Algérie. "Made in Israël" : hypocrisie d’Etat ou simple schizophrénie?

"Si vous avez un malade agonisant", il n'y a aucun mal à aller voir le pharmacien israélien, dixit Bouteflika.

Si vous avez un malade agonisant, il n'y a aucun mal à aller voir le pharmacien israélien, dixit Bouteflika.

Le 18/12/2017 à 16h58, mis à jour le 18/12/2017 à 17h04

Officiellement, l'Algérie ne reconnaît pas Israël. Pourtant, elle importe des produits et du matériel israéliens en prenant soin de modifier la provenance. Elle lui fournit aussi du gaz via un pays du Moyen-Orient.

En 1999, alors qu’il venait tout juste d’être élu président, Abdelaziz Bouteflika avait fait sa profession de foi vis-à-vis du commerce avec l’Etat hébreu. "Si j'ai un malade qui agonise à la maison, que j'ai besoin d'un médicament, que tous les pharmaciens sont fermés à part l'Israélien, je ne sais pas ce que vous faites, mais moi, j'achète".

Ce week-end, engluée dans une polémique sur du matériel qu’elle a importé d’Israël, la Sonelgaz s’est sentie obligée de se justifier. Elle a expliqué que les "vannes déluge" portant la mention "made in Israël" avaient en réalité été fournies par une société française, qu’une plainte avait été déposée et que le matériel avait finalement été remplacé par du "made in France". Et tutti quanti…

Pourtant, en Algérie, personne n’est dupe. Ce prétendu remplacement est très probablement un énième rebranding, comme le pays a l'habitude d'en faire pour ses transactions commerciales avec l’Etat hébreu.

Cela fait plus de vingt ans que l’Algérie et ses grandes entreprises se fournissent auprès d’Israël en médicaments, en matériel médical ou en technologie. Pour les autorités algériennes, peu importe l’origine réelle du produit, pourvu qu’il ne porte pas la mention "made in Israël". A partir de 1994, selon le quotidien français LeMonde, par une solution artificieuse, le gouvernement algérien s’est mis à importer des quantités impressionnantes de matériel et de produits de santé d'Israël. Le contrat avait été signé entre les autorités d’Alger et des responsables israéliens. Alger avait alors exigé qu’une société écran basée en France soit utilisée et que les produits soit rebaptisés avec des noms à consonance française. Pendant de longues années, c’est ce qui a été fait, le "made in Israël" ayant été gommé pour être remplacé par du "made in France".

Ayant vu que l’astuce fonctionnait, beaucoup de grandes entreprises ont suivi l’exemple du gouvernement. Sauf que le peuple algérien, lui, n’est pas dans le secret des dieux, puisqu' aucune statistique officielle n'existe sur ces échanges. De temps à autre, un scandale éclate, comme il y a deux ans avec l’affaire de Naftal, une société publique de distribution d’hydrocarbures, laquelle avait importé du matériel informatique israélien pour un montant de 15 millions de dinars. Elle s’était servie d’une société du nom de "Net Work" qui avait loué les services d’un ex-flic. Sauf qu'il y a eu entourloupe et que l’ex-policier, n'ayant pas été payé, s’est plaint pour non respect du contrat. Grand mal lui en a pris, puisque c’est lui qui sera condamné pour avoir fait pression sur Naftal afin qu’il achète du matériel israélien.

Evidemment, la relation commerciale entre les deux pays est loin d’être à sens unique. L’Algérie fournit aussi du gaz à Israël, en usant là-aussi de la même argutie. Selon Mediapart, c’est la "lettre confidentielle de l'Adriatique et de la Baltique", publication dont les articles sont consultables à prix d’or, qui a donné l’information il y a trois ans. Selon cette feuille destinée essentiellement aux experts et professionnels, la Sonatrach livrait du gaz à Israël via le gazoduc d’Al Arich reliant l’Etat hébreu à l’Egypte. Le contrat liant les deux "partenaires-ennemis" stipulait la livraison de 100 millions de m3 de gaz par jour à partir du 1er août 2014. En réalité, l’Egypte s’engageait à importer 500 millions de m3 de gaz par jour, pour des besoins de l’ordre de 400 millions seulement. Le surplus était livré à Israël, un Etat jusqu’ici non reconnu par l’Algérie.

Il est clair qu'à côté de ces affaires médiatisées, il en existe beaucoup d'autres qui resteront secrètes. Est-ce parce que le malade "Algérie" est agonisant ou par simple souci de profit? Seuls Bouteflika et les siens pourront répondre. 

Par Mar Bassine Ndiaye
Le 18/12/2017 à 16h58, mis à jour le 18/12/2017 à 17h04