L’Observatoire permanent de l’immigration espagnol vient de publier son rapport sur les personnes étrangères titulaires d’un document de résidence en vigueur, lequel révèle des tendances migratoires complexes où les ressortissants africains occupent une place à suivre de près, tant par leur poids démographique que par leurs profils socio-économiques.
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Soulignons que l’Observatoire dépend du Secrétariat d’État aux migrations du ministère espagnol de l’Inclusion, de la Sécurité sociale et des Migrations. Sa publication couvre la période du 31 décembre 2013 au 31 décembre 2025.
Principales diasporas africaines en Espagne au 31 décembre 2025
| Nationalité | Nombre de résidents (Régime général) | % du total du régime général | Âge moyen | % de mineurs (<16 ans) | % de femmes |
|---|---|---|---|---|---|
| Maroc | 862 190 | 25% | 36 ans | 17% | 43% |
| Sénégal | 84 744 | 2% | 37 ans | n.d. | 22% |
| Algérie | 65 266 | 2% | 37 ans | n.d. | 36% |
| Mali | 54 861 | 2% | 33 ans | n.d. | 10% |
Source: Observatorio Permanente de la Inmigración de la Secretaría de Estado de Migraciones.
Parmi les informations clés de ce document, nous notons qu’au 31 décembre 2025, l’Espagne comptait 7,5 millions d’étrangers titulaires d’un titre de séjour. Le régime général concerne 3,5 millions de personnes, dominé par les africains (35%). Leur âge moyen est 36 ans, avec environ 17% de mineurs.
Autres enseignements que nous en tirons est que la protection internationale connaît une hausse spectaculaire: +27% en un an, +799% en dix ans. L’Afrique y contribue à 37%, avec une explosion des demandes maliennes (+130,9 %), où 98% des bénéficiaires sont des hommes. Le regroupement familial place les marocains (70.281 personnes) en tête des nationalités non européennes, devant les Colombiens (56.414 personnes), argentins (46.212 personnes) et une poignée d’autres nationalités d’Amérique latine. Autant de données aux implications majeures sur les plans juridique, économique et social.
La migration sénégalaise en Espagne reste majoritairement masculine (78% d'hommes) et fortement liée aux emplois saisonniers, une configuration qui favorise les mobilités circulaires plutôt que l'installation familiale définitive.
Le Maroc s’impose comme la diaspora africaine dominante en Espagne avec 862.190 ressortissants titulaires d’autorisations de résidence fin 2025, représentant un quart du total des étrangers sous régime général. Une prééminence qui s’inscrit dans une dynamique démographique historique, mais qui contraste avec l’essor récent d’autres nations africaines. Le Sénégal (84.744) et l’Algérie (65.266) illustrent des présences consolidées, tandis que le Mali, bien que numériquement moindre (54.861), affiche la croissance la plus explosive (+33,5% annuel) parmi toutes les nationalités documentées.
Dynamiques migratoires des principales diasporas africaines
| Nationalité | Croissance annuelle (Régime général) | Profil migratoire dominant | Évolution du genre (les 10 dernières années) | Poids dans la Protection Internationale |
|---|---|---|---|---|
| Maroc | +2,9% | Sédentarisation familiale | Féminisation (27 → 35 ans) | n.d. |
| Sénégal | +5,7% | Migrations circulaires | Très forte masculinité (78%) | n.d. |
| Algérie | +7% | Flux économique | Majoritairement masculine | n.d. |
| Mali | +33,5% | Asile et flux économique | Hyper-masculinité (90/98%) | Hausse spectaculaire (+130,9% en un an) |
Source: Observatorio Permanente de la Inmigración de la Secretaría de Estado de Migraciones.
Notons que la communauté marocaine vieillit et se féminise, l’âge moyen des femmes passant de 27 à 35 ans en dix ans. Une évolution qui traduit une sédentarisation des familles et une intégration intergénérationnelle. À l’opposé, la migration malienne reste massivement masculine (90% d’hommes), structure typique des flux économiques temporaires où prédominent les jeunes actifs isolés. Une dichotomie qui révèle deux modèles migratoires distincts: l’un tourné vers l’installation pérenne, l’autre vers des mobilités circulaires encore fragiles.
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Pour ce qui est du droit d’Asile, la protection internationale en Espagne connaît une hausse record de 27% sur un an, portée par une demande malienne en croissance vertigineuse (+130,9%). Pourtant, cet élan se heurte à un cadre juridique inabouti. Rappelons que l’article 20 de la Loi 12/2009 autorise le rejet des demandes émanant de ressortissants de pays tiers sûrs... mais l’UE n’a jamais établi cette liste. En pratique, des dossiers sont admis par défaut lorsque les délais d’irrecevabilité expirent avant leur examen.
Une faille procédurale qui crée une insécurité juridique chronique: si elle permet à des ressortissants de zones en crise, comme le Mali, d’obtenir asile malgré l’absence de liste officielle, elle maintient les candidats dans un suspense administratif délétère. La progression de 799,2% sur dix ans des protections accordées souligne l’ampleur systémique du phénomène. Ainsi, l’inertie réglementaire de l’UE transforme l’exception en règle, offrant une bouée de sauvetage aléatoire à ceux fuyant des États instables, mais au prix d’une précarité procédurale.
