Pourquoi l’Afrique est devenue un terrain de compétition stratégique des pays du Golfe

Le 05/03/2026 à 15h51

Les pays du Golfe, principalement les Émirats arabes unis, le Qatar et l’Arabie saoudite étendent leur présence en Afrique à travers des investissements injectés dans tous les secteurs d’activité. Disposant de moyens financiers considérables, ces pays devraient développer davantage leur engagement les années à venir comme en témoignent les derniers développements de leurs relations avec les pays subsahariens. Décryptage.

L’Afrique, notamment la partie subsaharienne, est devenue depuis quelques année un terrain de compétition stratégique pour les puissances du Golfe, en particulier les Émirats arabes unis, le Qatar et l’Arabie saoudite. Ces dernier y ont lancé une véritable offensive multidimensionnelle embrassant les aspects économique, politique et militaire. Un intérêt qui s’est beaucoup manifesté en 2025 avec de nouvelles ambitions économiques marquées par des déplacements de responsables et de délégations et surtout d’annonces d’investissements. Ces faits marquent un tournant par rapport aux engagements politico-militaire qui dominaient les relations entre les deux régions au début des années 2000.

Cet engouement s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, il y a la prise de conscience par les pays du Golfe de la fin annoncée des énergies fossiles (pétrole et gaz) sur lesquelles reposent ses États pétrodollars. En conséquence, ces monarchies se sont engagées dans des processus de diversification de leurs économies. Ensuite, ces pays ont tiré les leçons des bouleversements occasionnés par le Covid-19 sur les chaînes mondiales d’approvisionnement et essayent de se prémunir face à une telle éventualité. En outre, ces pays, conscient des enjeux de la transition énergétique, investissent dans les minerais stratégiques du continent. Enfin, ces pays, investissent dans les sources traditionnelles d’énergie (gaz et pétrole) qui demeurent stratégique pour certains pays africains tout en mettant l’accent sur les énergies renouvelables (solaire, éolien,…).

Ensuite, cette orientation s’explique par la disponibilité d’énormes ressources financières à la recherche d’opportunités d’investissements sur le long terme et surtout rentables. Pour atteindre leurs objectifs, les pays du Golfe s’appuient sur leurs mannes financières colossales. En effet, le revenu moyen par habitant des pays du Golfe est de 25 fois supérieur à celui des pays d’Afrique subsaharienne.

De plus, ces pays ont mis en place des fonds souverains qui disposent actuellement des ressources colossales. En 2024, selon Sovereign Wealth Fund, la moitié des dix fonds souverains les plus actifs dans le monde étaient liés soit aux Émirats arabes unis (Mubadala, Abu Dhabi Investment Authority, Abu Dhabi Development Holding Company), soit à l’Arabie saoudite (Public Investment Fund), soit au Qatar (Qatar Investment Authority).

Les Émirats arabes unis possèdent certains des fonds souverains les plus puissants et les plus actifs au monde. Les fonds émiratis ont une capacité d’investissement cumulée dépassant les 2.300 milliards de dollars. Abu Dhabi Investment Authority (ADIA), dispose de l’un des plus grands fonds au monde, qui gère l’épargne longue de l’Émirat, a des actifs qui dépasse actuellement les 1.000 milliards de dollars. En clair, les pays du Golfe disposent des moyens financiers colossaux qui peuvent être investi sur le long terme. Et c’est ce qui manque au continent africain.

En outre, ces pays voient en Afrique des sources d’approvisionnement en produits agricole en investissant dans l’agriculture via la location longue durée de terres agricoles et en minerais stratégiques.

Par ailleurs, à ces facteurs s’ajoute aussi le fait que les pays du Golfe ont l’avantage d’avoir la neutralité postcoloniale. N’ayant aucun passif historique avec le continent, les pays de la région proposent une approche business to business plus attrayante pour les pays africains grâce à des moyens financiers importants, des stratégies axées sur l’investissement et à des approches de développement qui correspondent mieux aux objectifs des pays du continent.

Enfin, l’Afrique, avec son réservoir démographique, est une terre d’opportunité pour les monarchies du golfe qui ont compris que le Sud global et les pays africains avaient de l’avenir pour eux.

L’Afrique et ses terres arables (60% des terres arables non cultivées), des ressources minières et sa main d’œuvre bon marché constituent des opportunités pour les pays du Golfe qui cherchent à diversifier leurs sources de revenus et réduire leur dépendance aux hydrocarbures, tout en s’assurant nourriture, énergie et influence politique.

Si tous ces pays du Golfe ont une orientation commune vers des partenariats géoéconomiques avec l’Afrique, leurs stratégies divergent sous l’effets de leurs capacités économiques et industrielles, et leurs approches diplomatiques.

