Au Sénégal, une économie en difficulté un an après l’arrivée d’un régime prônant la rupture

Dakar, la capotale du Sénégal.

Le 28/03/2025 à 08h55

Dans l’atelier d’une grande entreprise du bâtiment à Dakar, les machines sont à l’arrêt. En butte à une baisse des commandes et aux impayés de l’État, cette société a été contrainte de réduire ses effectifs. Un an après l’arrivée au pouvoir au Sénégal d’un régime prônant le souverainisme, les promesses sur le plan socio-économique tardent à se concrétiser.

Un ouvrier hoche la tête en désignant une perceuse et une fraiseuse à l’arrêt complet, dans un hangar du Consortium d’entreprises du Sénégal (CSE), une société basée à Dakar et travaillant dans le secteur des infrastructures et des édifices publics et religieux.

«Rien ne fonctionne», râle ce quadragénaire sous couvert d’anonymat.

«C’est difficile depuis 11 mois. Notre carnet de commandes est passé de 140 milliards à 20 milliards de francs CFA (213 millions d’euros à 30 millions) et le personnel de quelque 3.000 à 1.700» personnes, déplore le syndicaliste Souleymane Camara, se basant sur des chiffres de la direction du CSE, exécuteur ces dernières années de nombreux chantiers publics au Sénégal.

Le président Bassirou Diomaye Faye, entré en fonction début avril 2024, a été élu avec un fort soutien populaire sur la promesse du souverainisme et de la fin de la dépendance vis-à-vis de l’étranger.

«A l’arrêt»

Prônant la rupture avec un système «du passé», son élection a suscité d’immenses espoirs sur fond de marasme social.

En 12 ans de pouvoir, l’ex-président Macky Sall a contribué à changer le visage de ce pays de 18 millions d’habitants à coups de grands travaux menés par l’État - un train rapide à Dakar, des hôpitaux, des autoroutes, une ville nouvelle. Mais ces travaux, selon le patronat local, ont été surtout confiés au privé étranger.

En 2024, le Sénégal est devenu producteur de pétrole et de gaz, mais pauvreté et inégalités restent criantes.

Le nouveau régime était très attendu sur la relance du BTP, qui représente quelque 6% du PIB et emploie des milliers de personnes, selon ses responsables.

Mais ces derniers mois, «les arrêts des chantiers ont impacté le BTP», affirme un responsable patronal du secteur, Kader Ndiaye.

Sur «les quatre trimestres de 2024», le chiffre d’affaires dans la construction «se rétracte de 2,6%» par rapport à 2023, selon l’Agence nationale de la statistique.

L’opposition relève que depuis un an, «de nombreux chantiers d’infrastructures essentielles (routières, scolaires, universitaires, sanitaires) qui étaient en cours de réalisation sont à l’arrêt», selon un communiqué publié le 13 mars.

Impayés et audit foncier

Le BTP «ne tient plus à cause des impayés de l’État», dit M. Ndiaye. Cette dette est de plus de 300 milliards de francs CFA (457 millions d’euros), selon la presse locale.

En outre, l’audit foncier décidé par l’État a causé une suspension ou un arrêt de plusieurs chantiers, notamment à Dakar où l’activité immobilière est frénétique.

«Nous partageons cette volonté de transparence (mais) à cause de ces chantiers arrêtés, nous avons été obligés de mettre en chômage technique ou de licencier» des employés, indique M. Ndiaye.

Le gouvernement a évoqué début mars «l’urgence d’accélérer l’apurement» de la dette due aux entreprises, dans un communiqué. Il y a «un nombre important de chantiers inachevés» à recenser en vue de leur «relance», a-t-il dit.

Fin janvier, le président Faye a décrit la situation alarmante d’un «État dont les marges de manœuvre budgétaire et financière n’existent quasiment plus» à cause du passif de l’ex-pouvoir, accusé d’avoir falsifié les indicateurs.

La Cour des comptes a ainsi souligné le 12 février dans un rapport que l’encours de la dette représente 99,67% du PIB, un taux «supérieur» au montant annoncé par le précédent régime.

Le déficit budgétaire «recalculé» par la cour pour 2023 est par exemple de 12,3%, contre les 4,9% annoncés. Ce rapport a été suivi d’une dégradation de la note du Sénégal par deux agences, Moody’s et Standard and Poor’s.

Climat social tendu

Le 27 février, le Premier ministre Ousmane Sonko a demandé un pacte de stabilité sociale aux syndicats alors que le climat social est tendu.

Il a annoncé une série de mesures, dont une diminution du train de vie de l’État, un audit de la fonction publique et une mutualisation d’institutions jugées budgétivores.

«Le Sénégal vit une situation très difficile due à une crise internationale du financement du développement. Les ressources budgétaires domestiques, les investissements directs étrangers, l’aide publique au développement et les emprunts privés internationaux, chacune de ces composantes a des difficultés», relève l’économiste Ahmadou Aly Mbaye.

«Notre capacité de mobiliser des financements sera de plus en plus difficile. La dégradation de la notation du pays ne va pas aider. Le Sénégal, chouchou des bailleurs, a toujours vécu au-dessus de ses moyens», estime cet enseignant de l’université de Dakar.

Par Le360 Afrique (avec AFP)
Le 28/03/2025 à 08h55