L’insertion économique des diasporas africaines en Espagne repose sur une dichotomie structurelle. Selon les données de décembre 2025, 53% détiennent un titre temporaire, dominé par deux motifs: le travail (32%, soit 583 159 personnes) et les circonstances exceptionnelles (47%, regroupant l’arraigo social et autres cas d’urgence). Entendez par «Arraigo» un terme juridique espagnol désignant une procédure exceptionnelle de régularisation administrative pour les étrangers en situation irrégulière. Il repose sur la démonstration de liens solides avec l’Espagne.
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La loi espagnole distingue plusieurs types: l’arraigo social, pour lequel il faut justifier d’une présence continue de trois ans, de liens familiaux ou d’un rapport d’insertion sociale (attesté par une commune), et d’un contrat de travail; l’arraigo laboral pour lequel il faut justifier d’une présence d’au moins deux ans et d’avoir travaillé régulièrement pendant au moins six mois; l’arraigo familiar pour lequel il faut être parent d’un enfant espagnol ou d’un enfant né en Espagne de parents étrangers, sous certaines conditions; et l’arraigo para la formación introduit en 2022, pour lequel il faut un engagement à suivre une formation qualifiante.
Dans le rapport, les 394 110 personnes sous arraigo représentent 21% des titres temporaires. Une voie devenue un pilier de l’insertion, notamment pour les ressortissants africains, car elle permet d’accéder à un permis de travail sans passer par le régime général.
Autant d’éléments qui étayent la prédominance des statuts précaires qui s’accompagne d’une transformation des modèles d’emploi: le travail salarié régresse fortement (-15,9% annuel), tandis que les statuts hybrides (compatibilité salariat/indépendant) explosent (+71,1%). Une mutation qui reflète l’ubérisation croissante des secteurs où travaillent les migrants – restauration, livraison, agriculture – poussant vers une pluriactivité non choisie. Si les transferts de fonds vers l’Afrique restent vitaux pour les économies locales, notamment au Mali, au Sénégal, au Maroc et bien d’autres pays africains, leur potentiel est miné par les limitations statutaires. Ainsi, les titres non-lucratifs (6% du total), qui interdisent toute activité professionnelle, réduisent mécaniquement la capacité contributive des diasporas. Un titulaire non-lucratif ne peut générer de revenus légaux en Espagne. Ce qui est un frein direct aux transferts, pourtant crucial pour des pays comme le Maroc où ils représentent autour de 7 à 8% du PIB pour les années 2024 et 2025.
C’est le lieu d’identifier un paradoxe: alors que les migrants africains rajeunissent massivement la population espagnole, l’UE durcit continuellement les politiques familiales. Le Brexit et le nouveau règlement de mai 2025 ont ainsi entraîné un recul de 2% du regroupement familial en un an, fragmentant les noyaux familiaux. Une tension qui se cristallise dans trois cas nationaux: le Mali voit sa demande d’asile croître de 130,9% sans féminisation significative (90% d’hommes), nourrissant un déséquilibre démographique.
Le Sénégal affiche une masculinisation relativement importante (78% d’hommes) et un faible renouvellement des titres de séjours, signe d’une rotation élevée; le Maroc, bien que sédentarisé, subit un vieillissement accéléré (+6 ans d’âge moyen en dix ans), alourdissant sa dépendance aux transferts. Des dynamiques qui créent une bombe à retardement. En effet, sans politiques familiales adaptées, l’UE ne serait-elle pas en train de tendre vers la perte du bénéfice démographique de l’immigration tout en aggravant les fragilités de ces diasporas africaines ?
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Ainsi, comme l’on le constate, les diasporas africaines en Espagne sont un pilier structurel de l’économie, mais leur potentiel est entravé par des cadres juridiques et des restrictions familiales. La prochaine révision du Règlement européen sur les pays tiers sûrs sera un test décisif: elle devra concilier sécurité et droits humains sans sacrifier l’apport démographique et économique des diasporas africaines. Sans rééquilibrage, l’Espagne pourrait perdre à la fois un antidote au vieillissement et un levier de développement pour l’Afrique.
Marché du travail et statuts précaires
| Groupe / Nationalité | Insertion économique type | Statuts précaires notables | Évolution clé |
|---|---|---|---|
| Ensemble des Africains | Piliers de l’agriculture, des services et de la construction | Prédominance des titres temporaires (53% des étrangers) | Forte contribution au rajeunissement démographique |
| Mali | Demandeurs d’asile / Travailleurs temporaires | Protection internationale (+130,9%) / Non-lucratif (6%) | Croissance record des autorisations |
| Maroc | Secteurs consolidés (agriculture, commerce, hôtellerie) | Regroupement familial (-2% en un an) / Arraigo (21% des titres temporaires) | Vieillissement et sédentarisation |
| Sénégal | Travail salarié (notamment agriculture et transport) | Très forte masculinité (78%) / Renouvellement limité | Faible renouvellement des titres, signe de rotation élevée |
Source: Observatorio Permanente de la Inmigración de la Secretaría de Estado de Migraciones.








