À Bugesera, là où les collines laissent place à la plaine, le vélo s’inscrit dans le quotidien de presque tous les habitants. Il n’est pas rare, dès l’aube, de voir des silhouettes chargées de bidons, des paniers lourds de produits agricoles ou des enfants casqués, pédalant vers l’école. Ici, la bicyclette n’est pas une mode: elle est une nécessité.
«Dans le district de Bugesera, la vie est particulièrement éprouvante, surtout en période de grande sécheresse marquée par une pénurie d’eau. L’absence d’un vélo rend la vie presque insupportable», nous confie Cansilda Uwambayinema, habitante de Nyamata, rencontrée sur son chemin vers le marché de Biryogo ou elle se rend chaque semaine pour vendre les bananes mûres.
Ce jour-là, elle a quitté son domicile à 10 heures. Il est déjà plus de 14 heures, et elle n’atteindra le marché qu’autour de 15 heures. Son vélo est lourdement chargé. Par moments, elle et sa voisine doivent descendre pour pousser ensemble.
«Sans mon vélo, je serais obligée de porter ces bananes sur la tête. Mais je ne pourrais jamais en transporter autant.»
Dans cette région en plein développement mais où la pauvreté reste une réalité quotidienne, le vélo permet de maximiser les revenus, de réduire la fatigue physique et surtout de gagner du temps, une ressource rare pour les femmes.
À Bugesera, le vélo a profondément transformé la place des femmes dans le foyer et dans l’économie locale. C’est un constat partagé par toutes celles rencontrées sur le terrain. «Les femmes ont compris que le vélo est indispensable pour l’autonomie et la survie du foyer», explique Cansilda. «Quand les difficultés deviennent trop lourdes, certains hommes abandonnent le foyer. Alors, nous travaillons pour nourrir les enfants. Le vélo nous permet de tenir.»
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Ce rôle central explique une pratique devenue courante: inclure un vélo dans la trousse de mariage. «Quand la dot est importante, il est logique qu’une femme arrive avec un vélo. Parfois, il y en a deux ou trois dans le même ménage. Mon mari a le sien, moi j’ai le mien.»
Le coût reste cependant un défi. Un vélo neuf dépasse aujourd’hui 150 000 francs rwandais, un montant inaccessible pour de nombreuses familles rurales. Les femmes se tournent alors vers l’occasion, comme Cansilda, qui a payé le sien 80.000 francs.
Même son de cloche à Mayange, autre secteur de Bugesera, où Josée Nyirasikubwabo souligne l’impact du vélo sur les dépenses domestiques. Pour elle, le vélo permet non seulement de transporter les récoltes, mais aussi de réduire des dépenses essentielles, notamment liées à la scolarité des enfants.
«Amener un enfant à l’école en moto peut coûter plus de 30 000 francs par mois. Avec un vélo, cet argent sert à autre chose», souligne-t-elle.
Dans quelques villages de cette région où plus de 85% des foyers posséderaient au moins un vélo, cet outil contribue directement au renforcement des ménages et à l’implication accrue des femmes dans l’économie familiale.
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Pour Emmanuel Nshimiyimana, le vélo est également bien plus qu’un moyen de transport: c’est une activité économique à part entière. Depuis 2017, il parcourt plusieurs kilomètres chaque jour pour acheminer de l’eau potable depuis une source naturelle vers les quartiers de Bugesera. «Je vends le bidon entre 800 et 1000 francs. Le vélo et l’eau font vivre ma famille», confie-t-il.
Grâce à cette activité, Emmanuel affirme avoir pu construire une maison pour sa femme et ses quatre enfants, sans crédit, et participer à une tontine locale. Chaque jour, il gagne entre 8.000 et 10.000 francs rwandais. Une réussite qui illustre le rôle central du vélo dans les micro-économies locales, là où les alternatives restent limitées.
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Dans un pays surnommé «le pays des mille collines», Bugesera se distingue par son relief relativement plat, propice à l’usage massif du vélo. Cette particularité géographique, combinée aux défis climatiques et économiques, a façonné une culture où pédaler est appris dès l’enfance, sans distinction de genre.
Ici, le vélo n’est pas seulement un moyen de déplacement. Il est un facteur de résilience, un outil d’autonomisation des femmes, un soutien aux foyers et un moteur discret mais essentiel de l’économie locale. À Bugesera, pédaler, c’est avancer ensemble.
Bugesera, longtemps perçue comme une périphérie rurale, est aussi la terre où s’élève le futur aéroport international de Kigali, symbole d’un territoire tourné vers l’avenir, où modernité et résilience continuent d’avancer… parfois à vélo.
