Le 16 janvier, Casablanca a accueilli la troisième édition du AfricaMed Business Forum, organisée en marge de la Coupe d’Afrique des Nations. Le choix du calendrier et du lieu n’est pas fortuit. Alors que le Maroc accueille la compétition continentale et se projette vers la Coupe du monde 2030, la métropole économique du royaume s’est imposée comme un laboratoire grandeur nature des interactions entre sport, infrastructures, investissements et attractivité territoriale.
Le thème retenu– «De 0,5% à 5% du PIB: la Décennie de l’Industrie Sportive Africaine» – a servi de fil conducteur à deux journées d’échanges où se sont croisés responsables publics, dirigeants d’entreprises, investisseurs, représentants du monde sportif et experts sectoriels. L’objectif affiché est clair: faire du sport un secteur productif à part entière, au-delà de l’événementiel et des performances athlétiques.
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Longtemps appréhendé comme un espace de cohésion sociale et de rayonnement culturel, le sport est désormais analysé comme une économie transversale. À l’échelle mondiale, le marché du sport est évalué à plus de 700 milliards de dollars. En Afrique, sa contribution reste marginale, inférieure à 0,5% du produit intérieur brut continental.
Ce décalage, largement documenté, ne traduit pas un déficit de demande ou de talents, mais une faiblesse de structuration. Le sport africain génère de la valeur, souvent captée en dehors du continent, faute de chaînes de valeur intégrées, de mécanismes de financement adaptés et d’un secteur privé suffisamment engagé. C’est ce diagnostic qui a nourri les débats du Forum.
Dans son allocution d’ouverture, la commissaire de l’Union africaine chargée du développement économique, du tourisme, du commerce, de l’industrie et des mines, Mme Francisca Tatchouop Belobe, a inscrit cette réflexion dans le cadre des priorités continentales. Elle a rappelé que la CAN, au-delà de sa dimension sportive, constitue un puissant levier d’unité africaine, de visibilité internationale et d’opportunités économiques.
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Le choix du Maroc pour accueillir la compétition illustre, selon elle, la trajectoire d’un pays ayant fait du sport un pilier de son développement économique et territorial, sous l’impulsion du roi Mohammed VI. À travers les infrastructures, la planification urbaine et l’articulation avec les politiques industrielles, le sport est progressivement intégré aux stratégies publiques.
L’Union africaine, a-t-elle souligné, porte désormais une ambition explicite : faire passer la contribution du sport de 0,5% à 5% du PIB africain à l’horizon 2035. Cette «Décennie de l’industrie sportive africaine» s’inscrit dans la continuité de l’Agenda 2063 et repose sur des leviers identifiés : politiques publiques cohérentes, infrastructures économiquement viables, valorisation des talents, innovation technologique et inclusion des jeunes et des femmes.
De la vision à l’industrialisation
Cette volonté de changement d’échelle a également été portée par Loubna Karroum, présidente directrice générale de Kardev et initiatrice du Forum. Selon elle, l’Afrique n’a jamais manqué ni de talents ni de marchés, mais de plateformes capables de transformer ce potentiel en valeur durable.
Après deux éditions fondatrices, la troisième marque un tournant stratégique : celui du passage de la réflexion à l’industrialisation. Le sport y est envisagé comme un pilier de diversification économique, au croisement de l’investissement productif, de l’innovation et de la coopération Sud-Sud. Dans un contexte où le sport mondial représente près de 1% du PIB global, l’écart avec l’Afrique apparaît moins comme une fatalité que comme un retard organisationnel.
La décennie 2025-2035 est présentée comme celle où le continent pourrait structurer et financer une économie du sport capable de générer, selon les organisateurs, plusieurs dizaines de milliards de dollars et des millions d’emplois, à condition de mobiliser durablement le capital africain.
L’un des temps forts du Forum a été le panel intitulé «De la passion à la production: bâtir les chaînes de valeur du sport». L’intervention de Junior Binyam, ancien directeur média et chef de cabinet de la Confédération Africaine de Football, a apporté un éclairage chiffré sur l’évolution du football africain. Partant d’un exemple immédiat, celui de la finale de la CAN, il a mis en évidence l’écart entre le prix officiel des billets et leur valorisation sur le marché parallèle, parfois multipliée par dix. Ce différentiel, a-t-il expliqué, constitue un indicateur du potentiel économique encore insuffisamment capté par les structures officielles.
