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Sénégal: pays du soufisme et nouveau terrain d’affrontement entre wahhabites et chiites

Mise à jour le 16/05/2017 à 14h37 Publié le 16/05/2017 à 12h43 Par De notre correspondant à Dakar Moustapha Cissé

#Société
Le Sénégal un pays a plus de 90% musulman. Un islam dominé par le soufisme

Le Sénégal un pays a plus de 90% musulman. Un islam dominé par le soufisme

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#Sénégal : La rivalité entre wahhabites saoudiens et chiites iraniens s’accentue au Sénégal. La branche de l’université iranienne Al-Mustafa et l’Association islamique de prédication pour la jeunesse (APIJ) sont les fers de lance de cette rivalité confessionnelle. Enquête sur les méthodes de ces deux courants.

Les femmes sont les cibles favorites de l’enseignement chiite dispensé par une branche de l’université iranienne Al-Mustafa établie dans une banlieue dakaroise. A l’intérieur du bureau du directeur de l’établissement, un Iranien, un portrait de l’Ayattolah Ali Khamenei, guide suprême, trône sur le mur. Au programme de cet établissement figurent la culture et l’histoire iraniennes, mais aussi le farsi qui est la langue la plus parlée en Iran.

Toutefois, le pari d’introduire le chiisme au Sénégal n’est pas gagné d’avance, car les musulmans du pays sont en majorité des adeptes du soufisme, une forme moins contraignante, mystique et apolitique de l’islam sunnite.

A contre-courant de cet islam chiite, à quelques encablures de la banlieue de Dakar, l’Association islamique de prédication pour la jeunesse (APIJ) enseigne le wahhabisme, une autre manière de pratiquer l’islam qui trouve ses origines en Arabie Saoudite.

Le financement de l’APIJ provient des pays du Golfe, notamment d’Arabie Saoudite, du Qatar, du Koweït et de Dubaï dont les mosquées sont dirigées par les salafistes. Ces derniers sont des sunnites conservateurs qui sont les ennemis déclarés de l’Iran. Ils contrôlent plus de 200 mosquées au Sénégal.

Présentes dans plusieurs pays africains en général et au Sénégal en particulier, ces deux communautés chiites et sunnites sont respectivement financées par l’Iran et l’Arabie Saoudite. Les deux pays dépensent des fortunes pouvant atteindre des millions de dollars pour pouvoir convaincre le maximum de croyants en Afrique.

Et chacune de ces deux communautés essaie de tirer la couverture à elle. A ce titre, tous les coups sont permis. «Les salafistes sont venus en Afrique pour détruire l’Islam», avait déclaré Cheikh Abass Motaghedi, le directeur iranien de la branche d’Al-Moustafa de Dakar.


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De son côté, l’APIJ défend aussi sa position. «Nous ne pouvons pas accepter l’influence iranienne au Sénégal, et nous ferons tout notre possible pour la combattre», a pour sa part, soutenu l’imam Cheikh Ibrahima Niang. «Nous devons montrer au monde que le chiisme a tort», a-t-il continué.

Toutefois, la majorité des Sénégalais voit le chiisme et le wahhabisme comme des intrus dans un pays où la tolérance est érigée en règle. Ils préfèrent le soufisme enseigné par les confréries religieuses locales, comme le «Mouridisme» et la «Tijania» qui sont traditionnellement plus tolérants et politiquement plus modérés.

«Lorsque les confréries sont faibles, comme dans l'est du Sénégal, c'est là que la menace de la radicalisation est la plus élevée», a déclaré Bakary Samb, directeur de l'institut Timbuktu de Dakar et coordinateur de l'Observatoire sur le radicalisme religieux et les conflits en Afrique.

L’Iran a une réputation de puissance islamique déstabilisatrice. A titre d’exemple, le Sénégal avait, en 2010, nourri des soupçons sur une cargaison d’armes interceptée au port nigérian de Lagos qui était, semble-t-il, destinée à armer les rebelles casamançais au sud du pays, une région où le chiisme est implanté.

S’agissant du salafisme, il est banni par la plupart des Sénégalais qui le considèrent comme un terreau fertile pour la violence prônée par certains musulmans radicaux.


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«Les salafistes au Sénégal sont des cousins de ceux qui font du djihad au Mali», avait soutenu Ahmed Khalifa Niasse, un chef religieux, fils de Khalifa Niasse, un soufi très connu au Sénégal. Le petit-fils de Cheikh Ibrahim Niasse, fondateur de la confrérie «Niassène», est toujours monté au créneau pour dénoncer l’influence religieuse des pays du Golfe. Selon lui, «les salafistes se considèrent comme des soldats de Dieu purifiant l’islam».

Cette thèse d’Ahmed Khalifa Niasse est contredite par les salafistes sénégalais. «Le salafisme n’a rien à voir avec le terrorisme», s’est défendu l’imam Ibrahima Niang. Il reconnait tout de même «qu’il y a des gens qui veulent utiliser la force pour imposer la manière salafiste». Toutefois, il se démarque d’eux. «Nous sommes contre la violence», a-t-il déclaré.

Formés pour promouvoir l’idéologie chiite

Une chose est sûre, la bataille entre les chiites et les salafistes ne fait que commencer. Les activités de l’université Al-Mustafa, basée à Qom en Iran, sont contrôlées par le guide suprême de la révolution. L'université a des ramifications dans 50 pays et accueille des milliers d’étudiants à travers l’Afrique. «Ces étudiants reçoivent suffisamment d’argent iranien pour pouvoir, avec leurs familles, visiter Qom à la fin de leurs études», a déclaré un religieux qui préfère témoigner sous couvert d’anonymat.

