Abidjan. Prolifération des taxis-motos: quand la solution devient problème

Des moto-taxis à Abidjan.

Le 05/03/2026 à 11h37

VidéoDans les ruelles des quartiers enclavés d’Abidjan, les taxis-motos sont essentiels, là où les bus ne passent pas. A deux ou trois roues, ces montures slaloment entre les flaques de boue et les nids-de-poule sur des pistes étroites et en mauvais état. Les qualifier d’inconfortables, serait peu dire. Économiques, les taxis-motos le sont certainement d’où leur popularité. Et tant pis s’ils ne connaissent pas le code de la route.

Ils apparaissent timidement dans un premier temps, avant de s’imposer par la suite comme une alternative incontournable pour la mobilité urbaine des populations des quartiers enclavés. Cependant les taxis-motos ne font pas l’unanimité.

Qu’il leur soit demandé de transporter de personnes ou de la marchandise, les taxis-motos assurent. Sans ces montures en acier, il serait difficile de se déplacer surtout dans les nouveaux quartiers et les zones reculées où les taxis conventionnels n’ont pas accès en raison du manque d’infrastructures routières.

Dans plusieurs communes de la capitale abidjanaise notamment les quartiers de Bimbresso (Yopougon), Djorogobité (Cocody), N’dotré (Abobo), Anomambo (Marcory), Terre rouge (Port-Bouët) etc., le ronflement des taxis-motos rythme le quotidien. Ils bravent parfois les bouchons, transportant des passagers pressés de rejoindre leur domicile ou lieu de travail.

«Ces engins sont une aide pour la population, surtout ceux qui sont dans les zones éloignées où les taxis communaux ou intercommunaux et gbaka ne peuvent pas se rendre», explique Mamadou Soumahoro, président de la Maison des transporteurs.

Et dame Aïcha de renchérir, « ils sont importants pour nous. Les taxis communs n’arrivent pas ici, et même quand parfois les VTC acceptent de venir ici, le prix est élevé. Avec les taxis-motos je ne débourse qu’entre 100 et 300 Fcfa pour rejoindre en quelques minutes la grande voie où circulent les transports en commun», soutient la commerçante. Même réalité à Bingerville, où certains quartiers en pleine expansion manquent encore d’infrastructures routières.

Pour de nombreux jeunes conducteurs, ce secteur représente également une opportunité d’emploi. Souvent confrontés au chômage, ils voient dans cette activité une source de revenus immédiate, une bouée de sauvetage économique. «Je n’avais pas de travail stable et donc je suis venu du village pour exercer ce métier en ville. Avec la moto, je peux subvenir aux besoins de ma famille», confie Sébry Éric, conducteur de taxi-moto rencontré à N’dotré. Chaque course, facturée entre 100 et 2.000 francs CFA constitue pour lui une opportunité de survie.

Une bonne recette journalière mais parfois au prix d’entorses au code de la route. Que l’on soit à Abidjan ou dans d’autres localités du pays, beaucoup se plaignent de la conduite des chauffeurs de ces engins. «la quasi-totalité d’entre eux n’a pas de permis de conduire. Ils ne connaissent même le code de la route et pis, certains sont des mineurs, alors que leur place est à l’école. Ils prennent le guidon, exposant la vie des usagers et des riverains au mépris des règles de conduite et de la circulation. Et ils font toujours des victimes sur les routes et tout cela sous le regard impuissant des autorités (…). Mais que peut-on bien faire si nous sommes en besoin?», déplore Thierry A., un usager à Bimbresso.

Casques parfois absents, non-respect du code de la route, surcharge… Les infractions sont fréquentes. Les accidents impliquant les motos suscitent l’inquiétude des populations. « C’est vrai qu’on nous reproche d’être imprudents. Ils ont raison parce que certains d’entre nous jouent trop avec le guidon, bien souvent sous l’effet de stupéfiants ou de l’alcool (…) », reconnait Sébry Éric.

«On a peur pour nos enfants. Ils roulent à vitesse excessive, se garent à l’improviste igorant que ces engins peuvent à tout moment dérailler et causer des morts», s’indigne un habitant de Yopougon.

Les autorités, quant à elles, peinent à encadrer le phénomène. Si des opérations de contrôle et des reformes sont menées de façon ponctuelle, le secteur demeure en grande partie informel. Beaucoup de conducteurs ne disposent ni d’assurance adéquate ni de permis correspondant ni d’autres documents à l’activité de transport public.

Face à la montée inquiétante des victimes, que causent les conducteurs de ces motos-taxis, les usagers interpellent. «Quoi qu’on dise, on ne peut pas s’en passer d’eux, il faut donc continuer de les sensibiliser, les former et trouver des mesures adéquates pour les ramener à l’ordre», recommandent tous à l’unisson.

Malgré les critiques, la demande ne faiblit pas. Les taxis-motos comblent un vide dans un système de transport urbain jugé insuffisant par de nombreux usagers. Dans certains quartiers enclavés, ils sont parfois le seul moyen d’accès rapide aux marchés, aux écoles ou aux centres de santé.

Pour de nombreux Abidjanais, la question n’est plus de savoir s’ils doivent exister, mais comment mieux les organiser. Encadrement légal, formation des conducteurs, port obligatoire du casque pour les passagers, assurance adaptée… Autant de pistes évoquées pour transformer ce « mal nécessaire » en un service plus sûr et structuré.

Entre utilité sociale et danger public, la conduite des chauffeurs de taxi-motos est fortement décriée dans plusieurs communes du district d’Abidjan. Une réforme profonde du transport urbain et une sensibilisation accrue aux règles de la circulation pourraient contribuer à réduire le nombre de victimes causé par ces engins. En attendant cette réforme, les taxis-motos continuent de faire leur petit bonhomme de chemin à Abidjan, symbole à la fois des défis et de l’ingéniosité d’une métropole en pleine mutation.

Par Emmanuel Djidja (Abidjan, correspondance)
Le 05/03/2026 à 11h37