Sahel: Washington redessine ses lignes d’influence, Rabat en pivot régional

Les États-Unis au Sahel, le Maroc en pivot régional.

Le 13/02/2026 à 09h17

Loin d’un simple «retour» américain au Sahel, la recomposition en cours révèle, selon Emmanuel Dupuy, président de l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE), une stratégie d’ajustement pragmatique fondée sur la sous-traitance sécuritaire, la convergence tactique avec d’autres puissances et l’appui sur des partenaires régionaux structurants, au premier rang desquels le Maroc, soutient le géopolitologue dans un entretien avec Le360.

La reconfiguration géopolitique du Sahel s’opère à bas bruit. Tandis que les dispositifs européens se sont progressivement retirés du Mali, du Burkina Faso et du Niger, et que la Russie a accru sa visibilité à travers des structures paraétatiques, les États-Unis donnent le sentiment d’un regain d’activité dans la région. Pour Emmanuel Dupuy, président de l’IPSE, cette lecture mérite d’être nuancée. À ses yeux, «ce n’est pas un retour en force, c’est plutôt la confirmation qu’ils n’ont jamais été très loin et qu’ils attendaient de voir le délitement des autres pour pouvoir se positionner», analyse-t-il.

Selon Dupuy, Washington n’a pas déserté le Sahel; il a simplement différé une exposition directe, laissant se recomposer les équilibres internes et s’éroder l’influence de certains acteurs européens.

Cette approche s’inscrit dans une tradition stratégique américaine marquée par le pragmatisme. «Les Américains sont pragmatiques. Ils négocient avec des interlocuteurs dont ils ne partagent pas forcément les positions», souligne Emmanuel Dupuy. Dans cette logique transactionnelle, la question idéologique est secondaire au regard des intérêts sécuritaires et économiques.

Il ajoute: «Ils (les États-Unis, NDLR) ne considèrent pas la Russie comme une menace et, au contraire, ils sont parfaitement complémentaires avec des acteurs qui, par ailleurs, ont bénéficié du vide stratégique, du coup d’aspirateur qui a chassé les Occidentaux, en l’occurrence les Européens.» Loin d’une confrontation frontale, la coexistence russo-américaine s’inscrirait donc dans un jeu d’ajustements mutuels, chaque puissance capitalisant sur l’espace laissé vacant par le retrait ou l’affaiblissement d’autres partenaires.

Dans ce contexte, plusieurs facteurs concourent, selon lui, à créer une fenêtre d’opportunité pour Washington. «Tout s’aligne pour les Américains. L’ONU est discréditée, la Russie ne parvient pas à lutter efficacement contre les groupes armés terroristes.» L’érosion de la crédibilité onusienne et les limites opérationnelles des dispositifs russes ouvriraient ainsi un espace de redéploiement indirect.

La méthodologie américaine reposerait sur un dialogue structuré avec les autorités en place, quelles que soient les circonstances de leur accession au pouvoir. Emmanuel Dupuy établit un parallèle explicite: «Les Américains pratiquent exactement la même méthodologie de dialogue structuré avec les autorités maliennes, comme ils l’ont fait avec les autorités afghanes, avec, in fine, la perspective de négocier avec les talibans.»

Ce point constitue, selon lui, un marqueur différenciant vis-à-vis des Européens: «Les Américains vont composer avec les militaires au Sahel, contrairement aux européens qui n’ont pas reconnu les pouvoirs militaires, “juntes” comme ils les appellent.» L’analyse ne préjuge pas de l’issue d’un tel scénario, mais elle met en lumière une logique d’acceptation du fait accompli politique.

La stratégie américaine ne se limite pas à un tête-à-tête avec les régimes sahéliens. Elle s’inscrit également dans une dynamique de convergences croisées. «Les Américains sont parfaitement convergents avec d’autres acteurs et partenaires, notamment la Turquie», observe Emmanuel Dupuy. La faible présence relative de la Chine dans certains segments sécuritaires du Sahel constituerait, à ses yeux, une opportunité supplémentaire pour Washington.

