L’Inde suspend ses exportations de riz: et si l’Afrique en profitait pour briser sa dépendance?

Un champ de riz.

Le 04/08/2023 à 08h07

L’Inde a annoncé le 20 juillet, la suspension de ses exportations de riz blanc non basmati (non parfumé) pour garantir l’approvisionnement de son marché intérieur dans un contexte de forte inflation. Cette décision pourrait impacter plusieurs pays africains qui figurent parmi les principaux clients de l’Inde. Et si ces Etats transformaient cette épreuve en opportunité, en misant davantage sur la production locale pour briser cette dépendance?

S’achemine-t-on vers une pénurie de riz en Afrique? La question mérite d’être posée après la décision de l’Inde de suspendre ses exportations de riz blanc non basmati (non parfumé), depuis le 20 juillet dernier. A travers cette mesure, le pays souhaite garantir un approvisionnement «adéquat» pour les consommateurs indiens et «atténuer la hausse des prix sur le marché intérieur», selon le ministère indien de la Consommation et de l’alimentation.

L’annonce a eu l’effet d’une bombe sur le marché international, puisque l’Inde représente 40% des expéditions mondiales de cette céréale. En 2022, New Dehli a exporté 22 millions de tonnes dans 140 pays, dont 10,3 millions de tonnes de riz non parfumé, soit environ le quart des exportations.

L’Afrique, très dépendante du riz indien, pourrait pâtir de cette mesure. Denrée la plus consommée dans de nombreux pays du continent, principalement en Afrique de l’Ouest, cet «or blanc» aiguise les appétits des consommateurs.

D’après le centre de recherche Africa Rice, l’Afrique représente 32% des importations mondiales de riz, puisque «la production de riz ne couvre qu’environ 60% de la demande actuelle en Afrique subsaharienne».

Sur le continent, le Nigéria, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Togo, le Cameroun, et le Bénin, sont les principaux clients de l’Inde. Le Bénin par exemple en importe 75% de ses besoins en riz. En 2021, ce pays a acheté plus de 1,2 million de tonnes de riz non basmati indien, ce qui en faisait le premier importateur africain de l’«or blanc» indien, devant le Sénégal, la Côte d’Ivoire, la Guinée et le Togo.

Le Sénégal, cinquième producteur de riz en Afrique de l’Ouest, aussi est fortement dépendant des cargaisons indiennes. Sur les 1,2 voire 1,5 million de tonnes de riz achetées sur le marché international, plus de la moitié provient de l’Inde.

Top 3 des importateurs de riz en Afrique de l’Ouest en 2022

PaysRangImportations
Nigeria1er2,5 millions de tonnes
Côte d’Ivoire2ème1,9 million de tonnes
Sénégal3ème1,5 millions de tonnes

Source: Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD).

Cette suspension des exportations du riz indien n’est pas une première. En 2022, le pays avait interdit des exportations de riz de brisure (sous-produit du processus de production du riz), après une sécheresse importante qui sévissait dans les principales régions rizicoles, et imposé une taxe de 20% sur les exportations de riz de qualité supérieure.

Selon l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (Ifpri), la part de marché dans les importations de riz dépasse les 80% dans de nombreux pays africains.

L’inflation, l’autre facteur aggravant

L’autre facteur qui risque d’impacter la trésorerie des pays africains, c’est la probable flambée des prix du riz sur le marché international, découlant de la décision des autorités indiennes. Une montée en flèche observée depuis début 2022, et qui s’est aggravée depuis l’avènement du Covid-19.

La guerre russo-ukrainienne, l’impact des changements climatiques sur les rendements des rizières, les intempéries en Asie du Sud, ainsi que l’augmentation des coûts de production en raison de la hausse des prix des engrais, ont accentué cette inflation.

Des pays comme la Guinée et le Niger ont récemment annoncé l’interdiction des exportations de riz pour privilégier la consommation locale.

A en croire Krishna Rao, président de la Rice Exporters Association (TREA), « l’interdiction soudaine des exportations serait très douloureuse pour les acheteurs qui ne peuvent remplacer les cargaisons. L’Inde perturberait le marché mondial du riz beaucoup plus rapidement que l’Ukraine ne l’a fait sur le marché du blé avec l’invasion de la Russie ».

Développer la production locale

A toute chose malheur est bon, a-t-on coutume de dire. Pour de nombreux experts agricoles, la suspension des exportations de l’Inde et cette conjoncture peu favorable, devraient inciter les pays africains à miser davantage dans la production rizicole locale pour briser cette dépendance.

Il est heureux de constater que certains d’entre eux semblent l’avoir compris. C’est le cas en Côte d’Ivoire où les importations en provenance d’Inde ont chuté de 24% entre 2021-2022, grâce à une politique de substitution des importations par le riz ivoirien.

Le Sénégal, qui a produit 950.000 tonnes de riz en 2022-2023, mise aussi de plus en plus sur production locale, et essaye de convaincre les consommateurs dont une partie remettent en cause la qualité du riz local par rapport au riz importé.

Top 5 producteurs de riz en Afrique de l’Ouest pour la saison 2022-2023

PaysRangProduction
Nigéria1erenviron 5 millions de tonnes
Guinée2èmeenviron 1,95 million de tonnes
Mali3ème1,8 million de tonnes
Côte d’Ivoire4ème1,1 million de tonnes
Sénégal5ème950.000 tonnes

Source: Département américain de l’agriculture.

Au Nigeria, premier producteur de riz en Afrique, le riz importé est ultra-taxé à l’arrivée dans les ports et interdit d’entrer par la route. Mieux, la deuxième puissance économique du continent investit aussi dans la transformation de cette céréale, dans sa stratégie d’autosuffisance en riz.

Le 19 mai dernier, l’ancien président Muhammadu Buhari avait inauguré une nouvelle usine de traitement de riz d’une capacité de transformation de 90 tonnes par jour à Kwali, dans la capitale Abuja.

S’inspirer de l’expérience sud-coréenne

Quatre mois plutôt, le 23 janvier, l’Etat nigérian avait mis en service la plus grande usine de transformation de riz du continent, l’usine de traitement de riz d’Imato, basée à Lagos. D’une superficie de 8,5 hectares, cette rizerie dispose d’une capacité de traitement de 32 tonnes par heure, et devrait produire chaque année, environ 2,5 millions de sacs de riz de 50 kg par an sous la marque «Eko Rice».

Pour réussir le pari de la production locale, l’Afrique peut compter sur la Corée du Sud. Séoul a lancé le 10 juillet dernier, un programme d’investissement de 80 millions de dollars pour développer la production rizicole au Sénégal, en Gambie, en Guinée-Bissau, au Ghana, au Cameroun, en Ouganda, et au Kenya.

A travers ce programme dénommé «K-Rice Belt» (Ceinture du riz coréen), ce pays asiatique leur fournira des semences à haut rendement et mieux adaptées aux conditions climatiques pour leur permettre de produire d’importantes quantités de cette céréale entre 2023 et 2027.

Selon les prévisions des autorités sud-coréennes, chaque pays pourrait récolter environ 2.000 tonnes de ces différentes variétés octroyées dès cette année, sur des superficies de 50 à 100 hectares. Les premières graines de la non-dépendance semblent être semées.

Par Elimane Sembène
Le 04/08/2023 à 08h07