Gabon: les retombées économiques de la censure numérique

Le 25/03/2026 à 16h01

VidéoDepuis le 17 février, l’accès aux plateformes sociales est coupé sur l’ensemble du territoire. Une mesure de la Haute autorité de la communication qui, au-delà du débat sur les libertés publiques, asphyxie peu à peu tout un pan de l’économie numérique. Pendant ce temps, le pays est suspendu à une décision politique dont personne ne connaît l’échéance.

Dans les locaux de cette agence d’importation de véhicules à Libreville, l’ambiance est studieuse. Trop studieuse. Les commandes en ligne se comptent désormais sur les doigts d’une main. Ici, plus de publicité ciblée, plus de contact client instantané. Les téléphones sonnent encore, mais ils ne suffisent plus à combler le vide laissé par l’absence de TikTok, Facebook et WhatsApp.

En février dernier, la Haute Autorité de la Communication (HAC) au Gabon avait annoncé la suspension immédiate et «jusqu’à nouvel ordre» des réseaux sociaux sur le territoire gabonais, évoquant un risque de «dérives conflictogènes».

Près de trois mois plus tard, Philippe Ntotome, agent commercial, observe son bureau déserté par les leads numériques qui faisaient autrefois le sel de son métier. «L’impact est vraiment réel. Sur le plan de la visibilité, nos clients ne sont plus fidélisés», explique-t-il, l’air dépité . «Nous, on utilise TikTok, Facebook pour diffuser nos messages de vente de véhicules. Avec la suspension des réseaux sociaux, notre chiffre a baissé. Avant, on tournait autour de 90% de vente.»

Ce constat, des milliers d’opérateurs économiques le partagent au Gabon. E-commerçants, artisans, prestataires de services, influenceurs et petites entreprises ont bâti ces dernières années leur modèle sur la force de frappe des réseaux sociaux. La décision de la HAC, justifiée officiellement par des impératifs de régulation et de sécurité publique, a brutalement interrompu cette dynamique.

Face à ce qu’ils considèrent comme une atteinte à leurs libertés fondamentales, un collectif de citoyens, dont des professionnels du numérique, a saisi la justice. Leur espoir : faire plier la HAC devant la plus haute instance du pays. Mais le verdict de la Cour constitutionnelle a été sans appel : un rejet pour «incompétence».

Teddys Akue Essimengane, juriste et membre du collectif des requérants, revient sur ce revers procédural. «Ce communiqué pris par la Haute autorité de la communication venait restreindre un droit fondamental qui est celui de la communication. C’est dans cet esprit que nous nous sommes dirigés vers la Cour constitutionnelle, l’estimant compétente en la matière. Mais elle nous a orientés vers le Conseil d’État.»

Un renvoi qui, pour les plaignants, s’apparente à un parcours du combattant administratif. Saisir le Conseil d’État, attendre une éventuelle suspension du décret, puis un jugement sur le fond: un calendrier que peu d’entreprises peuvent se permettre dans un secteur où chaque jour sans visibilité se traduit par des pertes sèches.

La grogne qui enfle a fini par susciter une réaction de la présidence gabonaise. Son porte-parole, Théophane Nzame Nzé Biyoghe, brandit l’argument d’une meilleure régulation des réseaux sociaux pour justifier ce silence numérique. «Il ne s’agit pas simplement de suspendre pour suspendre. Il s’agit de suspendre pour mieux réguler tout en comprenant l’impatience de nos compatriotes.»

Une position qui peine à convaincre les acteurs économiques, confrontés à une réalité bien plus concrète. L’économie numérique gabonaise, qui avait connu un essor remarquable porté par l’entrepreneuriat des jeunes, se trouve aujourd’hui en zone de turbulences. Sans accès aux messageries instantanées pour négocier les ventes, sans algorithmes pour générer des prospects, des centaines de petites structures sont contraintes au ralentissement, voire à la mise en sommeil.

Pendant ce temps, le pays tout entier reste suspendu à une décision politique dont personne ne connaît l’échéance. Une situation difficile dans un monde où le virtuel est devenu aussi vital que l’eau courante. Pour Philippe Ntotome et ses confrères, l’attente n’est plus seulement une question de principe : c’est une question de survie économique.

Par Ismael Obiang Nze (Libreville, correspondance)
Le 25/03/2026 à 16h01