Sur le plan commercial, il évoque la relance de l’African Growth and Opportunity Act, dispositif permettant à plusieurs pays africains de bénéficier d’exemptions tarifaires sur le marché américain. Ce cadre, rappelle-t-il, concerne trente pays, et participe d’une stratégie d’ancrage économique complémentaire à la dimension sécuritaire.

Sous-traitance sécuritaire et coexistence russo-américaine

La question de la coexistence entre États-Unis et Russie dans un même espace géographique revient régulièrement dans les débats. Emmanuel Dupuy y répond sans détour. «Ça peut d’autant plus fonctionner que ce ne seront pas directement les États-Unis ni directement la Russie. Ce sont des sociétés militaires privées, des ESSD (Entreprises de services de sécurité et de défense), qui interviendront. C’est exactement ce que les Américains feront.»

Cette externalisation constitue, selon lui, le cœur du modèle. «La meilleure preuve, c’est le deal qu’ils ont facilité entre la RDC et le Rwanda: il y a des Américains, mais pas des forces armées régulières. Cela s’appelle Blackwater.» L’évocation de sociétés militaires privées renvoie à une pratique déjà éprouvée sur d’autres théâtres d’opérations.

Le précédent libyen illustre cette cohabitation indirecte. «Ce sont bien des sociétés militaires privées américaines qui ont soutenu Haftar, quasiment colocalisées avec Wagner, puis Africa Corps.» Pour Emmanuel Dupuy, cette proximité opérationnelle n’a pas empêché une forme d’entente tacite sur le terrain.

Le Soudan constituerait un autre laboratoire de cette méthode. «C’est exactement ce qui se passe au Soudan, où les Américains seraient prêts à s’immiscer dans une forme de médiation entre le général al-Burhan et le général Daglo, en poussant l’idée que des sous-traitants américains fassent le travail, comme les Russes.» La médiation politique et la présence sécuritaire y seraient ainsi dissociées de la projection militaire classique.

Derrière cette recomposition se dessinent des intérêts économiques précis. «Les Américains sous-traitent leur présence sur le continent africain au profit d’entreprises extractives dont ils ont besoin: au Mali pour l’or, au Burkina Faso pour l’or également, et au Niger pour l’uranium.» L’articulation entre sécurité et accès aux ressources apparaît ici centrale.

Dans ce paysage mouvant, la place du Maroc occupe une position singulière. La coopération bilatérale entre Rabat et Washington s’est intensifiée sur les plans militaire, économique et diplomatique. Emmanuel Dupuy estime qu’une convergence plus large pourrait se dessiner vers le Sahel. «Vraisemblablement, oui. Le Maroc est un peu le partenaire idéal, le partenaire espéré, dont les Américains ont besoin.»

Cette formulation souligne une complémentarité d’intérêts. Les États-Unis, selon lui, ne peuvent pas «officiellement intervenir frontalement» et peuvent «utiliser la très bonne image dont jouit le Maroc, qui peut encore dialoguer avec les gouvernements issus des coups d’État militaires au Mali, au Niger et au Burkina Faso».

L’évolution des équilibres régionaux renforce cette hypothèse. Emmanuel Dupuy observe que «les Marocains demeurent des acteurs privilégiés, d’autant plus que l’Algérie a perdu le lien quasi organique qu’elle entretenait avec le Mali». Il évoque notamment le soutien apporté par Alger à certains acteurs religieux jugés inacceptables par Bamako, ce qui aurait contribué à distendre les relations.

Le Maroc, pivot discret de la projection américaine

Dans ce contexte, «le pouvoir à Bamako voit d’un très bon œil le fait que le Maroc reste un acteur privilégié», alors même que les autorités maliennes dénoncent régulièrement des ingérences extérieures. Rabat bénéficierait ainsi d’un capital relationnel distinct.

La perspective d’un approfondissement économique régional demeure toutefois inscrite dans le temps long. «Oui, mais ça, c’est du très long terme. On parle de désenclavement, de corridors logistiques Burkina–Niger–Mali via la Mauritanie, puis des investissements dans le sud du Maroc. C’est une perspective à dix ans, pas avant», précise Emmanuel Dupuy.