Dans ce cadre, les Émirats arabes unis ont été jusqu’à présent les plus dynamiques, en se lançant notamment dans la gestion portuaire, l’agriculture et plus récemment les minerais. Les Qataris, après leur isolement né de la crise diplomatique avec les autres pays du Golfe du 5 juin 2017 au 5 janvier 2021, qui s’est étendue à certains pays africains, ont décidé de nouer des partenariats géoéconomiques avec les pays d’Afrique subsaharienne.

Toutefois, 2025 marque une étape cruciale dans les partenariats géoéconomiques entre le Qatar et le continent. Et l’Arabie saoudite ne souhaitant pas se faire trop distancer par ses voisins du Golfe actuellement plus actifs.

Émirats arabes unis: le contrôle des ports

Les Émirats arabes unis sont de loin l’acteur régional le plus engagé en Afrique. En l’espace de moins d’une décennie, ils sont devenus leaders du continent avec plus de 110 milliards de dollars injectés avec une zone de prédilection qu’est l’Afrique de l’Est où des projets d’une valeur estimée à environ 50 milliards de dollars sont implantés. L’Emirat est devenu un grand argentier et investisseur en Afrique, dans un contexte continental marqué par une recomposition des partenariats commerciaux et la baisse des aides publiques au développement.

Les Émirats concentrent leurs engagements en Afrique dans six secteurs majeurs: infrastructures, énergie, exploitation minière, développement portuaire, agriculture et sécurité. Ces investissements s’inscrivent dans une volonté de diversifier l’économie émiratie au-delà des hydrocarbures, en sécurisant la chaîne d’approvisionnement en matières premières stratégiques.

Pour atteindre leurs objectifs, les Émirats s’appuient sur leurs nombreux fonds souverains et puissant réseau d’entreprises qui sont de véritables leviers d’implantation durable en Afrique. Ces entreprises, appartiennent souvent à des familles riches proches des cercles du pouvoir et sont souvent détenues à 20 à 30% par l’État émirati.

Parmi les plus impliqués figure le groupe portuaire émirati DP World, filiale de Dubaï World, devenu un acteur logistique majeur en Afrique avec une présence dans plus d’une dizaine de pays africains: Afrique du Sud, Angola, Égypte, Sénégal, Tanzanie,…

Dans tous ces pays, l’entreprise investit massivement pour moderniser les infrastructures portuaires, développer la logistique terrestre et faciliter les échanges commerciaux dont les exportations de minerais. Elle gère de nombreux terminaux portuaires dont ceux de l’Angola, du Mozambique du Maroc, de l’Algérie, d’Égypte,…

L’entreprise construit actuellement le port en eau profonde de Banana en RDC d’une capacité de 450.000 EVP, de Ndayane au Sénégal de 1,2 million d’EVP de capacité, DP World concurrence des opérateurs déjà bien implantés tels que APM Terminals (Maersk, TIL (MSC) et AGL (ex-Bolloré Logistics).

Avec tous ces projets, DP World, actuel 3e exploitant portuaire mondial, compte s’imposer comme un acteur majeur du paysage portuaire africain. Et pour asseoir la domination émiratie, un autre acteur du pays est présents sur plusieurs corridors logistiques en Afrique. Il s’agit d’AD Ports d’Abu Dhabi présents en Tanzanie en RDC, en Égypte. La convergence entre les deux acteurs logistiques émiratis illustre une stratégie globale d’influence dans le secteur maritime.

Outre les ports et la logistique, les Émirats arabes unis, pour pallier l’aridité de leur sol, ont acquis des terres agricoles en Afrique et pour sécuriser par la même occasion leurs provisionnement en produits agricoles. L’entreprise Al Dahra, spécialisée dans l’agrobusiness est présente dans de nombreux pays (Égypte, Maroc, Namibie,…). Cette firme négocie 81.000 hectares de terres agricoles avec le Kenya. Et plus récemment, Al Dahra a acquis 10.000 hectares de terres agricoles en Tanzanie, avec une possibilité d’extension à 20.000 hectares. En plus de ces acquisitions, l’entreprise couvre une large éventail d’activités allant de la production et à la commercialisation de céréales, de fruits et d’aliments de bétail.

D’autres entreprises du pays dont Masdar dans l’énergie et la transition écologique jouent un rôle important dans cette expansion continentale. Souhaitant s’imposer comme acteurs miniers majeurs en Afrique, les Émirats ont investi massivement, via diverses entreprises dont International Resources Holding (IRH), filiale d’International Holding Company d’Abou Dhabi, dans le cuivre (Zambie), l’or (RDC, Soudan, Mali), la bauxite (Guinée), Primera Group Ltd,… En 2025, les Émirats ont investi 1,9 milliard de dollars dans une société minière pour développer au moins quatre mines dans l’Est de la RDC. L’objectif est de sécuriser l’approvisionnement en minerais critiques pour la transition énergétique.

