Expulsions de migrants des États-Unis: la liste des sous-traitants africains se rallonge

Des migrants expulsés des Etats-Unis. Public Domain

Le 07/04/2026 à 16h19

Trente millions de dollars pour le Cameroun. 7,5 millions pour la Guinée équatoriale. 5,1 millions pour l’Eswatini. Une levée de taxes sur le cacao pour le Ghana. Un accès aux minerais critiques pour la RDC. Depuis un an, un certain nombre de pays africains collaborent avec l’administration Trump et deviennent les comptoirs des expulsions de ressortissants de pays tiers. On en est aujourd’hui à sept pays africains formellement identifiés comme hôtes d’expulsés.

Le gouvernement congolais l’a annoncé dimanche 5 avril 2026: la RDC accueillera dès ce mois-ci des ressortissants de pays tiers expulsés des États-Unis. L’accord est «entièrement financé par Washington». Pas de chiffres. Pas de nationalités. Pas de calendrier. Juste la promesse que cela ne coûtera rien à la RDC.

Une opacité qui est le cœur du système mis en place par l’administration Trump depuis son retour à la Maison Blanche. Face aux obstacles juridiques internes, des juges qui accordent des protections à des migrants menacés de torture ou de mort dans leur pays d’origine, Washington a trouvé une parade: externaliser l’expulsion vers des pays tiers africains. En échange d’argent, de visas allégés ou d’accès à des ressources minières, ces États acceptent de recevoir des personnes qu’ils finissent souvent par renvoyer chez elles.

Vue d’ensemble des pays hôtes

PaysAccord / statutCompensation connueNombre d’expulsés
CamerounAccord confirmé (secret)30 millions de dollars17
Guinée équatorialeAccord confirmé7,5 millions de dollarsAu moins 9
EswatiniAccord confirmé5,1 millions de dollars19 (sur 160 prévus)
GhanaAccord confirméAucune directe (levée de taxes 15% sur cacao + visas)Plus de 30
RDCAccord confirmé (avril 2026)« Entièrement financé » + accès mineraisNon précisé
RwandaAccord confirmé7,5 millions de dollars (estimé)Jusqu’à 250
Soudan du SudAccord confirmé (peu de détails)Non préciséNon précisé

Sources: Reuters; Presse;

Le principe de non-refoulement, pierre angulaire du droit international des réfugiés, interdit de renvoyer quiconque vers un pays où il risque la persécution ou la torture. Pourtant, les faits sont accablants.

Au Ghana, plus de 30 personnes expulsées des États-Unis sont arrivées. Sur ces 30, au moins 22 bénéficiaient d’une protection judiciaire américaine, le «withholding of removal».

La Guinée équatoriale, elle, a touché 7,5 millions de dollars. Le résultat? Au moins trois personnes protégées renvoyées.

Selon les informations de Human Rights Watch et de l’AFP, le Rwanda a conclu un accord avec l’administration Trump pour accueillir jusqu’à 250 migrants expulsés des États-Unis. La contrepartie financière est estimée à environ 7,5 millions de dollars, un montant similaire à celui versé à la Guinée équatoriale.

Aucun détail n’a filtré sur le sort de ces personnes. Combien sont-elles réellement arrivées? Sont-elles détenues, libres, déjà renvoyées vers leurs pays d’origine? Le gouvernement rwandais, qui se présente volontiers comme un modèle en matière de gouvernance et d’accueil des réfugiés, n’a pas jugé utile de communiquer. Silence radio, comme ailleurs.

Quid du Maroc ?

Le Maroc n’apparaît dans aucun des textes comme pays hôte d’expulsés. Pourtant, son nom surgit parmi ceux dont des ressortissants ont été expulsés vers le Cameroun. Deux, selon Reuters.

Le deal avec le Cameroun serait l’un des plus lucratifs connus

L’accord avec le Cameroun, révélé par le New York Times le 31 mars, est le plus lucratif connu à ce jour: 30 millions de dollars, débloqués le 12 janvier, quelques jours avant le premier vol. Le président Paul Biya avait d’abord dénoncé ce qu’il a appelé un «chantage». Puis il a cédé.

Les 17 expulsés arrivés au Cameroun (en janvier et février) avaient tous obtenu le «withholding of removal» aux États-Unis. Tous étaient théoriquement protégés contre un renvoi vers leur pays d’origine. Leur sort actuel? Sept des premiers sont toujours à Yaoundé. Les huit seconds sont retenus. Aucun accord n’a été rendu public. Le gouvernement camerounais affirmait même ne pas avoir connaissance de leur arrivée.

Autre pays: le royaume d’Eswatini a touché 5,1 millions de dollars pour accueillir jusqu’à 160 personnes. Déjà 19 sont arrivés, dont des ressortissants somaliens, soudanais, tanzaniens, mais aussi vietnamiens, cubains, laotiens et yéménites. Ils sont incarcérés à la prison de haute sécurité de Matsapha, tristement célèbre pour sa surpopulation et ses détenus politiques. Certains avaient déjà purgé leur peine aux États-Unis.

Le Ghana affirme n’avoir reçu aucune compensation financière directe. Pourtant, après les premières expulsions, Washington a levé une taxe de 15% sur le cacao ghanéen et assoupli les restrictions de visas. Le ministre des Affaires étrangères Samuel Okudzeto Ablakwa avait lui-même évoqué des discussions sur des «concessions en matière de visas et de tarifs». Hasard ? Le département d’État n’a pas commenté.

Pour la RDC, l’enjeu est encore plus stratégique. Les négociations sur les expulsions coïncident avec un effort américain pour mettre en œuvre un accord de paix entre Kinshasa et Kigali, et surtout pour garantir l’accès aux minerais critiques congolais.

Human Rights Watch, dès septembre 2025, avait exhorté les gouvernements africains à refuser ces accords. «Ces accords font des gouvernements africains les complices des violations des droits humains des immigrants commises par l’administration Trump», avait déclaré Allan Ngari, directeur du plaidoyer de l’ONG. L’appel est resté lettre morte. Depuis, le Cameroun a signé. La RDC aussi.

Dans le monde économique actuel, ces accords envoient plusieurs signaux. D’abord, ils institutionnalisent une forme de corruption d’État: des pays qui acceptent de violer le droit international en échange de liquidités ou de faveurs commerciales. Le Sénat américain a recensé 25 États ayant conclu ce type d’accords. L’Afrique en représente une part relativement importante.

Ensuite, ces deals sapent la crédibilité des institutions judiciaires locales. Enfin, ces pratiques fragilisent les droits humains sur le continent. En acceptant d’être des «pays tiers sûrs», les gouvernements deviennent complices de refoulements indirects.

Pour l’heure, la RDC est désormais dans la liste. Les premiers vols sont attendus en avril. Le gouvernement congolais affirme que le plan est «entièrement financé par Washington, sans aucune charge pour le Congo». Les États-Unis n’ont «aucun commentaire sur les détails de nos communications diplomatiques», répète le département d’État. Les gouvernements africains, eux, ne répondent pas aux sollicitations.

Une chose est sûre: l’administration Trump a trouvé des sous-traitants. En échange de quelques millions de dollars ou de promesses de dégrèvements douaniers, des États africains acceptent de faire le sale boulot. Pendant ce temps, près de Kinshasa, les installations sont prêtes. Les migrants arrivent bientôt.

Par Modeste Kouamé
Le 07/04/2026 à 16h19