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Covid-19: la méfiance vis-à-vis des vaccins, un obstacle majeur à l'immunisation des Africains

Mise à jour le 22/05/2021 à 11h55 Publié le 22/05/2021 à 11h53 Par Moussa Diop

#Société
Vaccination Senegal
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#Côte d’ivoire : L’Afrique ne représente qu’à peine 1,5% des personnes vaccinées contre le Covid-19 dans le monde. Si la difficulté d’accès aux vaccins est un handicap, un autre facteur constituerait un blocage beaucoup plus sérieux pour la généralisation de la vaccination au niveau du continent. Explications.

Depuis le démarrage des campagnes de vaccination contre la pandémie de Covid-19 en Afrique, en janvier dernier, seulement quelque 27 millions de doses de vaccins anti-Covid-19 ont été injectés au niveau du continent africain, sur un total mondial de 1,59 milliard de doses administrées dans le monde. En clair, pour une population de près de 1,3 milliard d’habitants, à peine un peu plus de 1% des Africains ont été vaccinés, contre une moyenne mondiale de 20%.

L’explication première de la faible vaccination des populations africaines qui est avancée est celle de l’absence de vaccins anti-Covid-19, faute d’approvisionnement suffisant. Les pays industrialisés se sont globalement réservés les vaccins anti-Covid-19 développés par leurs laboratoires et groupes pharmaceutiques, ne laissant que des miettes aux pays en développement, dont particulièrement les africains. La satisfaction des besoins des pays du continent reposait quasi uniquement, à l’exception pour quelques pays comme le Maroc, sur le mécanisme Covax mis en place par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Alliance mondiale pour les vaccins.

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Malheureusement pour les pays africains, l’approvisionnement du programme Covax a été ralenti par l’arrêt des livraisons du laboratoire indien Serum Institute of India suite à l’explosion des cas de Covid-19 en Inde poussant le gouvernement de New Delhi à réserver la totalité de la production au marché indien, fort de plus de 1,3 milliard d’habitants, soit plus que la population totale africaine.

Seulement, si les problèmes d’approvisionnement en vaccins ont été décriés, à juste titre d’ailleurs, l’Afrique n’ayant, jusqu’à présent, reçu qu’un peu plus de 18 millions de doses sur les 66 millions promis au continent dans le cadre du mécanisme Covax, et que hormis le Maroc (14,45 millions de doses réceptionnés), aucun pays du continent n’a réussi à acquérir des vaccins en quantité suffisante jusqu’à présent, force est de constater que le retard de la campagne de vaccination s’explique aussi par d’autres facteurs.

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Parmi ceux-ci figurent les problèmes de logistiques sachant que 60% du coût financier de la campagne de vaccination réside dans l’acheminement et la distribution du vaccin anti-Covid-19. Selon la Banque mondiale, il faut 3 milliards de dollars supplémentaires pour couvrir les seuls besoins logistiques de la vaccination au niveau du continent. Et à cause de ces problèmes logistiques, plus de 20 pays n’ont administré que 50% de leurs doses octroyées dans le cadre du Covax.

Mais, le gros problème des campagnes de vaccination en Afrique semble se situer ailleurs. Le véritable obstacle à la vaccination de la population africaine est lié à la méfiance de celle-ci vis-à-vis des vaccins.

Conséquence, dans un pays comme la République démocratique du Congo (RDC), le gouvernement a été obligé de rendre 1,3 million de doses du vaccin AstraZeneca reçus du programme Covax, soit 80% des 1,6 million de doses reçues, avant leur date de péremption. Les autorités n’ont pas réussi à convaincre la population de se faire vacciner contre le Covid-19.

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Idem pour le Soudan du Sud et le Malawi qui ont été obligés de détruire respectivement plus de 60.000 et 19.000 doses en raison d’un manque de candidats souhaitant se faire vacciner. Et cette réticence envers les vaccins est un problème commun à presque tous les pays d’Afrique subsaharienne. Le géant nigérian qui a réçu environ 4 millions de doses pour une population dépassant 210 millions d'habitants n'a pas réussi à administrer toutes les doses reçues et a été obligé de réaffecter une partie au Ghana et au Togo, faute de candidats à la vaccination.

Quant à la Côte d’Ivoire, second pays du continent à recevoir un lot du programme Covax en février dernier, elle a eu du mal à trouver des candidats. Les autorités ont été obligées d’élargir la vaccination à tous les âges, à partir de 18 ans, afin de ne pas perdre les 500.000 doses reçues du Covax. Au Sénégal, le président Macky Sall a même menacé d'octroyer les vaccins que le gouvernement a achetés aux pays voisins, faute de candidats à la vaccination.

