Guinée. «L’opposé de l’art n’est pas la laideur, c’est l’indifférence»: quand les peintres exposent sans public

Des tableaux exposés attendent des visiteurs dans une galerie de Conakry.

Le 19/02/2026 à 11h41

VidéoEn Guinée, les artistes peintres évoluent dans un univers marqué par le manque de reconnaissance, l’absence de collectionneurs et l’indifférence du public. Entre passion héritée et débrouillardise quotidienne, ils continuent pourtant de créer, malgré un marché quasi inexistant.

Les tableaux sont là. Accrochés, alignés, soigneusement éclairés. Mais en face, personne. Au Centre culturel franco-guinéen, l’exposition se tient dans un silence presque gênant. Presque pas de visiteurs, pas de murmures admiratifs, pas de pas feutrés... Juste des toiles figées face à des murs blancs. La scène en dit long et fait repenser à cette réflexion «l’opposé de l’art n’est pas la laideur, c’est l’indifférence» d’Elie Wiesel (1928-2016), écrivain, philosophe et professeur d’université américain.

En Guinée, la peinture reste un art discret, presque invisible. Peu valorisée, peu fréquentée par les citoyens, elle survit grâce à la ténacité de ceux qui refusent d’abandonner les pinceaux. Parmi eux, le bien nommé Michel-Ange Lamah.

Pour lui, peindre n’a jamais été un hasard. Né de deux parents artistes peintres, il a grandi dans un univers où la toile était une langue maternelle. Une transmission naturelle, presque inévitable. Mais l’héritage ne protège pas des réalités du terrain. «Par moments, j’ai vendu comme un vendeur ambulant. J’ai vendu des petites calebasses peintes à des prix comme 100.000, 150.000 ou 200.000 francs guinéens. J’ai vendu des cartes postales pendant plusieurs années entre 5.000 et 20.000. Depuis un certain temps, j’ai essayé d’évoluer, j’ai arrêté un peu ces petites ventes, j’ai visé un peu plus loin. J’ai adhéré à des collectifs d’artistes et j’ai essayé de me faire connaître auprès des galeries ou des centres comme le Centre culturel franco-guinéen».

Derrière ce récit, une réalité brute: celle de l’artiste qui vend au détail, qui improvise, qui s’adapte. Calebasses peintes, cartes postales, petites œuvres accessibles… autant de stratégies pour survivre.

Aujourd’hui, Michel-Ange tente de franchir un cap, de sortir de l’art de rue pour entrer dans celui des galeries. Mais le chemin est semé d’obstacles. «On va dire ici, les peintres sont beaucoup plus confrontés au marché de la peinture. Ce n’est pas facile de trouver des collectionneurs, ce n’est pas facile de trouver des gens qui vont apprécier le travail. Déjà, moi, je vous ai parlé des langages qui restent flous devant la majorité du commun mortel. C’est déjà un défi. Les autres difficultés sont peut-être liées à comment s’outiller. Le matériel, ce n’est pas facile de l’avoir, le cadre dans lequel il faut travailler. Mais si on essaie de regarder au-delà de tout ça, on reste optimiste, on s’investit, je pense qu’on peut arriver à bout de tout».

Le manque de collectionneurs revient comme un refrain. Les œuvres existent, mais les acheteurs se font rares. L’art contemporain, parfois jugé trop abstrait, peine à séduire. À cela s’ajoutent les coûts du matériel, les ateliers improvisés, les cadres de travail précaires.

Dans un coin de la salle, un autre regard se pose sur les toiles. Celui d’Ibrahima Barry. Lui aussi connaît les règles silencieuses de ce milieu étroit. «Le plus petit prix ici, je peux parler de 800 000. De là, ça monte jusqu’à 1 million, 2 millions, jusqu’à X. Parce que dans l’art, c’est le nom d’abord. Une fois que tu as le nom, forcément les gens vont te chercher. Mais tant que tu vis dans l’ombre, ça va être difficile. Prends des contacts avec les gens, ils vont t’aider à exposer. Et là, ton nom va sortir et tu vas sortir de l’ombre. C’est comme ça que tu pourras vivre de ce tard».

Dans ses mots, une vérité simple: sans nom, pas de lumière. La notoriété devient la clé, le sésame qui ouvre les portes des ventes et des expositions. Mais se faire un nom requiert du temps, des réseaux, des opportunités encore trop rares. Et pendant ce temps, les expositions continuent. Les toiles s’accrochent, les couleurs résistent, les artistes espèrent. Même quand les salles sont vides, ils persistent.

Par Mamadou Mouctar Souaré (Conakry, correspondance)
Le 19/02/2026 à 11h41