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Le recul historique est tout aussi révélateur. À la fin des années 1980, les comptes cumulés de la CAF affichaient à peine 500 000 dollars, rendant incertaine l’organisation même des réunions. En 2017, les réserves de trésorerie atteignaient 150 millions de dollars, hors immobilisations, avant même l’intégration complète des revenus de la CAN 2017 au Gabon. Les contrats de commercialisation conclus pour la période 2017-2024 garantissaient déjà un minimum d’un milliard de dollars sur douze ans.
Ces chiffres, a insisté Junior Binyam, ne relèvent pas de projections mais de faits établis. Ils illustrent la transformation progressive du football africain en une industrie capable de produire des compétitions de niveau mondial, avec un rôle croissant des États et un accompagnement structurant du Maroc.
Le sport comme catalyseur multisectoriel
Au-delà du football, les échanges ont mis en lumière le caractère transversal des retombées sportives. Organiser une CAN ne se limite pas à la construction de stades: cela implique des routes, des hôpitaux, des infrastructures urbaines, des chaînes logistiques et des services. Cette dimension explique, selon Junior Binyam, la démocratisation progressive de l’accueil des grandes compétitions sur le continent.
Le capital humain constitue l’autre pilier central. Avec 40% de la population âgée de moins de 15 ans, l’Afrique dispose d’un réservoir unique d’athlètes potentiels, de consommateurs et d’entrepreneurs. À l’horizon 2050, cinq pays africains devraient à eux seuls dépasser le milliard d’habitants, dessinant un marché intérieur sans équivalent.
Cette dynamique démographique pose toutefois la question de l’intégration du sport aux politiques publiques. Agriculture, industrie textile, urbanisme, transport, éducation et santé ne peuvent être pensés séparément. L’exemple du coton, massivement exporté brut avant d’être réimporté sous forme de produits finis, a illustré les pertes de valeur induites par l’absence de transformation locale.
Le rôle décisif du secteur privé
Lors du même panel, Loubna Karroum a insisté sur un point récurrent des discussions: sans secteur privé structuré, il n’y a pas d’industrialisation possible. Les matières premières existent, les marchés aussi, mais l’offre demeure fragmentée et les investisseurs encore prudents.
Le sport, a-t-elle rappelé, ne se limite pas aux compétitions ponctuelles. Il est devenu une pratique quotidienne, générant une économie diffuse faite d’équipements, de coaching, de nutrition, de santé, de contenus et de services. Les liens avec le tourisme, l’agriculture ou le bien-être sont concrets, même s’ils restent souvent mal compris.
L’essor rapide de disciplines comme le padel illustre cette capacité de diffusion car en quelques années, des terrains, des clubs, des marques et des événements ont émergé, créant un écosystème économique complet. D’autres pratiques suivront, à condition que l’investissement accompagne la demande.
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Derrière les débats techniques, une idée a traversé l’ensemble des interventions notamment celle de la souveraineté économique. En structurant ses chaînes de valeur sportives, l’Afrique pourrait non seulement capter davantage de revenus, mais aussi réduire sa dépendance aux importations, créer des emplois locaux et renforcer la cohésion sociale. D’ailleurs la santé publique, souvent reléguée au second plan, a également été évoquée comme un enjeu économique à long terme. Investir dans le sport, c’est aussi prévenir les coûts futurs liés à la sédentarité et à l’exclusion, dans des sociétés à forte croissance démographique.
Le AfricaMed Business Forum 2026 n’a pas prétendu apporter des solutions immédiates. Il a toutefois posé les bases d’un récit économique alternatif, où le sport cesse d’être un simple spectacle pour devenir un levier de production, d’emplois et d’intégration continentale. La décennie qui s’ouvre dira si cette ambition– faire passer le sport africain de 0,5 % à 5 % du PIB– restera un horizon stratégique ou deviendra une réalité mesurable.




