Carburants: le mode d’emploi en rangs dispersés de l’Afrique pour éteindre la flambée des prix

Des véhicules font la queue pour acheter de l'essence dans une station-service de la périphérie de Niamey, le 9 mars 2025. Depuis le début du mois, le Niger est confronté à une pénurie sans précédent d'essence Super, le carburant le plus utilisé dans cet État sahélien de 26 millions d'habitants.. AFP or licensors

Le 01/04/2026 à 16h47

Les pénuries et flambées des prix des carburants commencent à paralyser l’économie de certains pays d’Afrique, contraints de prendre des mesures pour atténuer les impacts de la guerre qui sévit actuellement au Moyen-Orient. Un conflit qui s’enlise et qui fait craindre les pires scénarios.

Après plus d’un mois du déclenchement de la guerre au Moyen-Orient, tous les pays africains ou presque trinquent à cause du blocage du détroit d’Ormuz et ses conséquences sur les chaînes mondiales d’approvisionnement en brut. Cette congestion entraîne flambée des prix et pénuries en carburants.

À l’exception de certains pays producteurs de pétrole et ceux qui disposent de réserves stratégiques, les pénuries de carburants touchent aujourd’hui de nombreux pays africains, notamment ceux de l’Est, très fortement dépendants des approvisionnements en provenance du Golfe.

Dans les pays épargnés par les pénuries, les prix des carburants flambent dans le sillage de la hausse du cours du baril de pétrole, de l’augmentation sensible du coût de fret maritime et des primes d’assurance.

L’Afrique n’est certes pas le seul continent affecté par les pénuries et la flambée des cours des carburants. Les pays africains sont, pour le moment, moins secoués que certains pays asiatiques très dépendants des hydrocarbures venant des pays du Golfe et transitant par le détroit d’Ormuz.

Même les pays développés sont impactés et puisent actuellement sur leurs réserves stratégiques pour éviter l’envolée prix à des niveaux exceptionnels.

Reste que la situation est préoccupante en Afrique. La hausse du cours du Brent de la mer du Nord, qui s’est établi autour de 106 dollars à la clôture de la journée du 31 mars 2026, fait craindre une nouvelle forte hausse des prix des carburants sur le marché mondial.

Ainsi, entre le 27 février, veille du déclenchement de la guerre contre l’Iran par les États-Unis et Israël, et le 27 mars, le cours du baril du gasoil est passé 737,50 à 1.418,75 dollars le baril, soit une hausse de 92,37%.

Dans plusieurs pays africains, les pénuries de carburants se multiplient et qui s’expliquent, au-delà de la perturbation des chaînes logistiques d’approvisionnement avec la fermeture du détroit d’Ormuz, par le fait que rares sont les pays africains qui disposent de réserves de sécurité d’un mois. Ces stocks stratégiques couvrent rarement plus de deux semaines de consommation.

L’absence de raffinerie de pétrole, la faiblesse des moyens de stockage et le non-respect des politiques prudentielles font qu’à la moindre perturbation des chaînes d’approvisionnement, la situation se corse y compris pour les producteurs de pétrole. Cette rareté des sources énergétiques non renouvelables est aggravée par la panique à l’origine des stocks illégaux de carburants destinés à anticiper les pénuries.

Face à l’effet combiné de la flambée des prix des carburants et aux risques de pénuries, les États multiplient les initiatives. Pour cela, diverses mesures sont prises dont on ne mesure pas encore toutes les conséquences.

Les interventions des gouvernements africains varient d’un pays à l’autre. Si certains optent pour des aides directes à certains secteurs vitaux afin d’empêcher les répercussions sur les prix des carburants, d’autres préfèrent agir sur les leviers fiscaux afin d’absorber totalement ou partiellement le surcoût. D’autres par contre préfèrent subventionner les produits pétroliers afin d’atténuer l’impact sur les usagers.

Au-delà, face à des factures énergétiques qui explosent, d’autres gouvernements, comme c’est le cas de celui d’Égypte et d’Éthiopie, ont opté pour des mesures à même de réduire la consommation énergétique dans le but de maintenir la facture à un niveau acceptable et freiner les sorties de devises.

Maroc: aides directes aux transporteurs

Depuis le début du mois de mars, le prix des carburants a augmenté de 2,25 dirhams à 12,80 dirhams/litre pour le gasoil et 1,69 dirham à 13,93 dirhams/l pour l’essence. Et ce 1er avril, les prix du gasoil et de l’essence ont augmenté respectivement de 1,7 dirham/litre à 14,50 dirhams/l et 1,69 dirham/l à 15,50 dirhams/l.

Entre le 1er mars et le 1er avril, le litre de gasoil et de l’essence a augmenté respectivement de 3,95 et 3,26 dirhams. Et sachant que les prix à la pompe sont révisés tous les 15 jours sur la base des prix des carburants sur le marché international avec Rotterdam comme référence, il y a de fortes chances que les prix à la pompe continuent de croître.

Ces hausses sont difficilement soutenables pour le secteur des transports où les carburants pèsent entre 10 et 20% des charges d’exploitation et même plus lors des explosions des prix à la pompe.

