Il y a des journées dans l’histoire d’une institution où tout ce qui couvait depuis des mois se déverse en quelques heures. Le 29 mars 2026 est l’une de ces journées pour la Confédération africaine de football. En l’espace d’une seule réunion du Comité exécutif (COMEX) au Caire, la Confédération Africaine de football (CAF) a produit simultanément une annonce d’expansion du format de la Coupe d’Afrique des Nations, une promesse de réformes réglementaires en réponse au scandale de la finale de janvier, et la démission de son secrétaire général.
Trois événements distincts qui, lus ensemble, dessinent le portrait d’une organisation sous pression maximale, cherchant à projeter une image de dynamisme tout en gérant en urgence une crise de crédibilité qui menace de s’emballer.
La démission de Mossengo-Omba: une sortie plus subie que choisie
Commençons par le fait le plus immédiat dans ces conséquences institutionnelles: la démission de Veron Mossengo-Omba du poste de secrétaire général de la CAF. Le communiqué officiel parle de «retraite» et de «projets personnels». Les faits parlent autrement. Mossengo-Omba quitte ses fonctions sous le feu d’une accumulation de critiques. Son maintien au-delà de l’âge obligatoire de départ à la retraite fixé à 63 ans (il en a 66), des accusations de création d’atmosphère toxique au sein de l’organisation, des appels à son départ émanant y compris de membres du Comité exécutif, et un contexte général de défiance envers la gouvernance de la CAF.
Lire aussi : Urgent. CAN 2025: Le Jury d’Appel de la CAF déclare le Maroc champion d’Afrique
«Maintenant que j’ai pu dissiper les soupçons que certains se sont appliqués à jeter sur moi, je peux prendre ma retraite avec sérénité». Sa déclaration, formulée avec soin est celle d’un homme qui règle ses comptes en partant, pas d’un dirigeant qui part en paix.
La contradiction entre cette déclaration et les propos de Patrice Motsepe lors de la conférence de presse qui a suivi dit quelque chose d’important sur la cohérence de communication d’une organisation en crise. «Il m’a dit qu’il a été sollicité par le président de la RDC pour aider au développement du football dans ce pays», explique Patrice Motsepe lors de la conférence de presse.
Les deux versions ne peuvent pas être simultanément vraies dans leur intégralité, et le fait qu’elles coexistent publiquement le même jour révèle un déficit de coordination interne qui, en communication de crise, est précisément le genre de signal que les observateurs et les parties prenantes retiennent.
Positions et enjeux des pays directement impliqués
| Pays | Rôle dans la crise | Situation actuelle | Enjeu immédiat | Risque principal |
|---|---|---|---|---|
| Sénégal | Champion sur le terrain, disqualifié administrativement | Recours déposé devant le TAS | Récupérer le titre CAN 2025 | Décision TAS défavorable = perte définitive du titre |
| Maroc | Pays hôte de la finale, bénéficiaire de la décision en appel de la CAF | Champion désigné par forfait adverse | Légitimité sportive de son titre | Image entachée par la controverse, victoire non acquise sur le terrain |
| RDC | Pays vers lequel Mossengo-Omba est «envoyé» selon Motsepe | Destination politique de l’ex-SG | Réforme de sa fédération nationale | Risque d’ingérence de l’ex-SG dans la gouvernance locale |
| Afrique du Sud | Pays de Motsepe, évoqué pour sa possible entrée en politique | Motsepe nie vouloir quitter la CAF | Maintien de Motsepe à la tête de la CAF | Départ anticipé de Motsepe = vide de leadership |
| Kenya, Tanzanie, Ouganda | Pays co-organisateurs de la CAN 2027 | CAN 2027 confirmée à 24 équipes | Organisation d’une CAN dans un contexte de crise institutionnelle | Réforme à 28 équipes non applicable en 2027, pression logistique |
Sources: CAF; Reuters; Presse.
Le profil de Mossengo-Omba ajoute une couche de complexité géopolitique à sa sortie. Congolais d’origine, citoyen suisse, ancien employé de la FIFA, ami d’université de Gianni Infantino, son parcours dit les imbrications profondes entre les élites du football mondial et africain. Sa probable candidature à la présidence de la fédération congolaise de football, et la mécanique électorale qui pourrait s’ensuivre si Motsepe venait à quitter la CAF pour la politique sud-africaine, font de sa «retraite» moins un retrait qu’un repositionnement. La succession à la tête de la CAF est peut-être déjà en train de se jouer.
La décision du Tribunal arbitral du sport (TAS) est plus qu'attendue. Une situation sans précédent dans l'histoire de la CAN.
