En Côte d’Ivoire, le «casse-tête» des stocks de cacao qui s’accumulent

Le 17 mars 2026, à Aboisso, un ouvrier ramasse les résidus de cacao après séchage devant un entrepôt où le cacao est en attente d'être expédié.. AFP or licensors

Le 24/03/2026 à 06h46

Sur la place d’Aboisso, dans le sud-est ivoirien, des fèves de cacao sèchent sur des bâches au soleil avant de retourner dans leur hangar, où elles s’abîment depuis plusieurs mois dans l’humidité, symbole d’une crise qui persiste dans le secteur.

En Côte d’Ivoire, premier exportateur mondial d’or brun, le prix d’achat aux planteurs est fixé par l’Etat et début octobre, juste avant la présidentielle qui a vu la réélection d’Alassane Ouattara, il avait atteint 2.800 francs CFA le kilo (4,27 euros), du jamais vu dans le pays.

Mais après avoir atteint des sommets fin 2024, les cours mondiaux du cacao avaient déjà commencé à dévisser à l’été 2025, notamment en raison du retour d’une production abondante après des années de pénurie, et le prix d’achat ivoirien est ainsi devenu trop élevé.

Résultat, les exportations ont ralenti, les stocks se sont entassés dans les entrepôts des coopératives agricoles - intermédiaire entre producteurs et exportateurs tels des dépôts-ventes - et beaucoup de planteurs n’ont pas été payés.

Pour ces derniers, la douche froide redoutée est arrivée début mars.

Afin d’enrayer la crise dans un secteur qui pèse 14% du PIB et fait vivre 5 millions de personnes, le gouvernement ivoirien a drastiquement baissé le prix d’achat du cacao aux planteurs, à 1.200 francs (1,82 euro).

Quelques semaines après cette décision, dans les hangars d’Aboisso, les fèves continuent de s’abîmer au contact prolongé de l’humidité tropicale.

«On est obligés, de temps en temps, de les exposer au soleil pour limiter les dégâts. Sinon la moisissure rentre dans le produit et on ne saura pas où le vendre», explique à l’AFP Dongo Yao Kra, 49 ans, président de la coopérative Socoopagos qui travaille avec quelque 2.300 producteurs de la région du Sud-Comoé.

Ce processus de séchage a un coût: «plus on perd du temps, plus on perd en qualité», ajoute t-il, soulignant un manque à gagner supplémentaire pour la coopérative.

Une partie de ce stock concerne la récolte faite avant la baisse du prix du cacao, et la coopérative s’était engagée à l’honorer auprès des producteurs à 2.800 francs le kilo.

«C’est un véritable casse-tête chinois», résume M. Yao Kra qui évalue le coût total qu’il devrait débourser à 230 millions de francs CFA (350.000 euros), une somme introuvable dans sa trésorerie.

«Il faut qu’on nous respecte»

La semaine dernière, une réunion de crise convoquée par la coopérative a rassemblé une cinquantaine de planteurs à Songan, un village à trois heures de piste au nord d’Aboisso.

Au milieu des échanges mécontents, en français ou en malinké, on s’indigne du timing de cette baisse du prix du cacao.

«C’est comme si on avait arrêté un match de foot en plein milieu pour changer les règles», dénonce avec véhémence Antoine Ouattara Sié Kouabou, 54 ans et père de cinq enfants, qui attend toujours son dû pour sa production de 830 kilos.

Certains producteurs craignent même de retourner dans leurs champs, où la main d’œuvre qu’ils emploient d’ordinaire attend elle aussi d’être rémunérée.

En janvier pourtant, le Conseil Café Cacao (CCC), organe régulateur de la filière, s’était engagé à racheter les volumes n’ayant pas trouvé preneur, mais à ce jour, dans la coopérative, seules 45 sur 380 tonnes ont été enlevées.

D’aucuns regrettent aussi que la «promesse» de l’État de garantir le prix du cacao par temps difficiles, via un fond de réserve du CCC, n’ait pas été tenue.

«C’est une arnaque, ils nous ont trompés», déplore Dolford Diby, 55 ans, qui survit aujourd’hui grâce à ses autres activités, la culture de l’hévéa et l’élevage de porcs.

«Ce pays repose sur l’agriculture, il faut qu’on nous respecte», ajoute t-il.

Alors on tente le tout pour le tout. S’agissant de la production antérieure à mars: «Accepteriez-vous d’être payés à 1.200 francs?», lance un membre de la coopérative à l’assemblée des planteurs.

Les sourcils se froncent et les voix grondent. «Non!», répond l’un, se levant de sa chaise. «On n’est pas d’accord!», renchérit un autre, brandissant un reçu où il est écrit noir sur blanc qu’il serait payé 2.800 francs le kilo.

Même son de cloche dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, à Duékoué, rapporte à l’AFP le planteur et syndicaliste Yao Yao. «C’est l’État qui doit prendre les choses en main, ou bien les exportateurs», estime-t-il.

Mercredi, le vice-président de l’interprofession du cacao (OIA), Obed Blondé Doua, a fait savoir à la presse qu’il restait « entre 57.000 et 60.000 tonnes » de cacao à enlever sur les 100.000 initialement recensées.

Deux semaines plus tôt, le ministre Bruno Koné indiquait lui sur RFI que 64.000 tonnes avaient déjà été achetées.

Le CCC n’a pas répondu aux sollicitations de l’AFP.

«Faisons en sorte que les producteurs puissent gagner les 2.800 francs sur le stock résiduel», a encouragé M. Blondé Doua, «pour que le climat social puisse être paisible».

Par Le360 Afrique (avec AFP)
Le 24/03/2026 à 06h46