Qatar: 100 milliards de dollars dans une dizaine de pays

L’émirat gazier a été globalement absent de l’Afrique subsaharienne. Ce n’est que tout récemment, surtout depuis la crise diplomatique l’opposant aux autres pays du Golfe de juin 2017 à janvier 2021 que le Qatar a décidé de revoir sa diplomatie politique et économique en renforçant sa présence en Afrique subsaharienne dans un contexte de rivalité régionale.

Au-delà du volet diplomatique, l’Emirat s’est engagé à transformer une rente gazière éphémère en actifs mondialisés et durables, afin de préparer l’après hydrocarbures. Dans cette optique, l’Afrique subsaharienne, qui recèle d’importantes opportunités d’investissement, figure parmi les priorités du dirigeants qataris.

A l’instar des Émirats arabes unis, le Qatar ne cherche pas un retour financier rapide, mais souhaite construire une présence durable par le biais de partenariats sur le long terme et la construction d’infrastructures.

L’année 2025 marque une nette rupture dans les relations entre le Qatar et les pays d’Afrique subsaharienne avec la tournée de Cheikh Al Mansour Bin Jabor Jassim Al Thani, dirigeants d’Al Mansour Holding, l’un des plus grands conglomérats de l’Emirat. Ce cousin de l’émir du Qatar a visité une dizaine de pays d’Afrique Australe, Centrale et de l’Est et a promis plus de 103 milliards de dollars d’investissements dans divers secteurs: énergie, minerai, infrastructures, éducation, agriculture,…

La RDC, riche en ressources minières et peuplée d’environ 116 millions d’habitants est le premier destinataire avec 21 milliards de dollars annoncés, devant le Mozambique (20 milliards de dollars), la Zambie et le Zimbabwe (19 milliards de dollars chacun) et le Botswana et le Burundi (12 milliards de dollars chacun).

Au niveau agricole, le Qatar négocie avec le Kenya la location de 40.000 hectares de terres dans le delta du fleuve Tana visant à renforcer sa sécurité alimentaire. Parallèlement, les deux pays ont signé, en novembre 2025, un accord pour la construction d’un méga barrage devant permettre l’irrigation de près de 800.000 hectares. A travers ces investissements, le Qatar compte faire de l’Afrique un pilier stratégique post pétrole tout en y renforçant son influence.

Ces investissements, une fois concrétisés, devraient permettre de réduire la dépendance du Qatar aux hydrocarbure, notamment au gaz, qui représentent 60% du PIB du pays.

Avant cette tournée, l’engagement le plus important du Qatar en Afrique subsaharienne se résumait surtout en une présence au Rwanda. Dans ce pays, Qatar Airways a engagé 1,3 milliard de dollars pour la construction de l’aéroport international de Bugesera en cours réalisation et détient une participation de 49% dans RwandAir.

Qatar Investment Authority (QIA) et d’autres entreprises privées qataries investissent également dans les minerais (cuivre, zinc, cobalt, étain, manganèse…) en RDC, Afrique du Sud. Ces firmes s’intéressent également à l’énergie et aux hydrocarbure via Qatar Petroleum en RDC et Afrique du Sud.

Avec les investissements annoncés par le conglomérat Al Mansour Holding, le Qatar est bien parti pour devenir un partenaire stratégique pour de nombreux pays africains, supplantant les autres pays du Golfe.

Arabie saoudite: un retard à rattraper

L’Arabie Saoudite, présente en Afrique depuis le milieu des années 1970 via la diplomatie religieuse et le levier de l’aide au développement par le canal du Fonds saoudien de développement qui a alloué plus de 50 milliards de dollars d’aide au développement au continent durant les 50 dernières années (1975-2025), n’était pas présente économiquement en Afrique subsaharienne.

Son engagement dans ce domaine est tardif, le Royaume accusant un retard vis-à-vis de ses deux concurrents du Golfe que sont les Émirats arabes unis et le Qatar. Pour cela, le Royaume saoudien délaisse son modèle d’exportation wahhabite pour une approche qui combine ambition géopolitique, intérêts commerciaux et diplomatie d’influence.

Au même titre que le Qatar et les Émirats, l’Arabie Saoudite souhaite diversifier son économie basée sur les hydrocarbures. Riyad souhaite également investir des marchés inexploités ou qui le sont très faiblement, notamment dans le domaine des énergies renouvelables, des infrastructures et de l’agriculture. Le Royaume a investi environ 16 milliards de dollars en Afrique de l’Est, principalement dans ces trois secteurs.