Scandale de la finale: crise de légitimité non résolue
Pour comprendre la gravité de la situation dans laquelle se trouve la CAF, il faut revenir sur ce qui s’est passé à Rabat le 18 janvier 2026. La finale de la Coupe d’Afrique des Nations entre le Sénégal et le Maroc a dégénéré en crise institutionnelle majeure lorsque le Sénégal, contestant l’attribution d’un penalty potentiellement décisif, a quitté le terrain. Les joueurs sénégalais sont revenus, ont joué les prolongations, et ont marqué le seul but de la partie pour s’imposer 1-0. Ils rentrent chez eux champions d’Afrique. Quelques semaines plus tard, le Comité d’appel de la CAF annule ce résultat et déclare que le Sénégal est forfait pour avoir quitté le terrain. Le Sénégal perd son titre.
Lire aussi : Libreville. «La CAF prive l’Afrique d’un terreau fertile»: la suppression du CHAN largement contestée
Le 18 mars 2026, la Fédération Royale Marocaine de Football (FRMF) prend acte de la décision rendue par la Commission d’appel de la Confédération Africaine de Football (CAF), dans un communiqué. Puis publie un second communiqué le 19 mars dans lequel elle dit saluer une décision conforme au respect des règles et à la stabilité des compétitions internationales. «La FRMF continuera à faire valoir l’application stricte et équitable des règles encadrant les compétitions auxquelles elle participe, devant les instances continentales et internationales», dit-elle.
Du Côté du Sénégal, la Fédération sénégalaise de football (FSF) fait une sortie au lendemain de la décision du Jury d’appel de la CAF, dans laquelle elle dénonce une décision «sans précédent et inacceptable» et annonce un recours immédiat au Tribunal Arbitral du Sport (TAS) à Lausanne pour défendre ses droits et réaffirme son engagement pour l’intégrité sportive.
Lors de la réunion du Comité exécutif (Comex) de la CAF, le 29 mars 2026 au Caire, Patrice Motsepe tente de répondre à cette crise par des annonces de réformes réglementaires. Il promet des changements et améliorations aux statuts et règlements pour éviter qu’une telle situation ne se reproduise, cite l’avis juridique étendu de grands avocats africains et internationaux du football, et affirme que «la CAF a réalisé des progrès significatifs ces cinq dernières années en matière de gouvernance, d’éthique, de transparence et de meilleures pratiques managériales».
Lire aussi : CAN-2025: la CAF autorise l’accès gratuit après le coup d’envoi pour accroître les affluences
Mais il ne donne aucun détail concret. Aucune règle précise modifiée, aucun mécanisme nouveau décrit, aucun calendrier annoncé. En communication de crise, c’est le pire des équilibres: assez d’annonces pour signaler la conscience du problème, pas assez de contenu pour convaincre que la solution est en route. Le gouvernement sénégalais a appelé à une investigation internationale sur la gestion de l’organisation. Une demande, émanant d’un État souverain et non d’un club ou d’une fédération, qui élève le niveau de la crise à une dimension diplomatique que la CAF ne peut pas gérer avec des communiqués.
L’expansion à 28 équipes: une annonce sans plan
Sur fond de cette crise institutionnelle, Motsepe a choisi le 29 mars pour annoncer ce qu’il qualifie lui-même de «surprise»: la CAN passera de 24 à 28 équipes. Quatre équipes supplémentaires, sans que le format ne soit expliqué, sans que la date d’entrée en vigueur soit précisée. «Il n’a pas expliqué comment le format fonctionnera avec quatre équipes supplémentaires, ni quand cela serait mis en œuvre», relève Reuters avec une sécheresse factuelle qui en dit long.
La question que pose cette annonce n’est pas celle du bien-fondé de l’expansion. Si élargir la compétition à plus de nations africaines a une logique démocratique et sportive réelle, qu’en est-il du timing et de la méthode ? Annoncer une réforme de cette ampleur, le même jour où son secrétaire général démissionne et où son organisation est sous le feu des critiques pour la gestion de la dernière finale, sans fournir le moindre détail opérationnel, ressemble davantage à une stratégie de diversion qu’à un acte de gouvernance planifié. La CAN 2027 aura lieu au Kenya, en Tanzanie et en Ouganda avec le format actuel à 24 équipes, Motsepe l’a confirmé. La prochaine CAN est prévue en 2028, puis la compétition passera à un cycle quadriennal. Une Ligue des Nations africaine verra le jour en 2029 avec un tournoi final à 16 équipes tous les deux ans. Ce calendrier, en lui-même dense et ambitieux, mérite un examen attentif.
