Sénégal: entre malformations et morts prématurés, le drame silencieux causé par la décharge de Mbeubeuss

La décharge de Mbeubeuss à Keur Massar, Dakar.

Le 05/04/2026 à 16h49

VidéoOn se croirait en pleine période de Covid-19, avec ces visages masqués. Mais ici, il ne s’agit pas d’une pandémie virale. Nous sommes à Keur Massar, où vivent près d’un million de Sénégalais, contraints de cohabiter avec la fumée toxique de la décharge de Mbeubeuss. Une véritable bombe écologique qui menace, au quotidien, la santé des populations, des plus jeunes aux plus âgées.

Awa Ndiaye, habitante de Keur Massar, témoigne avec inquiétude: «Nous faisons face à de nombreux problèmes liés à la décharge. Des enfants tombent malades à cause de celle-ci. Certains sont même devenus asthmatiques en raison de la pollution. Jour et nuit, nous vivons dans la fumée provenant de la décharge. Les personnes âgées en souffrent également, car elles supportent difficilement cette fumée. Il en est de même pour les femmes enceintes, particulièrement vulnérables dans ces conditions. L’État nous a promis, à travers un projet, de transformer la décharge. Mais d’ici là, nous craignons de continuer à souffrir et de voir les problèmes s’aggraver, notamment pour nos enfants.»

Aujourd’hui, l’heure n’est plus aux simples craintes. Le mal est déjà installé, avec son lot de conséquences sanitaires de plus en plus visibles. Diakoye Seck, riverain de la décharge, alerte. «La population de Médina Gana Sarr, à Keur Massar, commence à être touchée par des maladies comme la tuberculose, pourtant éradiquée depuis des décennies. Ces pathologies réapparaissent en raison de la pollution provenant de la décharge de Mbeubeuss. Nous constatons également que certaines femmes n’arrivent pas au terme de leur grossesse ou, lorsqu’elles y parviennent, des cas de malformations sont observés. Les enfants respirent un air fortement pollué. Les personnes âgées en souffrent aussi, et l’espérance de vie de la population semble diminuer à cause de cette pollution gazeuse et de cette fumée toxique.»

Face à cette situation jugée insoutenable, les voix s’élèvent. Le délégué de quartier, Mouhamed Chérif Ba, interpelle directement les autorités. «On vit cette cohabitation avec la décharge de Mbeubeuss difficilement, une vie où la mort est préférable. La fumée est toxique et je ne connais aucune personne qui vit avec la fumée nuit et jour. On peut cohabiter avec l’eau, mais pour la fumée, c’est impossible. On vit ça en permanence.»

Pourtant, malgré la gravité de la situation, les populations ne réclament pas toutes la disparition du site, mais plutôt sa transformation en profondeur.

Mame Saliou Wade, président de «Agir pour Keur Massar», explique: «Depuis 1971, cela fait plus de 50 ans que nous vivons avec cette décharge, et donc avec la fumée qui fait désormais partie du quotidien des populations. Aujourd’hui, nous ne demandons pas forcément le déplacement de la décharge, car nous sommes dans une phase de transformation. Ce que nous souhaitons, c’est de savoir comment transformer cette situation au profit des populations et, à terme, éradiquer les dégâts causés par la décharge de Mbeubeuss.»

Longtemps considérée comme la plus grande décharge à ciel ouvert de Dakar, Mbeubeuss amorce aujourd’hui une mutation. Depuis janvier 2025, un vaste chantier de réhabilitation est engagé sous la tutelle du ministère de l’Urbanisme, des Collectivités territoriales et de l’Aménagement des territoires.

La première phase du projet, d’un coût de 26 milliards de FCFA, couvre 40 hectares et prévoit notamment l’installation d’un centre de tri intégré. Les espaces libérés pour être transformés en zones vertes, avec un lac artificiel, des aires de détente et des espaces de vie sociale. La seconde phase concernera les 75 hectares restants, avec pour ambition l’élimination complète de la décharge.

À terme, Mbeubeuss devrait se muer en pôle écologique, mettant fin à des décennies d’insalubrité. Située à 27 kilomètres de Dakar, entre Malika et Keur Massar, la décharge s’étendait initialement sur 175 hectares et recevait chaque année près de 475.000 tonnes de déchets solides, faisant d’elle le principal site de déversement de la région.

Par Moustapha Cissé (Dakar, correspondance)
Le 05/04/2026 à 16h49