation des risques, l’UA devra articuler ses propres critères – comme la prise en compte des chocs.

Enfin, la crédibilité de l’AfCRA sera indissociable des réformes fiscales concrètes des États. La Tunisie, dont la notation a été rehaussée par Fitch au second semestre de 2024 (CCC- à CCC+) grâce à une réduction de son déficit budgétaire, illustre ce lien symbiotique : sans discipline budgétaire, même une notation «africano-compatible» perdrait sa valeur. Ainsi, l’agence devra naviguer entre exigences techniques et réalités géopolitiques, sous peine de reproduire les biais qu’elle dénonce.

En définitive, l’AfCRA n’est pas une panacée, mais un levier essentiel pour rééquilibrer l’architecture financière mondiale. En combinant expertise locale, rigueur méthodologique et transparence, elle pourrait atténuer les effets des «prophéties autoréalisatrices» des agences traditionnelles. Reste à voir si elle saura incarner cette «voix africaine» sans reproduire les erreurs de ceux qu’elle critique.

Par Modeste Kouamé
Le 19/02/2025 à 16h03