Le passage à une CAN tous les quatre ans du fait d’un alignement sur le cycle du Mondial est une décision structurante pour les joueurs africains évoluant en Europe, qui pourront ainsi potentiellement participer aux deux compétitions majeures sans les conflits de calendrier qui ont souvent tendu les relations entre la CAF et les clubs européens.
La Ligue des Nations africaine, en revanche, est une innovation dont la valeur dépendra entièrement de son format, de son calendrier et de sa diffusion. Autant d’éléments non précisés. Motsepe a déclaré vouloir «arrêter cette chose des matchs africains qui ne sont pas prévisibles, cohérents et fiables et développer le football en Afrique de l’Est, qui est une zone à fort potentiel». Ces deux objectifs sont légitimes. Mais ils ne sont pas servis par une annonce sans détails.
Ce qui change concrètement
Pour les fédérations africaines, l’expansion à 28 équipes ouvre théoriquement la porte à quatre nations supplémentaires. Dans un contexte où la qualification à la CAN représente un enjeu économique et politique majeur pour de nombreux pays, cette décision a des implications immédiates sur les budgets, les calendriers de qualification et les politiques sportives nationales. Mais l’absence de calendrier précis rend tout calcul impossible.
Pour le Sénégal, la situation reste suspendue à la décision du TAS. Le pays se trouve dans la position d’avoir gagné un titre sur le terrain, de se l’être vu retirer par voie administrative pour avoir, sous les ordres de son entraineur quitté le terrain, et d’attendre une juridiction externe pour savoir s’il est ou non champion d’Afrique. Une incertitude qui a un coût humain pour les joueurs des deux sélections et pour les supporters des deux pays.
Pour le Maroc, pays hôte de la finale et bénéficiaire indirect de la décision du Comité d’appel, la situation est délicate: être désigné champion par forfait de l’adversaire n’est pas la victoire que tout pays hôte espère. Les images de la finale à Rabat, quelles que soient les responsabilités juridiques distribuées par les instances, resteront associées à une controverse qui écorne autant la sélection qui a abandonné le match en cours de jeu, que le vainqueur désigné que la compétition elle-même.
Lire aussi : CAF: Samson Adamu nommé secrétaire général intérimaire
Pour les arbitres et opérateurs VAR africains, les annonces de Motsepe sur leur formation renforcée avec la FIFA sont potentiellement les plus substantielles de la journée, parce qu’elles adressent un problème réel et récurrent. La crédibilité du football africain passe par la qualité de l’arbitrage et le respect des règles, et si la collaboration avec la FIFA produit des résultats mesurables, ce sera un acquis concret dans un bilan institutionnel qui en manque cruellement en ce moment.
Ainsi, le 29 mars 2026 restera dans l’histoire de la CAF comme un jour où l’organisation a simultanément montré son ambition et révélé ses fragilités. L’ambition: élargir la CAN, créer une Ligue des Nations, promettre des réformes de gouvernance, affirmer le développement du football est-africain dont certains organiseront la prochaine CAN.
Les fragilités: une démission qui contredit le récit officiel du successeur lui-même, des réformes annoncées sans détail, une crise de légitimité qui se joue désormais devant le TAS, et un secrétaire général qui part en laissant derrière lui des accusations de climat toxique jamais pleinement dissipées.
Motsepe déclare que la CAF a réalisé des progrès significatifs. La question que la journée du 29 mars pose est simple: par rapport à quel point de départ, et vers quel horizon précis ? Sans réponse à ces deux questions, les annonces restent des déclarations d’intention dans un contexte qui exige des preuves.
Impact des décisions du 29 mars par catégorie d’acteurs
| Acteur | Décision qui le concerne | Ce qui change | Ce qui reste incertain |
|---|---|---|---|
| Fédérations africaines | CAN élargie à 28 équipes | 4 nations supplémentaires qualifiables | Format, date d’entrée en vigueur, critères de qualification |
| Joueurs africains en Europe | CAN quadriennale dès 2028 | Moins de conflits de calendrier avec les clubs | Compatibilité avec la Ligue des Nations africaine (2029) |
| Arbitres et VAR africains | Formation renforcée avec la FIFA | Meilleure préparation technique promise | Calendrier, financement, critères d’évaluation |
| CAF (institution) | Démission SG, réformes réglementaires | Samson Adamu nommé SG par intérim | Identité du nouveau SG permanent, détail des réformes promises |
| Clubs européens | CAN tous les 4 ans | Libération de joueurs moins fréquente | Calendrier précis, compatibilité avec UEFA |
Sources: CAF; Reuters; Presse.




