Sécurité routière: les 30 pays d’Afrique où la route tue le plus et saigne les économies

Un accident de la route.

Le 20/02/2025 à 17h17

Selon l’OMS, 30 pays africains affichent un taux de mortalité routière supérieur à 12,4 décès/100.000 habitants, avec un coût économique atteignant 5% du PIB national. Avec en moyenne 19,6 décès pour 100.000 habitants, l’Afrique paie le prix fort d’une crise routière où se mêlent négligence politique, pauvreté et infrastructures défaillantes.

Alors que la 4ᵉ Conférence ministérielle mondiale sur la sécurité routière se tient à Marrakech au Maroc, un constat alarmant émerge: l’Afrique subsaharienne et certaines régions d’Afrique du Nord concentrent les taux de mortalité routière les plus élevés au monde. Selon le Global Status Report on Road Safety 2023 de l’OMS, 19,6 décès pour 100.000 habitants sont enregistrés en moyenne sur le continent, avec des disparités frappantes entre pays. La Guinée (37,4), la Libye (34) et la Guinée-Bissau (30,5) figurent en tête d’un classement où 30 nations africaines dépassent largement la moyenne mondiale. Derrière ces chiffres se cachent des réalités socioéconomiques, des lacunes structurelles et des défis politiques qui appellent une analyse.

Le classement des 30 pays révèle une corrélation entre faible revenu et mortalité routière. Sur les dix premiers pays listés, sept figurent parmi les États les moins avancés (Guinée, Zimbabwe, Burkina Faso, Tchad, République de Centrafrique, Guinea-Bissau, Niger). Le rapport de l’OMS souligne que 90 % des décès surviennent dans les pays à revenu faible ou intermédiaire. L’absence d’infrastructures adaptées, combinée à une urbanisation non maîtrisée et à un parc automobile vieillissant (véhicules d’occasion importés, souvent non conformes aux normes de sécurité), aggravent les risques d’accidents.

Cependant, certains pays comme la Libye (34 décès/100.000) ou l’Afrique du Sud (24,5) présentent des profils distincts. En Libye, l’instabilité politique post-2011 a paralysé les systèmes de contrôle routier. En Afrique du Sud, malgré un réseau routier développé, les inégalités socioéconomiques et la consommation d’alcool au volant expliquent en partie ce taux élevé.

Vulnérabilités structurelles

Les données de l’OMS et du Programme de politiques de transport en Afrique (SSATP), un partenariat international qui aide les pays africains à renforcer leurs politiques et stratégies, indiquent que 53% des victimes en Afrique sont des usagers vulnérables: piétons (31%), motocyclistes (17,5%) et cyclistes (4,4%). Cette surreprésentation s’explique par la prédominance des transports informels (motos-taxis, boda-boda au Kenya) et le manque d’aménagements dédiés (trottoirs, pistes cyclables). Au Ghana (25,9 décès/100.000), les motocyclistes représentent 60% des victimes, selon des études locales.

Par ailleurs, seuls sept pays dans le monde – aucun en Afrique – ont des lois alignées sur les meilleures pratiques de l’OMS concernant les cinq facteurs de risque (vitesse, alcool, casques, ceintures, sièges enfants). En Afrique, 28 pays sur les 30 listés n’appliquent pas intégralement ces réglementations. Le Maroc (18,6 décès/100.000), hôte de la conférence, peine à généraliser le port du casque en milieu rural, pourtant, le port du casque est obligatoire pour tous les conducteurs de motos ainsi que pour leurs passagers. Une réglementation inscrite dans le Code de la route marocain.

Les accidents de la route coûtent entre 3 et 5% du PIB aux pays africains, selon l’OMS. Pour la Guinée (37,4 décès/100.000), cela équivaut à une perte annuelle de près de 700 millions de dollars, des ressources cruciales pour un pays où 55% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Les conséquences sont multidimensionnelles : perte de productivité, surcharge des systèmes de santé, et appauvrissement des ménages.

