Au Sénégal, le griot, appelé géwël en wolof, n’est pas un simple conteur. Il est dépositaire de l’histoire, de la généalogie, des alliances et des conflits. Son rôle dépasse la parole: il relie, il apaise, il rassemble.
Bécaye Ndiaye, griot et maître-tailleur, en rappelle l’essence: «Le griot, en wolof géwël, est un dérivé du mot géew, qui signifie cercle. Dans la tradition, il avait un rôle de rassembleur: il réunissait les familles autour d’un cercle, réconciliait ceux qui ne se parlaient plus, racontait l’histoire et relatait les faits d’armes des familles.»
Dans le Sénégal d’hier, chaque famille dite noble, les geer, avait son griot. Appartenant à une caste longtemps perçue, à tort ou à raison, comme inférieure, le griot vivait de ce que lui accordait le noble. Mais en retour, il accomplissait ce que ce dernier ne pouvait faire lui-même: dire l’indicible, rappeler l’honneur, parler quand le silence risquait de rompre les liens.
Adja Khoudia Ngom, griotte et chanteuse traditionnelle, insiste sur cette mission de transmission: «Dans la tradition, chaque geer avait son griot, avec qui il était lié et qui connaissait l’histoire de sa famille. Il la racontait, ce qui permettait non seulement de transmettre l’histoire, mais aussi de réveiller l’honneur des personnes afin qu’elles cultivent des qualités comme le courage, la générosité et la bravoure.»
Dans la société, leur rôle est connu et respecté. Les griots sont souvent comparés à une aiguille qui recoud un tissu déchiré: ils réparent les liens brisés, apaisent les rancœurs et ramènent la paix là où les mots ordinaires échouent. Une mission sociale et morale qui rejoint, d’ailleurs, les valeurs prônées par l’islam.
Ibrahima Khalil Dia, citoyen sénégalais issu de la caste dite noble, le rappelle avec force: «Le griot est très important dans la société. Il ramène les égarés, réconcilie ceux qui ne se parlent plus. C’est un rôle essentiel, et c’est d’ailleurs une recommandation de l’islam et du Coran.»
Mais le temps a changé. Avec l’ouverture au monde et l’effritement progressif de certaines traditions, les griots ont dû s’adapter. Aujourd’hui, beaucoup exercent un métier, vivent de leur travail, tout en portant en eux cet héritage ancestral. Et parfois, malgré eux, le sang parle encore.
Lire aussi : Sénégal: appel à la fin des discriminations fondées sur la caste
Bécaye Ndiaye en témoigne avec fierté et dignité: «Moi qui vous parle, je suis griot et j’en suis très fier. Mais je ne suis pas sans dignité: je vis de mon métier. Même s’il m’arrive parfois de taquiner certains nobles en leur demandant quelque chose, c’est plus pour plaisanter que pour toute autre raison.»
Dans un monde qui court vers l’avenir, le griot demeure un repère. Discret mais indispensable, il rappelle que sans mémoire, une société avance, mais ne sait plus d’où elle vient. Et tant qu’il restera une voix pour raconter, réconcilier et transmettre, la tradition orale sénégalaise continuera de battre, au rythme des cercles d’hier et d’aujourd’hui.