C’est dans cette optique que s’est inscrite la tenue du premier sommet Arabie-Saoudite-Afrique en 2023. En juillet 2025, le Royaume wahhabite a annoncé une stratégie d’investissement majeure de 25 milliards de dollars d’ici 2030. Cette nouvelle stratégie africaine des Saoudiens cible quatre domaines: minéraux stratégiques, agriculture, talents et soft power.

Fin octobre de la même année, cette ambition a été revue fortement à la hausse. Le ministre des Finances, Mohammed bin Abdullah Al-Jadaan, a annoncé 41 milliards de dollars d’investissement sur la période 2025-2035 en Afrique subsaharienne, appelant le secteur privé saoudien à mobiliser 25 milliards de dollars sur la décennie.

Et cette ambition saoudienne en Afrique subsaharienne commence à se concrétiser via ses entreprises comme Acwa Power (énergie), SALIC (agroalimentaire), Ma’aden (mines). Dans le domaine de l’agriculture, le Royaume cherche à contribuer au développement de l’agriculture africaine et à sécuriser ses approvisionnements. L’Arabie saoudite a investi notamment au Soudan, pays qui recèle d’importantes terres arables et de ressources hydriques conséquentes.

Et pour accélérer sa présence dans ce secteur, Saudi Agricultural and Livestock Investment Company (SALIC), filiale du fonds souverain saoudien (PIF, Public Investment Fund), a acquis des parts majoritaires du groupe singapourien Olam Agri en Afrique.

Cette opération finalisée en 2025 pour un montant de 1,78 milliard de dollars permet à l’Arabie saoudite de mettre la main sur un acteur spécialisée dans les céréales, les oléagineux, la farine, les aliments pour animaux, les pâtes, le coton et le caoutchouc. Ces opérations ont été rendues possibles aux actifs clés détenus au Cameroun, Gabon, Nigeria, Sénégal, Tchad et Afrique du Sud. Trois ans après cette transaction, SALIC entend acquérir le restant du capital encore détenu par les actionnaires du groupe singapourien.

Pour sa part, Ma’aden étend sa présence en Afrique via la pénétration accrue du marché des engrais phosphatés au niveau du continent où elle concurrence le leader marocain OCP, et prend des participations dans les secteurs miniers de certains pays africains dont l’Afrique du Sud. En plus, le Wall Street Journal a révélé que l’Arabie saoudite et les États-Unis ont élaboré un accord commun dans le but d’acquérir un certain nombre d’actifs miniers dans des pays africains (RDC, Guinée, Namibie…) dans le but de sécuriser leurs approvisionnements en minerais stratégiques et métaux rares indispensables à la transition énergétique.

Par ailleurs, pour faciliter les exportations saoudiennes dont les engrais, Saudi Exim Bank soutient les échanges commerciaux avec une enveloppe de 10 milliards de dollars visant à faciliter les partenariats.

Dans le domaine de l’énergie, Acwa Power tisse sa toile au niveau du continent. Le géant saoudien de l’énergie et du dessalement s’est allié avec la BAD pour investir jusqu’à 5 milliards de dollars e Afrique sur la période 2025-2030 dans les énergies renouvelables et l’eau.

Enfin, pour huiler cette dynamique économique, le volet économique sera accompagné d’une expansion diplomatique avec l’ouverture de 40 nouvelles ambassades pour consolider cette présence souhaitée stratégique en Afrique.

Bref, l’offensive des pays du Golfe vers l’Afrique est claire et répond à des objectifs précis. Les pays africains aussi tirent grandement profit des investissements des pays du Golfe, pour ceux d’entre eux qui sont relativement bien gouvernés, moins corrompus et ayant des stratégies de développement bien structurées. Ces pays du Golfe offrent de nouveaux partenariats et l’accès à de nouveaux flux d’investissement au moment où ceux traditionnels venant des États-Unis et d’Europe se tarissent.

Ce d’autant que les investissements des pays du Golfe sont des capitaux patients du fait des engagements à long terme, et donc moins contraignants du point de vue politique sachant que les monarchies du Golfe sont moins regardantes sur certaines questions liées à la démocratie, au respect des droits humains…

Ces investissements sont importants à un moment où les pays africains commencent à comprendre les enjeux stratégiques que leurs pays représentent. Ainsi, au niveau des minerais, de nombreux pays sont en train de modifier profondément leurs codes d’investissement afin de mieux profiter de leurs ressources minières, notamment des minerais stratégiques pour la transition et leurs terres rares.

Outre l’augmentation de leurs participations dans le capital des entreprises qui exploitent leurs ressources, les pays africains exigent de plus en plus la transformation locale de leurs minerais. Ils peuvent y arriver en combinant leurs ressources naturelles aux capitaux du Golfe et aux technologies des firmes multinationales occidentales.

Par Moussa Diop
Le 05/03/2026 à 15h51