À Birwa I, petite île du lac Burera habitée par environ 400 personnes, presque tout commence et se termine sur l’eau. Ici, il n’y a ni route, ni pont. Pour se déplacer, transporter des marchandises, aller au marché, évacuer un malade, la pirogue est indispensable. C’est dans ce contexte que Bernard Nsanzimana exerce un métier essentiel: piroguier et constructeur de pirogues.
Artisan autodidacte, Bernard n’a jamais suivi de formation formelle. «J’ai appris en observant et en assistant ceux qui fabriquaient des pirogues avant moi», explique-t-il. Pour perfectionner son savoir-faire, il n’a pas hésité à se rendre jusqu’à Gisenyi, à plus de cent kilomètres de son île natale, afin de travailler aux côtés de menuisiers expérimentés. Une démarche personnelle qui lui a permis de maîtriser un métier devenu aujourd’hui central dans la vie économique locale.
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Avant chaque commande, Bernard évalue soigneusement les besoins de ses clients. «Je demande toujours la capacité souhaitée. Et par sécurité, je construis une pirogue plus grande car les passagers voyagent souvent avec des bagages», précise-t-il. Selon les demandes, il fabrique des pirogues en bois ou en fibre de verre, utilisées aussi bien par les pêcheurs que par les opérateurs touristiques.
Le temps et le coût de fabrication varient en fonction des dimensions et des usages. Une grande pirogue de dix mètres, capable de transporter jusqu’à 100 personnes, nécessite environ un mois de travail et peut coûter jusqu’à 1,5 million de francs rwandais, hors moteur. Celles destinées au tourisme, plus petites mais aux finitions plus soignées, atteignent parfois deux millions de francs. Chaque année, Bernard réalise entre quatre et cinq grandes commandes et plusieurs petites pirogues par mois, principalement pour les pêcheurs.
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Au-delà de l’aspect artisanal, son parcours illustre une forme d’ascension sociale rendue possible par le travail et la persévérance. «Grâce à ce métier, j’ai pu me marier, construire ma maison et même acheter un terrain à Musanze», confie-t-il. Un accomplissement personnel dans un environnement longtemps marqué par l’isolement.
Car la vie sur l’île de Birwa I reste rythmée par des activités de subsistance. La majorité des habitants vivent de la pêche, de l’agriculture, de l’élevage du petit bétail et de l’artisanat. L’île dispose d’une école et d’un poste de santé, assuré par un seul infirmier. Ici, presque tout le monde sait manier la pagaie, tant la maîtrise de la pirogue est indispensable au quotidien.
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Ces dernières années, toutefois, le tourisme a commencé à transformer le paysage. L’attrait des Twin Lakes et des volcans voisins attire de plus en plus de visiteurs. «L’investissement des entrepreneurs dans le tourisme a réveillé l’île», observe Bernard. L’arrivée de touristes crée de nouveaux emplois, stimule les activités génératrices de revenus et réduit progressivement l’isolement de Birwa I.
Cette dynamique s’inscrit dans un contexte national plus large. Le Rwanda compte environ 60 îles, dont 14 habitées. Le gouvernement étudie actuellement un projet visant à relocaliser les habitants de certaines îles, à l’exception de trois, afin de transformer ces espaces en centres de recherche ou en zones exclusivement dédiées au tourisme. Une perspective qui soulève des enjeux économiques, sociaux et culturels pour les communautés concernées.
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À Birwa I, en attendant, Bernard Nsanzimana continue de façonner des pirogues, planche après planche. Des embarcations qui ne transportent pas seulement des passagers, mais aussi les espoirs d’une île en transition, suspendue entre tradition et modernité.
