On le redoutait bien avant le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient. Et la crainte s’est avérée confirmée. Partout en Afrique, les prix des carburants augmentent, en dehors d’une poignée de pays producteurs de pétroles qui subventionnent et règlementent fortement les prix des carburants qu’ils importent pourtant à des prix en nettes augmentations. La situation ressemble à bien des égards à celle qui a prévalu lors du début du déclenchement de la guerre Russie-Ukraine.
Toutefois, elle s’avère beaucoup plus aiguë du fait de la quasi-fermeture du détroit d’Ormuz d’où transitent plus de 20% du pétrole brut mondial, entrainant une perturbation des chaînes logistiques et donc de l’approvisionnement de certaines raffineries du monde alimentées par l’or noir du Moyen-Orient. A cela s’ajoute aussi l’impact du contournement du canal de Suez décidé par les principaux armateurs maritimes mondiaux de pétrole brut (Frontline, Euronav, International Seaways, Teekay Tankers, DHT Holdings, Nordic Tanker…) à l’instar des principaux armateurs mondiaux de porte-conteneurs (MSC, Maersk, Hapag-Lloyd, CMA CGM, Cosco Shipping…). Une situation qui a entrainé des délais de livraison des raffineries européens beaucoup plus longs et plus coûteux.
Tous ces facteurs ont contribué à la flambée du prix du pétrole brut dont le cours du baril de Brent de la mer du Nord est passé de 61 dollars le 1er janvier dernier à 109,8 dollars le 20 mars, affichant une forte progression de 80% depuis le début de l’année. Une très forte hausse quasi-exclusivement liée au déclenchement de la guerre au Moyen-Orient.
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Cette flambée du brut impacte mécaniquement les prix des carburants partout dans le monde, sauf dans les pays qui, par le truchement des subventions, en supportent le surcoût. Globalement, le coût des produits raffinés a tendance à croitre plus rapidement que celui du brut sur le marché mondial du fait notamment de la baisse de l’activité de raffinage dans le monde consécutive au repli des investissements dans le secteur.
Si presque tous les pays du monde sont touchés par la hausse des prix des carburants, particulièrement ceux qui sont fortement dépendants du brut du Moyen-Orient, en Afrique, on note des impacts très divergents. Dans certains pays les prix des carburants ont fortement flambé depuis le déclenchement de la guerre, alors que dans d’autres, les citoyens n’en ressentent même pas l’impact, les prix n’ayant pas changé d’un iota. Derrière ces situations se trouvent plusieurs explications qui font que les prix des carburants divergent fortement d’un pays à l’autre. On peut illustrer cette divergence des prix des carburants par le fait qu’avec le prix d’un litre d’essence au Malawi (2,858 dollars par litre) on peut se procurer 124,26 litres d’essence en Libye ! Autrement dit, le prix d’un litre d’essence au Malawi rapport un baril et un quart d’essence en Libye.
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En se basant sur les données du Global Petrol Prices, plateforme qui fournit des données sur les prix des carburants (essence, diesel…) dans 170 pays du monde en dollar américain, permettant une comparaison entre les différents pays africains, on note des divergences de prix très conséquentes. Selon les données, pour ce qui est de l’essence, les 10 pays offrant les prix les plus bas, selon les dernières mise jour disponibles à la date du 16 mars 2026, sont: la Libye (0,023 dollar/l), l’Angola (0,327 dollar/l), l’Algérie (0,356 dollar/l), Égypte (0,459 dollar/l), le Soudan (0,700 dollar/l), le Nigeria (0,828 dollar/l), l’Éthiopie (0,842 dollar/l), la Tunisie (0,861 dollar/l), le Niger (0,875 dollar/l) et le Liberia (0,910 dollar/l).
Pour ce qui est du diesel, les prix les plus bas sont offerts par la Libye (0,023 dollar/l), l’Algérie (0,235 dollar/l), l’Égypte (0,392 dollar/l), l’Angola (0,436 dollar/l), le Soudan (0,656 dollar/l), la Tunisie (0,752 dollar/l), l’Éthiopie (0,891 dollar/l), le Liberia (0,976 dollar/l), le Gabon (1,012 dollar/l) et le Niger (1,083 dollar/l).
Les 10 pays offrant les plus bas prix des litres d’essence et de diesel (en dollar/litre)
| Pays | Prix du litre d’essence (en dollar) | Pays | Prix du litre du diesel (en dollar)/ |
|---|---|---|---|
| Libye | 0,023 | Libye | 0,023 |
| Angola | 0,327 | Algérie | 0,235 |
| Algérie | 0,356 | Egypte | 0,392 |
| Egypte | 0,459 | Angola | 0,436 |
| Soudan | 0,700 | Soudan | 0,658 |
| Nigeria | 0,828 | Tunisie | 0,752 |
| Ethiopie | 0,842 | Ethiopie | 0,891 |
| Tunisie | 0,861 | Liberia | 0,976 |
| Niger | 0,875 | Gabon | 1,012 |
| Liberia | 0,910 | Niger | 1,083 |
Source: Global Petrol Prices
On note que les carburants coûtent le moins cher en Afrique dans les pays producteurs de pétrole, à l’exception de l’Éthiopie et du Liberia.