Afin d’empêcher une hausse des prix des transports de voyageurs et de marchandises sur les citoyens, le gouvernement a réactivé l’opération d’aide exceptionnelle accordée aux professionnels du transport de marchandises et de personnes (transport de voyageurs, petits et grands taxis, transport touristique, transport scolaire…).

Le 25 mars, soit 5 jours après l’ouverture de la plateforme d’inscription, le dispositif de soutien exceptionnel aux professionnels du transport routier a enregistré 67.951 demandes portant sur 95.660 véhicules, selon le porte-parole du gouvernement, Mustapha Baïtas, lors d’un point de presse hebdomadaire du Conseil de gouvernement.

Pour rappel, entre mars 2022 et février 2024, une aide exceptionnelle avoisinant 7 milliards de dirhams a été débloquée par le gouvernement pour faire face à la hausse des prix à la pompe liée à la guerre en Ukraine.

Calqué sur le même mécanisme, le dispositif lancé permet de centraliser et de vérifier rapidement les demandes des transporteurs, mais aussi d’assurer une distribution rapide et efficace des aides. Le dispositif prévoit des subventions comprises entre 2.200 et 6.200 dirhams, selon la catégorie du véhicule de transport (taxis, autocars, autobus, camion…).

Cette mesure vise trois objectifs: contenir l’effet de la hausse des carburants sur le marché intérieur, préserver le pouvoir d’achat de la population et garantir l’approvisionnement régulier des marchés et la continuité des chaînes logistiques.

Grâce à ce mécanisme, il n’y a pas eu de répercussions directes de la hausse des prix des carburants sur les transports et donc sur les usagers. Une situation qui atténue très fortement l’impact inflationniste de la hausse des carburants sur les prix des produits transportés et préserve autant que possible le pouvoir d’achat des consommateurs.

Cette mesure d’aides directes aux transporteurs, avec ses impacts notables soit-elle, ne bénéficie pas aux propriétaires de véhicules particuliers qui devront boire la tasse. D’autres mesures tendent à généraliser les bénéficiaires des interventions étatiques visant à atténuer l’impact de la hausse des prix des carburants en jouant sur la variable fiscale.

Namibie, Cap-Vert, Afrique du Sud: réduction des taxes

Certains pays agissent sur la variable fiscale, sachant que les impôts et taxes pèsent souvent très lourd dans les prix des carburants.

En effet, les taxes sur les carburants constituent d’importantes sources de recettes fiscales pour presque tous les pays. Pour s’en rendre compte, il faut souligner que dans certains pays, les taxes sur les carburants représentent plus de 50% du prix du litre à la pompe aussi bien des les pays développés que des pays émergents et en développement. En France, lorsque le prix du litre d’essence valait 1,70 euro, les taxes représentaient à elles seules 0,89 euro, soit 52,35% du tarif.

Au Maroc, par exemple, les taxes comprennent la Taxe intérieure sur la consommation (TIC) qui est fixe (2,42 dirhams par litre) et la TVA fixe de 10% dont le montant de la recette générée varie à la hausse ou à la baisse en fonction du coût d’achat de l’importation du carburant (cours du carburant selon la référence de Rotterdam, assurance et fret).

En cas de hausse des prix, comme c’est le cas actuellement où le baril a presque doublé par rapport à son niveau d’avant la guerre, la TVA renchérit le tarif à la pompe.

Résultat, en réduisant les taxes ou en les supprimant temporairement, les gouvernements acceptent de renoncer à des recettes fiscales pour atténuer l’impact de la hausse des carburants sur les citoyens. C’est en quelque sorte une subvention sur les carburants qui bénéficie à tous les automobilistes et opérateurs économiques.

Cette mesure est adoptée par certains pays africains. C’est le cas de la Namibie qui a réduit de 50% les taxes sur les carburants jusqu’à fin juin 2026. «Cette mesure est rendue nécessaire par la forte volatilité des prix des produits pétroliers, résultant des tensions géopolitiques en cours au Moyen-Orient», a expliqué Modestus Amutse, ministre de l’Énergie de la Namibie.

Il a expliqué que le gouvernement va recourir au Fonds national de l’énergie pour contribuer à stabiliser la volatilité des prix des carburants du 1er avril au 30 juin 2026.

Ce petit pays d’un pays plus de 3 millions d’habitants consomme mensuellement environ 100 millions de litres d’essence et de diesel. La renonciation de 50% des taxes sur les carburants coûte environ 500 millions de dollars namibiens, soit 29 millions de dollars US, sur le second trimestre de l’année en cours.

A l’instar de la Namibie, le Cap-Vert a réduit les taxes sur les carburants, le gouvernement envisage de suspendre le mécanisme d’ajustement mensuel des prix des carburants dans le but de protéger les ménages et les entreprises. Le gouvernement envisage ainsi d’indemniser les entreprises importatrices pour les pertes subies du fait de la suspension temporaires des ajustements des prix des carburants importés.

