Gabon: deux mois après la suspension des taxes, la vie chère fait de la résistance

Une épicerie de Libreville.

Le 22/03/2026 à 12h01

VidéoEn février dernier, pour faire face à l’inflation galopante et préserver le pouvoir d’achat des ménages, le gouvernement gabonais annonçait une mesure forte: la suspension pour six mois des droits et taxes sur une liste de produits essentiels. Deux mois après l’entrée en vigueur de ce dispositif, qu’en est-il vraiment sur les étals et les magasins de Libreville ? Reportage.

De la viande au ciment, en passant par le riz et les produits laitiers, l’objectif était clair: alléger le budget des familles et sécuriser l’approvisionnement des marchés.

Dans le quartier populeux de Nzeng Ayong, Audrey sort d’un magasin d’alimentation fraîche, le sourire aux lèvres. Son cabas est plus rempli que d’habitude pour un montant qu’elle juge désormais «abordable».

«Oui, oui, les prix sont vraiment abordables par rapport à la dernière fois. Les pieds de porc étaient par exemple à 1.200 F, et là j’ai pris ça à 1.000 francs. J’en profite», témoigne-t-elle, heureuse de pouvoir concilier les sorties d’école et les emplettes.

Ce constat, partagé par certains consommateurs, laisse penser que le soufflé commence à retomber. Pourtant, cette embellie apparente cache une réalité plus complexe et une chaîne d’approvisionnement où les intérêts s’entrechoquent.

Si la mesure gouvernementale vise à détendre les prix à la consommation, elle a d’abord frappé de plein fouet les professionnels du secteur. Zouber, importateur mauritanien installé à Libreville, confie sa situation délicate. «On avait d’anciens stocks qui n’étaient pas encore épuisés quand la mesure du gouvernement est tombée. Donc, ça nous touche quand même malgré l’arrivée de nouveaux stocks d’aliments», explique-t-il.

Un décalage qui l’oblige à vendre ses anciennes marchandises, taxées à l’importation, au même prix que les nouvelles, pourtant détaxées, réduisant ainsi sa compétitivité.

Plus en aval, chez les revendeuses, le message du gouvernement semble s’être perdu en route. Au marché de Nzeng Ayong, Françoise Oyane est catégorique : elle n’a pas baissé ses tarifs. La raison ? La pression de ses propres fournisseurs.

«On n’a pas baissé les prix parce que notre marchandise revient du Cameroun. On nous fait la caisse de tomates à 90 000 francs CFA. Nous sommes aussi obligés d’augmenter notre marge bénéficiaire pour ne pas perdre», justifie-t-elle, illustrant les limites d’une politique nationale face à un marché sous-régional interdépendant.

Dans les allées du marché, Ebalie pousse son caddie avec un œil méfiant sur les étiquettes. Dans son panier, quelques denrées de base, achetées au prix fort. «Si le poulet est à 1 500 F et qu’on me le revend à 1 500 F, je crois que rien n’a changé. Ce qu’on demande au gouvernement, c’est de bien faire son travail en exonérant les prix au niveau de la Douane», lance-t-il, pointant du doigt un possible défaut de transmission de la baisse entre le port et le détaillant.

Un sentiment d’échec partagé par Marie-Louise, une consommatrice aguerrie, qui ne mâche pas ses mots. «La décision du gouvernement n’est pas exécutée. Les prix restent les mêmes», soupire-t-elle, sceptique quant à la réelle applicabilité de la mesure sur le terrain.

Deux mois après son annonce, la suspension des taxes sur les produits essentiels semble donc produire des résultats en dents de scie.

Si certains produits voient leur prix baisser, permettant un léger répit à quelques ménages, la majorité des consommateurs et des petits commerçants restent prisonniers d’un système où les anciens stocks, les importations parallèles et les marges imposées par les fournisseurs étrangers continuent de dicter leur loi. La promesse d’une vie moins chère, pour l’instant, ne s’est pas encore invitée dans tous les foyers.

Par Ismael Obiang Nze (Libreville, correspondance)
Le 22/03/2026 à 12h01