Il ressort des données de la plateforme que 4 pays africains offrent des prix du litre d’essence parmi les plus bas au monde. Il s’agit de la Libye (1er avec 0,023 dollar/le litre), l’Angola (4e avec 0,327 dollar/l), l’Algérie (6e avec 0,356 dollar/l) et l’Égypte (8e avec (0,459 dollar/l). En ce qui concerne le diesel, on compte également 4 pays africains parmi le Top 10 mondial des pays où le litre du diesel est le plus bas: la Libye (3e avec 0,023 dollar/L), l’Algérie (4e avec 0,235 dollar/l), l’Égypte (7e avec 0,392 dollar/l) et l’Angola (8e avec 0,436 dollar/l).
Dans ces pays africains, le litre d’essence ou de diesel coûte beaucoup moins cher qu’en Arabie saoudite (0,621 dollar/l pour l’essence et 0,477 dollar/ pour le diesel), pourtant second producteur mondial (derrière les États-Unis) et premier exportateur mondial de pétrole brut. En plus d’être producteurs, ces pays subventionnent fortement les carburants. Une manière d’acheter la paix sociale. Ainsi, les prix pratiqués par des pays comme l’Algérie sont loin de refléter le coût réel des carburants (extraction, raffinage, transport et distribution). Le Trésor public algérien continue de supporter la majeure partie du prix final des carburants payés par le consommateur. Seulement, ces subventions ont aussi des effets néfastes. En Algérie par exemple, les très bas prix du carburant ont éliminé chez les Algériens le réflexe de l’efficacité énergétique et du comportement responsable, ce qui coûte très cher au Trésor public. En plus, ces subventions entrainent des gaspillages de pétrole brut et de gaz qui devraient être exportés et générer des recettes d’exportation.
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Du côté des pays pratiquant les prix des carburants les plus élevés, c’est le Malawi qui se hisse en tête, aussi bien pour l’essence (2,858 dollars/l) que pour le Diesel (2,847 dollars/l). Des prix largement supérieurs au prix moyen mondial du litre d’essence qui est de 1,36 dollar. C’est dire que le litre d’essence est plus de deux fois plus cher au Malawi que la moyenne mondiale. C’est le pays où le carburant coûte le plus cher au monde derrière Hong Kong (3,967 dollars/l pour l’essence et 4,003 dollars/l pour le gasoil).
Pour l’essence, en plus du Malawi, parmi les autres pays africains dont les prix sont très élevés et dépassent la moyenne mondiale, figurent: le Centrafrique (1,847 dollar/l), le Zimbabwe (1,710 dollar/l), la Sierra Leone (1,626 dollar/l), le Sénégal (1,613 dollar/l), le Burkina Faso (1,490 dollar/l), le Cameroun (1,478 dollar/l), la Côte d’Ivoire (1,437 dollar/l), les Seychelles (1,406 dollar/l) et la Guinée (1,373 dollar/l).
Les prix des carburants varient fortement en Afrique. Par exemple, le prix du litre d'essence coûte 0,023 dollar en Libye contre 2,658 dollars au Malawi, soit 115,5 fois plus cher.
Pour le diesel, derrière le Malawi, on compte le Centrafrique (2,199 dollar/l), la Sierra Leone (1,779 dollar/l), le Zimbabwe (1,770 dollar/l), le Cameroun (1,457 dollar/l), les Seychelles (1,375 dollar/l), la Guinée (1,373 dollar/l), le Rwanda (1,335 dollar/l), le Burundi (1,326 dollar/l) et le Kenya ((1,279 dollar/l).
Les 10 pays offrant les prix (en dollar) des litres d’essence et de diesel les plus élevés en Afrique
| Pays | Prix du litre d’essence | Pays | Prix du litre du diesel |
|---|---|---|---|
| Guinée | 1,373 | Kenya | 1,279 |
| Seychelles | 1,408 | Burundi | 1,326 |
| Côte d’Ivoire | 1,437 | Rwanda | 1,335 |
| Cameroun | 1,478 | Guinée | 1,373 |
| Burkina Faso | 1,490 | Seychelles | 1,375 |
| Sénégal | 1,613 | Cameroun | 1,457 |
| Sierra Leone | 1,613 | Zimbabwe | 1,770 |
| Zimbabwe | 1710 | Sierra Leone | 1,779 |
| Centrafrique | 1,847 | Centrafrique | 2,199 |
| Malawi | 2,858 | Malawi | 2,847 |
Source: Global Petrol Prices
Globalement, les pays où les carburants sont les plus chers en Afrique sont non producteurs de pétrole et ne disposent pas de raffinerie, à l’exception du Sénégal et du Cameroun.