Pourquoi une telle méfiance envers le vaccin anti-Covid-19? Cette situation s’explique d'abord par les défaillances en matière de communication qui ont laissé le champ libre aux rumeurs et autres théories complotistes. Il faut dire que convaincre les populations de se faire vacciner contre le Covid-19 n’est pas facile dans de nombreux pays africains.

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En effet, dans un pays comme la RDC, peuplée de 92 millions d’habitants mais qui ne compte qu'un peu plus de 30.800 cas dont 780 décès, comment convaincre que le Covid-19 est une maladie dangereuse et qu’il faut se faire vacciner, alors que d’autres pandémies (paludisme, rougeole,) font des dizaines de milliers de morts dans le pays sans que les autorités ne daignent lancer des campagnes de sensibilisation et/ou de vaccination à grande échelle.

Au-delà, la population congolaise, à l’instar de celles d’autres pays du continent, continue de croire que le Covid-19 n’est pas une maladie dangereuse, quand certains pensent clairement que c’est "une maladie des blancs", soulignant que la pandémie épargne les Africains. Ce qui n'est pas loin d’être totalement faux quand on voit que l’Afrique et son 1,3 milliard d’habitants compte officiellement depuis le déclenchement de la pandémie 4,8 millions de cas pour 128.000 morts liés au Covid-19, soit autant, voire moins de contaminés que certains pays comme la France (5,57 millions de cas pour 65 millions d’habitants), la Russie (5 millions de cas pour 145 millions d’habitants), le Royaume-Uni (4,45 millions de cas pour 68 millions d’habitants), l’Italie (4,2 millions de cas pour 60 millions d’habitants),…

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Par ailleurs, cette méfiance s’explique aussi par des faits historiques. En Afrique du Sud, par exemple, le VIH sida a été inoculé à plusieurs milliers de personnes lors des campagnes de vaccination durant les années de l’Apartheid avec des conséquences encore désastreuses au niveau du pays et de la sous-région. De même, en RDC, plusieurs théories continuent à avancer que le sida a été introduit dans le pays lors d’une campagne de vaccination.

Parfois, ce sont les dirigeants des pays africains qui alimentent ces soupçons. L’ancien président tanzanien John Magufuli, mort du Covid-19, n’hésitait pas à souligner que les vaccins anti-Covid-19 étaient "dangereux pour la santé.

D'autres n'hésitent pas à penser que les vaccins anti-Covid-19 fournis à l’Afrique visent tout simplement à stériliser les femmes pour réduire la croissance démographique africaine qui hante les pays européens.

Du coup, les populations africaines, prises globalement, se méfient des vaccins anti-Covid-19. Ainsi, une enquête menée en décembre 2020 par le Centre africain de contrôle des maladies, structure affiliées à l’Union africaine, dans 18 pays du continent montrait que seul un quart des personnes interrogées pensaient que les vaccins contre le Covid-19 ne présentaient pas de danger.

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A ce titre, il faut souligner que le rejet du vaccin AstraZeneca-Oxford par de nombreux pays européens n’a pas arrangé la situation et ce, d’autant que c’est le seul vaccin qui était disponible au début des livraisons au niveau du continent africain. "On entend des gens qui se sont fait vacciner dans les pays occidentaux et qui parlent de graves effets secondaires, mais ils veulent quand même nous vacciner", souligne une ressortissante nigériane de la ville de Kano, citée par l’AFP.

Bref, en plus du défi de se procurer des vaccins, les doutes et les rejets constituent des obstacles majeurs qu’il faut dépasser si le continent souhaite atteindre un taux de vaccination de 60% nécessaire pour lui assurer une certaine immunité.

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Enfin, il faut souligner que le problème n’est pas qu’africain. En Russie aussi la population est méfiante vis-à-vis du vaccin développé par le pays, le Spoutnik-V. "Les gens continuent de tomber malades, les gens continuent de mourir et ils ne veulent pas se faire vacciner", s’est ainsi exclamé Sergueï Sobianine, maire de Moscou. Et d’après un sondage de l’Institut Levada, 62% des personnes interrogées ne comptent pas se faire vacciner, sur fonds de méfiance ancrée dans la population à l’égard des autorités. Pourtant, la Russie est l’un des pays les plus touchés par la pandémie du Covid-19 avec plus de 250.000 morts liés à cette pandémie.
 

Le 22/05/2021 Par Moussa Diop

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