Dans son Insight Report «Africa Hydrogen», publié en janvier 2026, l’Energy Industries Council (EIC) fait un constat clair: le continent «fait face à plus de défis que la plupart», entre infrastructures limitées, demande locale d’électricité, rareté de l’eau et projets trop ambitieux qui «ne sont pas susceptibles de se matérialiser».
Cette alerte n’est pas une formule. Elle décrit un verrou économique classique qui soutient que tant que les projets n’ont pas franchi la rampe du FID, ils restent des portefeuilles de promesses, incapables de verrouiller la dette, de contractualiser la chaîne d’approvisionnement, de sécuriser les délais, et donc de convaincre les acheteurs. Autrement dit, l’hydrogène vert africain ne manque pas d’imagination; il manque d’architecture de marché.
Le rapport insiste sur le fait que la marche à franchir n’est pas seulement technologique, elle est d’abord financière et contractuelle. L’EIC estime que des «mécanismes de financement, comme ceux observés en Europe», pourraient «soutenir le développement précoce des projets et les amener au crucial jalon du FID».
Derrière cette phrase, il y a une réalité économique froide qui est que l’hydrogène vert n’est pas un produit qui s’écoule tout seul. Il suppose des investissements lourds et coordonnés, et surtout une garantie de revenus à long terme. Sans acheteurs engagés et sans cadre de financement qui absorbe une partie du risque amont, le projet reste dans une zone grise: trop cher pour être auto-financé, trop risqué pour être financé sans sécurité de débouchés. Ainsi, le FID devient alors un filtre impitoyable: il ne sanctionne pas la qualité d’une vision, mais la capacité d’un projet à sécuriser ses hypothèses de marché.
Cependant, le rapport liste d’emblée les contraintes de base: «infrastructure limitée», «demande locale d’électricité», «rareté de l’eau». Chacune renvoie à un coût systémique.
L’infrastructure d’abord, car produire de l’hydrogène vert, ce n’est pas simplement installer des électrolyseurs alimentés par du renouvelable. L’EIC note ainsi que les producteurs d’Afrique du Nord seront connectés aux consommateurs européens via des réseaux de pipelines «qui s’étendront sur des milliers de kilomètres» et relieront «plusieurs réseaux planifiés par les opérateurs de transport».
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Cette séquence est décisive, car elle souligne que le coût, la coordination et le calendrier des infrastructures conditionnent la viabilité économique du modèle export. C’est aussi une stratégie qui est de «bâtir un système de raccordement, renforcement du réseau, logistique, stockage, transport, ports, parfois conversion en dérivés comme l’ammoniac.», précise le rapport.
La rapport évoque aussi l’électricité qu’il mentionne explicitement par la «demande locale d’électricité». C’est un dilemme de politique économique, une partie de l’électricité renouvelable peut être captée par des projets d’export d’hydrogène, alors même que les besoins domestiques restent élevés. Cette tension n’est pas qu’éthique, précise l’EIC, estimant qu’elle est financière car si «le système électrique est sous contrainte, le coût d’opportunité de l’énergie grimpe, la compétition pour les capacités s’intensifie, et le risque politique s’invite dans les modèles financiers.»
Enfin l’eau, contrainte souvent sous-estimée dans les narratifs. L’EIC cite la «rareté de l’eau» comme obstacle structurel. Or, dans de nombreux pays à fort potentiel solaire, la pression hydrique est déjà un facteur macroéconomique. Lorsque le dessalement devient nécessaire, c’est une couche supplémentaire d’investissement, d’énergie et d’infrastructure, donc une hausse du coût complet de production, et un risque d’acceptabilité.
Des mégaprojets face au risque de la non réalisation
Le rapport est particulièrement direct sur la taille des projets annoncés: il évoque des «projets ambitieux qui ne sont pas susceptibles de se matérialiser». Dans une interprétation, elle peut être fait comme une lecture économique, car elle renvoie au piège du gigantisme: plus le projet est grand, plus il est censé bénéficier d’économies d’échelle; mais plus il exige en contrepartie une synchronisation parfaite entre financement, infrastructure, permis, chaîne d’approvisionnement, et contrats de vente. Le moindre décalage fait exploser les coûts et décale les recettes, ce qui fragilise la bancabilité.
Cette mise en garde est stratégique. Elle suggère que la trajectoire la plus robuste n’est pas forcément celle des plus grands effets d’annonce, mais celle d’une montée en puissance graduelle, avec des projets capables de franchir des paliers, d’installer une crédibilité industrielle, puis d’élargir l’échelle.
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L’EIC pointe une structuration géographique nette: «les nations nord-africaines, l’Égypte et le Maroc, représentent plus de la moitié des projets en développement actif, avec 37», dans une logique de devenir «des exportateurs clés» orientés vers «le marché européen».
Ce passage est lourd de sens parce qu’il décrit une économie de proximité pour l’Europe qui devient le débouché naturel, par la géographie, la demande industrielle potentielle, et l’architecture de transport envisagée. Le rapport précise que cette relation est pensée via des pipelines transcontinentaux. Le Royaume, dans cette configuration, apparaît comme un pivot double: d’un côté, un «pays exportateur potentiel; de l’autre, un maillon possible d’un corridor d’infrastructures et de standards (techniques, contractuels, réglementaires) tourné vers l’Europe.»
Mais la promesse européenne n’est pas une garantie, elle renvoie au point central du rapport: sans mécanismes de financement et sans capacité à franchir le FID. Cependant, la connexion au marché reste une projection.
Dans son rapport, l’EIC identifie un autre talon d’Achille: la capacité industrielle locale. Le rapport observe qu’«à court terme», les projets africains «dépendront d’acteurs internationaux pour fournir des pièces clés d’équipement», tandis que les capacités locales se concentreront sur «la mise à niveau des infrastructures», les activités «balance of plant», ainsi que l’«exploitation et maintenance» des futures installations.
Ce diagnostic est capital pour l’économie réelle. Il signifie que, dans l’immédiat, la valeur la plus technologique et la plus exportable de la chaîne restera largement importée. Cela pèse sur les balances commerciales, sur les délais, et sur l’exposition aux risques de supply chain (capacité industrielle mondiale, tensions géopolitiques, volatilité des prix). En parallèle, le rapport ouvre une piste: l’ancrage local peut commencer par les segments les plus proches du terrain, ceux qui structurent l’écosystème industriel et l’emploi: ingénierie d’intégration, travaux, réseaux, maintenance, services.
Le rapport note que plusieurs pays «cherchent à attirer des acteurs internationaux» via la mise en place de «corridors hydrogène» et de «clusters nationaux». Là encore, la logique est économique, un cluster réduit les coûts de coordination, mutualise certaines infrastructures, crée une masse critique de compétences, et accélère l’apprentissage industriel. Un corridor, lui, est une promesse de fluidité: énergie, eau, transport, ports, permis, normes.
Mais le rapport, en rappelant la difficulté à passer au FID, sous-entend une règle: ces infrastructures ne valent que si elles produisent rapidement de la bancabilité. Sinon, elles restent de la politique de vitrine.