Gouvernance et fragmentation des politiques publiques

Si la Commission de l’Union africaine a promu des initiatives comme la Charte africaine de la sécurité routière (2016), leur mise en œuvre reste inégale. Seuls 22 pays africains ont réduit leurs décès depuis 2010, et 28 ont vu leur bilan s’aggraver. Le manque de coordination intersectorielle est criant: «La sécurité routière ne peut reposer sur le seul ministère des Transports. Elle nécessite une approche intégrée, incluant santé, éducation et urbanisme», insiste le Dr Etienne Krug de l’OMS.

Au Kenya (28,2 décès/100.000), malgré l’adoption en 2023 d’une loi durcissant les sanctions contre l’alcool au volant, l’absence de contrôles routiers réguliers limite son impact. De même, au Sénégal (20,8), les campagnes de sensibilisation peinent à atteindre les zones rurales, où 70% des accidents mortels impliquent des véhicules non assurés.

Entre innovations locales et coopération régionale

Des solutions émergent pourtant. Le Rwanda, absent du Top 30 africain grâce à un taux de 11,6 décès/100.000, a digitalisé les permis de conduire et instauré des péages urbains pour financer les infrastructures. Le Maroc, via son plan Via 2030, vise à réduire de 25% ses décès grâce à des radars automatiques et à la réhabilitation de 15.000 km de routes.

La déclaration de Marrakech appelle à un «partage transfrontalier des connaissances», crucial pour des pays comme le Bénin (24,8 décès/100.000) ou le Togo (22,7), dont les corridors routiers (Lomé-Cotonou-Niamey) sont des points noirs. « La sécurité routière est une priorité pour les personnes, la planète et la prospérité. Elle sous-tend les opportunités individuelles et le développement durable à l’échelle mondiale. La déclaration de Marrakech appelle à un changement radical des efforts visant à réduire le nombre de morts sur les routes et à garantir une mobilité sûre et durable pour tous. Aucun décès sur les routes n’est jamais acceptable, ni nécessaire, et nous devons redoubler d’efforts pour appliquer des solutions éprouvées », rappelle Abdessamad Kayouh, ministre du transport et de la logistique du Maroc. Entre autres solutions éprouvés, l’on peut citer les systèmes de freinage automatisé.

En somme, la route tue chaque année 1,19 million de personnes dans le monde, et l’Afrique paie le tribut le plus lourd. Derrière les statistiques se dessinent des enjeux de justice sociale, de développement durable et de souveraineté politique.

Atteindre l’objectif de réduction de 50% des décès d’ici 2030 exigera non seulement des lois robustes et des infrastructures sûres, mais aussi une transformation profonde des systèmes de mobilité, centrés sur l’humain plutôt que sur la voiture. Comme le résume Michael Bloomberg dans le rapport, «chaque vie perdue est une de trop». L’Afrique, berceau de l’innovation, a les ressources pour inverser la tendance, à condition que la sécurité routière devienne enfin une priorité absolue.

Le Top 30 africain

PaysNombre de décès pour 100.000 habitantsRang
Guinée37,41er
Libye342ème
Guinée-Bissau30,53ème
Zimbabwe29,94ème
Comores295ème
Kenya28,26ème
Burkina Faso27,87ème
Tchad26,48ème
République de Centrafrique25,99ème
Ghana25,99ème ex
Niger24,911ème
Bénin24,812ème
Eswatini24,713ème
Afrique du Sud24,514ème
Soudan du Sud23,315ème
Togo22,716ème
Madagascar22,517ème
Gambie2218ème
Namibie2218ème ex
Lesotho21,620ème
Sénégal20,821ème
Côte d’Ivoire20,622ème
Malawi20,223ème
Mali20,223ème ex
Somalie20,223ème ex
Mozambique20,126ème
Soudan19,627ème
Maroc18,628ème
Algérie18,329ème
Érythrée17,730ème

Source : OMS.

Par Modeste Kouamé
Le 20/02/2025 à 17h17

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