L’échec des négociations de fusion entre Glencore et Rio Tinto, annoncé le 5 février 2026, dessine un paysage minier africain immédiatement moins turbulent, mais structurellement précaire. À l’issue des négociations, Rio Tinto explique dans un communiqué ne plus envisager une fusion ou autre regroupement d’entreprises avec Glencore plc, car elle a «déterminé qu’il n’est pas possible de parvenir à un accord qui apporterait de la valeur à ses actionnaires». Pour sa part, Glencore confirme dans sa communication que les parties n’ont pas pu parvenir à un accord sur les modalités d’un rapprochement.
Les pourparlers visant à créer un géant minier valorisé à 240 milliards de dollars ont échoué sur des divergences de fond portant sur la valorisation relative des deux groupes et sur la gouvernance de l’entité issue de la fusion. Selon des sources proches du dossier citées par Reuters, Rio Tinto a rejeté la demande de Glencore de conserver environ 40% du capital du nouvel ensemble, une proposition jugée «trop ambitieuse» par certains investisseurs. Les discussions s’orientaient plutôt vers un partage proche de 62-38 en faveur de Rio Tinto, ce qui aurait accordé aux actionnaires de Glencore une prime de 30%. Comme le résume Iain Pyle, gestionnaire de placements chez Aberdeen, «la logique stratégique était toujours évidente, mais parvenir à un accord sur la valorisation s’avérait sans doute trop complexe».
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Cet échec, le troisième après ceux de 2014 et 2024, épargne aux pays africains hébergeant des actifs majeurs des deux groupes une restructuration imposée par la pression réglementaire. Si cette situation maintient les économies productrices dans une dépendance stratégique aiguë vis-à-vis de stratégies corporatives recentrées, elle profite à court terme à la République démocratique du Congo et à la Guinée, tandis que la Zambie et l’Afrique du Sud restent confrontées à des défis de rééquilibrage complexes.
La République démocratique du Congo, qui accueille les sites cuprifères et cobaltifères cruciaux de Glencore comme KCC et Mutanda, évite ainsi le scénario redouté d’une soumission quasi totale à un opérateur fusionné qui contrôlerait près de la moitié du cobalt mondial. L’échec de ce rapprochement préserve temporairement le pouvoir de négociation de Kinshasa sur les redevances et les clauses de responsabilité sociétale des entreprises. Toutefois, la cession déjà entamée par Glencore de 40% de ses activités cuivre-cobalt au consortium américain Orion Critical Minerals démontre que la restructuration vers le cuivre stratégique se poursuit de manière autonome. La menace d’une captation d’actifs par des intérêts chinois, similaire à l’affaire Las Bambas en 2013, est donc reportée mais n’est pas écartée, la Chine conservant un levier majeur sur toute future consolidation en tant que premier consommateur mondial.
En Guinée, le projet Simandou porté par Rio Tinto échappe également à une éventuelle cession forcée à des entités chinoises comme Chinalco, par ailleurs actionnaire du groupe minier. Le maintien de ce gisement de fer stratégique, qui a contribué à hauteur de 58 millions de dollars aux recettes fiscales en 2024, est vital pour le développement des infrastructures nationales et notamment des corridors ferroviaires. Néanmoins, la Guinée demeure vulnérable aux futurs arbitrages stratégiques d’un Rio Tinto agissant seul, illustrant une fois de plus la fragilité des économies fondées sur une ressource unique face aux décisions unilatérales des grands opérateurs.
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Autre pays africain concerné: la Zambie, dont l’économie dépend à plus de 70% des exportations minières (cuivre, nickel), présente un cas unique. Elle évite le risque immédiat de voir ses actifs (notamment ceux de Glencore) classés comme «non stratégiques» et cédés sous pression réglementaire post-fusion. Cependant, la nouvelle stratégie de Glencore – recentrage sur le cuivre, le cobalt, le nickel via des ventes d’actifs périphériques, comme sa participation dans Kazzinc au Kazakhstan – place la Zambie dans une position ambiguë. Ses actifs de cuivre sont suffisamment stratégiques pour être conservés, mais leur développement pourrait être ralenti si Glencore priorise d’autres régions, notamment Amérique latine, pour atteindre son objectif de 1,6 million de tonnes de cuivre d’ici 2035. La vente potentielle d’actifs zambiens «moins performants» reste un outil de financement pour Glencore. Disons que la dépendance minière de la Zambie la rend structurellement vulnérable aux arbitrages de portefeuille de Glencore, même sans fusion. La stabilité actuelle est précaire.