A contrario, les prix très bas pratiqués par certains pays africains s’expliquent par certains facteurs. Outre le fait qu’il s’agisse essentiellement de producteurs de pétrole (Nigeria, Libye, Angola, Algérie, Égypte, Gabon, Niger et Soudan), à l’exception de l’Éthiopie et du Liberia, ces prix bas des carburants s’expliquent surtout par des choix politiques.
Globalement, la structure du prix des carburants en Afrique repose sur une série de composants dont le principal et le plus volatil est celui du prix d’achat international des produits raffinés sur le marché international exprimé en dollar. A ce prix de référence vient s’ajouter de nombreux frais et impôts et taxes. Parmi ceux-ci figurent les frais logistiques liés à l’acheminement des produits raffinés vers les pays africains via les voies maritimes, les droits de douane, la taxe intérieure de consommation (TIC), la Taxe sur la valeur ajoutée (TVA) et les marges des distributions.
Certains de ces éléments sont fixes, comme la TIC, alors que d’autres sont un peu sensibles aux fluctuations, comme la TVA.
A ces facteurs s’joute aussi l’impact du taux de change, sachant que les prix d’achat à l’international sont exprimés en dollar et que la monnaie américaine s’apprécie dans le cadre des tensions géopolitiques qui ont un impact sur le pétrole. Ce différentiel de change vient grever encore plus le coût du litre de carburant importé.
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En clair, même s’il y a une corrélation entre le prix du baril brut et celui des carburants, celle-ci n’est pas mathématiquement proportionnelle et instantanée. Ce sont surtout les politiques fiscales (impôts et taxes) des États qui alourdissent les prix des carburants dans tous les pays où ces prix sont élevés.
A titre d’exemple, le Sénégal, malgré qu’il soit un pays côtier disposant du pétrole et d’une raffinerie, est le pays où les carburants coûtent le plus cher en Afrique de l’ouest, y compris par rapport à des pays enclavés comme le Mali et le Burkina Faso. Cela s’explique essentiellement par l’importance des taxes.
Ainsi, selon un document de la Commission de régulation du secteur de l’énergie (CRSE) de juin 2025, le prix du baril (100 litres) de l’essence ordinaire est importé au prix parité importation de 248 718 francs CFA. Celui-ci supporte après divers frais (droits de porte, transport), la taxe spécifique (198 470 francs CFA), la TVA (99.229 francs CFA) et les marges (distributeur et détaillant). Au final, le prix de vente au consommateur ressort à 665.000 francs CFA le baril de 100 litres, soit 665 francs CFA le litre. On note que la taxe spécifique et la TVA atteignent 297.699 francs CFA et représentent environ 45% du prix de vente au consommateur. C’est dire que si le prix du carburant est aussi élevé au Sénégal, c’est à cause de la fiscalité qui bénéficie aux finances publiques sénégalaises.
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Au Maroc aussi où les prix de l’essence et du diesel sont fixés respectivement à 1,322 dollar/l et 1,149 dollar/l, la fiscalité contribue à les alourdir. Les carburants sont assujettis à deux catégories de taxes: la Taxe intérieure de consommation (TIC) et la Taxe sur la valeur ajoutée (TVA). Si la TIC est une taxe fixe basée sur le volume (2,422 dirhams/litre pour le gasoil et 3,764 dirhams/litre pour l’essence) et n’est pas impactée par la hausse ou la baisse du prix du litre des carburants, la TVA, par contre, est une taxe ad valorem de 10% qui s’applique au coût d’achat déclaré par l’importateur augmentée de la TIC. Du coup, les recettes de TVA augmentent à chaque fois que les prix des carburants flambent, comme c’est le cas actuellement.
Ainsi, les chocs pétroliers sont aussi une aubaine pour les finances publiques des pays africains. Cela n’est pas spécifique aux seuls pays du continent. En France, par exemple, le prix du litre de carburant (essence ou gazole) se compose majoritairement de taxes (55 à 60%), notamment de la TICP (Taxe intérieur de consommation sur produits énergétiques/61-69 centimes/litre) et la TVA (20% sur le prix hors taxe, qui inclut la TICP). Le coût de production (pétrole brut et raffinage) représente environ 25 et 30% du prix à la pompe. Le transport, les frais de stockage et les marges des distributeurs et détaillants constituent le reste.
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Enfin, il faut souligner que les prix des carburants ont des répercussions directes sur les économies du fait qu’ils affectent divers secteurs. Et le secteur le plus impacté est celui des transports. Une hausse des coûts des transports se répercute très rapidement sur les autres secteurs, entraînant une hausse générale des prix des biens et services, impactant les consommateurs.
Les chocs énergétiques enregistrés au cours de ces dernières années (Covid, guerre Russie-Ukraine et guerre au Moyen-Orient) devraient pousser les pays africains non producteurs de pétrole et de gaz à accentuer leur virage vers les énergies renouvelables en misant sur leurs énormes potentialités solaires, éoliennes, géothermiques et hydrauliques.











