La reconduction en octobre pour un huitième mandat du président camerounais, âgé de 93 ans - à la tête du pays depuis 1982 et doyen des chefs d’Etat - avait été suivie de manifestations réprimées dans le sang, le gouvernement reconnaissant «plusieurs dizaines» de morts sans fournir de bilan exact.
La venue pour quatre jours de Léon XIV au Cameroun, pays laïc et multiconfessionnel à majorité chrétienne, a ouvert un débat dans la communauté catholique quant au risque que cette visite ne redonne du crédit à Paul Biya sur la scène internationale.
Une opportunité que compte visiblement saisir le président camerounais, qui doit rencontrer le pape mercredi et apparaît déjà côte à côte avec lui sur des affiches qui ont fleuri ces derniers jours dans les grandes villes du pays.
«Léon XIV refuse les invitations de Trump à cause de sa politique mais accepte celle de Biya... qui tue pour rester au pouvoir», avait ainsi écrit l’influent prêtre Ludovic Lado sur Facebook en novembre.
Parmi les plus réfractaires, ce prêtre jésuite connu pour ses positions radicales a même envoyé une lettre au Vatican pour faire part de ses réserves. Sollicité par l’AFP, il a expliqué avoir reçu l’ordre de ne plus s’exprimer sur le sujet, signe que le clergé catholique, qui soutient le choix du pape de se rendre au Cameroun, souhaite ne pas faire trop de vagues.
«Validation du vol électoral»
Certains membres du clergé, parfois très critiques à l’égard du président, tentent de rassurer la communauté catholique en dissociant cette visite d’un quelconque geste envers le pouvoir.
Dans ce pays où plus d’un tiers des quelque 30 millions d’habitants sont catholiques, les évêques jouissent d’une grande influence dans la société et il n’est pas rare de les voir commenter l’actualité politique dans leurs sermons et prendre ouvertement position.
Jean-Baptiste Homsi, fidèle catholique et figure de l’opposition, a pris le contrepied de la position radicale de Ludovic Lado.
Dans une lettre ouverte adressée en novembre à Léon XIV, il admettait que sa venue pourrait être perçue comme un soutien au pouvoir par certains de ses coreligionnaires.
Il estimait que de nombreux chrétiens camerounais voyaient en cette visite une «caution» donnée par le pape «au régime dictatorial qui impose aux Camerounais le lourd fardeau sous lequel ils ploient» ou comme «une validation du vol électoral» de la présidentielle d’octobre.
Mais, à l’instar de nombreux prélats camerounais, M. Homsi préfère soutenir cette visite et la voir comme une opportunité pour le pape de parler «à ces pécheurs qui empestent et détruisent la vie de millions de Camerounais, qui volent et violent l’avenir de millions de jeunes», en référence aux gouvernants.
«Le diable» plutôt que Biya
«Notre pays a connu beaucoup de crises (...) certaines crises sont encore en cours. Le fruit que nous avons à recevoir de cette visite, c’est de nous engager (...) comme des artisans de paix», a ainsi déclaré Samuel Kleda, l’archevêque de Douala, la capitale économique, lors d’une conférence de presse jeudi.
«C’est l’occasion pour nous de montrer, en recevant le pape, que nous sommes capables de transformer notre pays», a-t-il affirmé.
Il n’a pas manqué d’évoquer le sort des personnes emprisonnées, dont certaines «n’ont pas été jugées», à la suite de la «crise post-électorale» qui a suivi l’annonce de la victoire de Paul Biya, et dont Douala a été l’épicentre.
Samuel Kleda fait partie des voix les plus critiques du pouvoir au sein du clergé. En décembre 2024, près d’un an avant la présidentielle, il avait jugé que la candidature de Paul Biya à un huitième mandat n’était «pas réaliste».
Les évêques de Bafoussam, Ngaoundéré et Yagoua avaient joint leur voix aux critiques – ce dernier affirmant préférer voir «le diable» à la tête du Cameroun plutôt que M. Biya.
Avant eux, l’influent cardinal Christian Tumi, décédé en 2021, avait à plusieurs reprises appelé le chef de l’Etat à «laisser le pouvoir», invoquant notamment son grand âge.
Une voix dénote néanmoins au sein du clergé, celle de Jean Mbarga, archevêque de Yaoundé, interrogé par l’AFP.
«Il y a toujours, dans une démocratie, même en église, des grands débats», tempère ce prélat proche du pouvoir, niant toute «division» dans la communauté catholique.