L’Afrique du Sud, où l’imbrication des actifs de Rio Tinto (Richards Bay Minerals, Palabora) et Glencore (charbon Goedgevonden, ferrochrome) menaçait de déclencher des exigences antitrust de cession, voit une menace immédiate levée. La préservation des plus de 20.000 emplois directs liés est assurée à court terme. Cependant, le débat sur l’avenir du charbon chez Glencore refait surface avec acuité. «Glencore attend probablement une reprise des prix du charbon, qui semble se produire, mais les cash-flows de cette activité restent très précieux pour eux», souligne George Cheveley, gestionnaire de portefeuille chez Ninety One. Disons qu’une introduction partielle en bourse des actifs charbonniers reste une option pour dégager des capitaux tout en répondant partiellement aux pressions ESG. Mais Glencore ne bougera que si ses actionnaires l’exigent explicitement. Une incertitude qui pèse sur la planification à long terme des régions minières sud-africaines dépendantes du charbon.
Inauguration du projet Simandou en guinée, gisement de fer, pilier économique sauvé in extremis.
Quid des pays périphériques comme Madagascar, la Namibie, le Burkina Faso?
Les pays hébergeant des actifs plus petits ou en phase d’exploration (sables minéraux de QMM à Madagascar, zinc, nickel, projets d’exploration) bénéficient du report du risque d’être les premières cibles de ventes forcées pour satisfaire les régulateurs mondiaux. Toutefois, ces actifs restent naturellement les plus exposés aux décisions de rationalisation des portefeuilles des deux géants agissant séparément. Madagascar, par exemple, reste dépendant de la volonté de Rio Tinto de maintenir ses investissements sociaux annuels de 4 millions de dollars dans le cadre de QMM, investissements désormais soumis aux mêmes pressions de rentabilité accrue.
Ainsi, comme l’on peut le constater, la RDC et la Guinée préservent temporairement leur marge de manœuvre. Cependant, cette accalmie ne résout pas la dépendance fondamentale des économies africaines concernées vis-à-vis des stratégies corporatives de géants miniers poursuivant leur propre recentrage – Glencore sur le cuivre/cobalt/nickel via des ventes d’actifs comme Kazzinc, Rio Tinto sur son portefeuille existant. La Chine demeure un arbitre incontournable pour tout investissement ou restructuration future.
La vigilance des gouvernements africains devrait rester maximale. L’absence de fusion mega-deal ne supprime pas la nécessité pour les États africains de négocier activement des cadres juridiques et contractuels robustes, garantissant la stabilité fiscale, les investissements locaux, l’emploi et le respect des engagements RSE, quels que soient les propriétaires futurs des actifs ou les stratégies corporatives. La valeur des ressources minières africaines pour la transition énergétique mondiale doit se traduire par une valeur tangible et durable pour les populations hôtes. La trajectoire de Glencore, avec ses ventes d’actifs et son objectif ambitieux de production de cuivre, sera le prochain test des pays africains.
Impacts de l’échec de la fusion sur des économies minières africaines:
| Pays | Ressources clés | Gains immédiats | Risques persistants |
|---|---|---|---|
| RDC | Cuivre, cobalt (KCC, Mutanda) | Évite la domination d’un opérateur unique ; préserve le pouvoir de négociation | Captation d’actifs par la Chine ; vente par Glencore de 40% de ses activités cuivre-cobalt en RDC à Orion Critical Minerals Consortium |
| Guinée | Fer (Simandou) | Maintien des revenus fiscaux (58 M$ en 2024) ; sauvegarde des infrastructures | Vulnérabilité aux décisions unilatérales de Rio Tinto |
| Zambie | Cuivre, nickel | Actifs conservés ; pas de cession forcée | Développement ralenti ; vente d’actifs «non performants» par Glencore |
| Afrique du Sud | Charbon, sables minéraux | Préservation de 20.000 emplois ; levée des menaces antitrust | Incertitude sur les actifs charbonniers ; pressions ESG |
| Pays périphériques (Madagascar, Namibie, Burkina Faso, etc.) | Sables minéraux, zinc, nickel | Échappent aux cessions prioritaires | Rationalisation des coûts ; baisse des investissements sociaux (ex: 4 M$/an à Madagascar) |