L’Afrique du Sud a réduit temporaire la taxe sur les carburants afin d’atténuer l’impact de la hausse des prix liée au conflit au Moyen-Orient. Le gouvernement a décidé une baisse de 3 rands par litre pendant un mois, à compter du 1er avril 2026. Cette décision est annoncée alors que les prix des carburants ont connu de fortes hausses à l’instar du gazole et de l’essence dont les prix du litre ont augmenté de respectivement 40% et 15%, malgré la réduction de taxe.

Ce renoncement à une partie de la taxe se traduira par un manque à gagner de près de 6 milliards de rands de recette fiscales durant le mois d’avril. Une mesure identique a été prise en 2022 lors du déclenchement de la guerre Russie-Ukraine avec une réduction de 1,5 rand par litre de la taxe sur les carburants. Une mesure restée en vigueur plusieurs mois avant d’être supprimée.

Reste que si les aides directes et les réductions des taxes contribuent à atténuer les impacts de la hausse des prix à la pompe, d’autres gouvernements prennent diverses initiatives. C’est le cas de l’Égypte et de l’Éthiopie, très affectés par les effets de la guerre au Moyen-Orient.

Egypte: couvre-feu énergétique

L’Égypte, qui a augmenté les prix des carburants de 30%, est l’un des pays les plus impactés par la guerre au Moyen-Orient.

Outre les effets de la fermeture du détroit d’Ormuz, le pays fait face au contournement du canal de Suez par les navires marchands et les pétroliers qui craignent les attaques des houtis, alliés des Iraniens.

Cette guerre érode des pans entiers de l’économie égyptienne: recettes du canal de Suez, tourisme, exportations et importations vers les pays du Golfe. En réponse, les autorités ont pris une mesure radicale pour réduire la facture énergétique. Le gouvernement a tout simplement imposé un couvre-feu commercial pour réduire la consommation énergétique du pays durant cette période difficile.

Ainsi, depuis le samedi 28 mars, le gouvernement a ordonné la fermeture des commerces, restaurants et centres commerciaux dès 21h en semaine – du samedi au mercredi. L’objectif visé est de freiner la facture énergétique qui a plus que doublé en l’espace d’un peu plus d’un mois en réduisant les activités nocturnes. Ce couvre-feu commercial s’étalera du 28 mars au 28 avril.

«Les magasins, centres commerciaux, restaurants et cafés seront tous fermés en semaine à 21h00, à l’exception du jeudi et du vendredi (soirs de weekend) où nous les autoriseront jusqu’à 22h00», a annoncé le Premier ministre Moustafa Madbouly, expliquant cette mesure par le fait que «notre facture mensuelle était de 560 millions de dollars par mois. Aujourd’hui, pour la même quantité, son prix passe à 1650 millions de dollars».

Autres mesures prises, l’éclairage public et les enseignes publicitaires routières ont été réduits au strict minimum. Les administrations publiques sont tenues de cesser toute activité et éteindre leurs réseaux électriques dès 18h. Le gouvernement n’exlut pas l’instauration de jours de télétravail pour les fonctionnaires, comme c’était le cas lors de la crise sanitaire du Covid.

Autant de mesures sensées contribuer à réduire la facture énergétique du pays et atténuer les sorties de devises dans une conjoncture marquée par des impacts négatifs sur les leviers d’entrée de devises du pays (exportations, canal de Suez et tourisme).

Les autorités égyptiennes ont néanmoins annoncé que les restrictions annoncées ne toucheront ni les touristes, ni les destinations phares (Hurghada, Louxor, Assouan, Charm el-Cheikh…) qui bénéficient d’exemptions totales.

Éthiopie: la marche et le congé

L’Éthiopie, second pays le plus peuplé d’Afrique, fait face à une pénurie aigüe de carburant consécutive à la perturbation des chaînes d’approvisionnement du pays suite à la fermeture du détroit d’Ormuz.

L’approvisionnement quotidien en diesel a été divisé par deux depuis le début de la guerre, passant de 9,2 à 4,5 millions de litres. Conséquence, la capitale du pays est défigurée par des files interminables de véhicules à l’arrêt autour des stations-service souvent à sec.

Face à cette situation, les autorités ont décidé de réserver la priorité aux véhicules de transport public et aux tracteurs agricoles. Le Premier ministre Abiy Ahmed a appelé la population à «utiliser le carburant avec parcimonie» et à «privilégier les déplacements à pied».

Face à cette situation inédite, le gouvernement a donné l’ordre de mettre en congé annuel tous les employés non essentiels de l’administration et des entreprises publiques. Une mesure radicale qui reflète la gravité de la crise.

Ces mesures prises par les pays africains, loin d’être exhaustives, peuvent contribuer à atténuer les impacts de la crise. Mais si la guerre s’installe dans la durée, ces initiatives risquent d’être insuffisantes, sinon trop lourdes pour les finances publiques des États.

In fine, à l’instar de la crise sanitaire du Covid et celle du début de la guerre Russie-Ukraine, ce conflit moyen-oriental met en exergue, une fois encore, l’extrême vulnérabilité logistique des pays africains.

Par Moussa Diop
Le 01/04/2026 à 16h47