«Chaque année, 150 étudiants sont inscrits à Al-Mustafa à Dakar et bénéficient de frais de scolarité gratuits, d’une allocation et d’un petit-déjeuner», a révélé, Cheikh Adramé Wane, directeur des études. A la fin de leurs études, ils doivent manifester leur reconnaissance au chef suprême «en faisant la promotion de l’Iran sur le Net ou par des livres», déclare un autre professeur à Qom.

L’Iran va jusqu’à payer pour les mariages et équiper les maisons des couples adeptes du chiisme. Ils n’excluent même pas de leur acheter des appareils électroménagers. «Al-Mustafa est maintenant l’outil principal de l’Iran pour promouvoir le chiisme», a soutenu, sous le couvert de l’anonymat, un autre professeur. Son intention est de «former les gens à être fidèles à la République islamique et au chef suprême».

Cependant, soutient un autre haut fonctionnaire à Al-Mustafa à Qom, «notre objectif est purement culturel et éducatif. Nous voulons promouvoir l’enseignement supérieur en Afrique». Il avance que si à l’instar des pays comme l’Arabie Saoudite, le Koweït, la Turquie, les  Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l'Iran ne construit pas des écoles, «il sera en retard».


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Même si l’information est difficile à vérifier, d’autres fonctionnaires d’Al-Mustafa soutiennent que «les étudiants et les enseignants d’Al-Mustapha sont régulièrement contrôlés par le ministère des Renseignements ou le puissant Corps de la garde révolutionnaire islamique.

Cette thèse est battue en brèche par Motaghedi, le directeur d’Al-Mustafa à Dakar. Il soutient que son établissement se démarque totalement des services de renseignement et de la politique iranienne. «Nous sommes une université privée… Notre seule mission est d’enseigner, rien d’autre», a-t-il soutenu. Par ailleurs, précise-t-il, «Khamenei était simplement un patron et l’adoption du chiisme n’était pas une condition d’étude».

Notons tout de même qu’Al-Mustafa s'est vu allouer une somme de 2.390 milliards de rials (75 millions de dollars) dans le budget 2016 de la République islamique d’Iran. Mais cette manne financière n’est rien par rapport «aux autres fonds émanant du bureau du chef suprême et d’autres conglomérats sur lesquels il exerce son contrôle», annonce un autre responsable.

Toutefois, concernant le montant des flux financiers à destination de la branche Al-Mustafa de Dakar, la direction de l’établissement maintient le mystère.

Le salafisme, un simple message

Fervent défenseur du salafisme au Sénégal, l’imam Cheikh Ibrahima Niang le définit comme «un simple message». Selon lui, pour être reconnu bon musulman, «il faut suivre l’enseignement du prophète Mohammed».

De 6 à 27 ans, l’imam a suivi des études coraniques qui l’ont mené en Arabie Saoudite. De retour au Sénégal en 1989, avec ses collaborateurs, il crée l’APIJ. Aujourd’hui, leur association est à la tête de centaines de mosquées vertes et bleu ciel qu’ils ont eux-mêmes construites à Dakar et dans d’autres régions et localités du pays.

Sur leur tableau de chasse figure la mosquée principale de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar qu’ils ont progressivement conquise une année après la création de l’APIJ.


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Actuel coordonnateur du mouvement au Sénégal, l’imam  de l’université, Ismaïla Ndiaye, propose le salafisme comme une alternative au soufisme. Il dénonce l’Etat laïc et les valeurs libérales qui ont été imposés par le colonisateur français. Toutefois, il balaie d’un revers de main, l’idée selon laquelle «les mosquées salafistes détourneraient les jeunes [en les entraînant] vers le djihad».

«Si l’église peut financer des projets au Sénégal visant à évangéliser les gens, alors pourquoi l’Arabie Saoudite ne devrait-elle pas en faire autant pour l’islam du pays?», a-t-il défendu. Il précise que les hommes d’affaires du Golfe n’ont injecté que de petites sommes au profit des mouvements sunnites au Sénégal.

Au total, 20 millions de dollars ont été versés durant deux décennies. Et nous pouvons identifier 3 piliers de l’islam salafiste vers lesquels sont allés ces fonds. Au premier rang, se trouvent l’APIJ et al Falah, mises en place en 1975 par Ahmed Lo, après un séjour de 17 ans en Arabie Saoudite.

De l’autre côté, on a la ligue d’Ahlu El Bayt, qui est une branche chiite panafricaine dirigée par l’Imam Sherif Mballo, qui en est le secrétaire général. Ce Mouvement, fondé en août dernier, soutient qu’il y a entre «30.000 et 50.000 chiites au Sénégal».


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La révolution iranienne et ses 25 années passées à l’ambassade d’Iran au Sénégal ont servi de déclic à la conversion de l’imam Shérif Mballo au chiisme. Par la suite, il a effectué plusieurs visites en Iran et a bénéficié du financement d’un homme d’affaires iranien, financement dont il n’a pas voulu révéler le montant.

Concernant les salafistes, il est difficile de chiffrer leur nombre exact au Sénégal. Toutefois, «ils sont à la tête de plusieurs mosquées très fréquentées», selon Samb de l'institut Timbuktu.

Même si c’est assez rare, il peut arriver que des Sénégalais sunnites se reconvertissent au chiisme. C’est le cas du professeur de mathématiques Souleymane Sall. Il s’était converti au salafisme à l’école. Il était passionné par les actes du prophète Mohammed et décriait «le manque de rigueur intellectuelle dans la foi soufie, dans laquelle il avait grandi. Après plusieurs recherches, il a qualifié de faux plusieurs principes du salafisme. «J’ai finalement conclu que le chiisme était le bon chemin pour moi», a-t-il conclu.
 

Le 16/05/2017 Par De notre correspondant à Dakar Moustapha Cissé