Avant ces infrastructures structurantes, d’autres leviers sont mobilisables. Il cite en particulier la diplomatie spirituelle. «Depuis 2015, l’Institut Mohammed VI de formation des imams forme des cadres religieux pour toute la région, avec la promotion d’un islam modéré, malikite, soufi. C’est un outil d’influence douce extrêmement efficace.» L’exportation d’un référentiel religieux encadré constitue, à ses yeux, un vecteur de stabilisation et d’influence.

Parallèlement, le Maroc peut proposer «des perspectives économiques de désenclavement que peu d’acteurs sont capables de proposer aujourd’hui». Cette offre s’inscrit dans une stratégie plus large de projection africaine, déjà visible à travers les investissements bancaires, télécoms et industriels du royaume.

La relation particulière entre Rabat et Washington ne se limite pas au Sahel. Emmanuel Dupuy rappelle que «le statut très particulier que les Américains accordent au Maroc comme partenaire exclusif hors OTAN depuis 2016 est lié à une triangulation africano-atlantico-méditerranéenne». Cette formule résume l’articulation entre façade atlantique, profondeur africaine et ancrage méditerranéen. Il insiste sur la constance de l’engagement marocain en faveur de l’intégration euro-méditerranéenne depuis la Déclaration de Barcelone du 28 novembre 1995, puis le partenariat Euromed en 2005 et l’Union pour la Méditerranée. Cette continuité, selon lui, renforce la crédibilité de Rabat comme interlocuteur stable.

La dimension méditerranéenne conserve une importance stratégique pour Washington. Emmanuel Dupuy rappelle que les États-Unis ne souhaitent pas se désengager de cet espace, tant pour des raisons de sécurité régionale que pour la protection des flux énergétiques transitant par Bab el-Mandeb, le canal de Suez et le détroit de Gibraltar.

«Un alignement des planètes se dessine», résume-t-il. Les États-Unis peuvent capitaliser sur l’image positive du Maroc, tandis que les pays du Sahel trouvent dans ce partenariat une porte d’entrée vers des financements, des infrastructures et une reconnaissance diplomatique.

Algérie et Sahara: un rapport de force reconfiguré

Reste la question algérienne. Emmanuel Dupuy se montre sceptique quant aux marges de manœuvre d’Alger. «Honnêtement, je ne vois pas laquelle», répond-il à propos des cartes dont disposerait encore le régime algérien. Il estime que la dynamique diplomatique actuelle lui est défavorable, notamment sur le dossier du Sahara. Selon lui, «les Américains ont rappelé que la seule base de discussion reste le plan d’autonomie». Les initiatives algériennes viseraient surtout à maintenir un statu quo diplomatique ou à créer des tensions ponctuelles, sans modifier substantiellement les rapports de force.

Il souligne également que certains projets alternatifs, notamment énergétiques, n’ont pas abouti comme envisagé. Les marges de manœuvre d’Alger apparaissent ainsi contraintes de s’affaisser par l’évolution des alliances régionales et par les priorités des grandes puissances.

Emmanuel Dupuy évoque la réunion de Madrid comme un moment charnière dans l’évolution du dossier du Sahara. «Il ne s’agit plus de débats idéologiques, mais de mise en œuvre pratique.» Les discussions porteraient désormais sur la gouvernance locale, le développement économique, les zones maritimes, la production agricole et les zones économiques exclusives.

À travers cette grille de lecture, le Sahel n’apparaît plus seulement comme un théâtre de rivalités sécuritaires, mais comme un espace de recomposition stratégique où s’entrelacent intérêts extractifs, sous-traitance militaire, diplomatie religieuse et corridors logistiques. Dans cet échiquier, Washington ajuste sa posture et Rabat s’affirme comme pivot régional, au croisement de l’Atlantique, de la Méditerranée et de la profondeur africaine.

Par Mouhamet Ndiongue
Le 13/02/2026 à 09h17