Insécurité à Libreville. Dès que la nuit tombe, l’angoisse monte: quand l’obscurité dicte sa loi

A cause des délestages chroniques, des quartiers sont plongés dans le noir à Libreville.

Le 23/03/2026 à 08h19

VidéoEntre délestages chroniques et quartiers plongés dans le noir, les témoignages se multiplient pour établir un lien direct entre la crise énergétique et la recrudescence de la délinquance.

C’est une rengaine qui rythme désormais les nuits librevilloises. Dès que la nuit tombe, l’angoisse monte. Dans une capitale où les délestages sont devenus monnaie courante, les malfaiteurs ont adapté leur mode opératoire à la géographie de l’obscurité. Récits croisés d’habitants qui ne se sentent plus en sécurité.

Il est des lieux où l’absence de lumière agit comme un permis de braquage. Steevy, habitant du boulevard Bessieux, refuse pourtant de se satisfaire de cette explication trop simple. «Il y a des endroits où il y a de la lumière mais on braque toujours les gens», nuance-t-il.

Mais il admet aussitôt un fait indiscutable : l’obscurité amplifie le phénomène. Pour lui, la solution ne se trouve pas seulement dans les ampoules, mais dans une présence policière renforcée. «Pour l’enrayer, il faudrait peut-être renforcer les patrouilles policières dans les quartiers», suggère-t-il, pointant du doigt la porosité du dispositif de sécurité actuel.

Le guet-apens de l’ombre

Dans le quartier Cocotiers, Adna a appris à ses dépens que le danger se niche souvent là où le regard ne porte pas. Son agression s’est déroulée dans un décor typique des zones en proie aux coupures : une maison inachevée, un recoin plongé dans le noir. «Je passais par là, la nuit pour rentrer. Tout à coup, deux jeunes armés de couteaux sont sortis de nulle part m’intimant l’ordre de leur donner mon sac», raconte-t-elle, encore sous le choc. «Je l’ai fait sans broncher. C’était juste stressant». Un réflexe de survie face à un piège que l’absence d’éclairage public a rendu parfait.

À l’ancienne gare routière, l’histoire de Pélagie Yaovi glace le sang. Ce dimanche soir, le manque de bus l’a contraint à marcher avec ses deux jeunes garçons vers la mairie du 1er arrondissement. C’est là, en pleine voie, qu’un homme a surgi, couteau à la main, pour tenter de lui arracher sa sacoche. «On s’est bagarré en pleine voie jusqu’à ce que des secours soient arrivés. Ils m’ont sauvé la vie car après le malfrat a fui», souffle-t-elle. Dans son récit, c’est l’intervention humaine providentielle, et non l’éclairage urbain défaillant, qui a fait la différence.

La nuit, théâtre des «enfants fantômes»

Mais au-delà du manque de lumière, c’est tout un pan de la jeunesse qui semble glisser dans une zone grise, profitant de l’obscurité pour se rendre invisible. El Follet, habitant de Ste Anne, décrit un phénomène inquiétant de double vie chez certains adolescents. «Imaginez-vous qu’il y a des enfants qui font semblant d’aller à l’école le jour et feignent de se reposer. Mais à une heure du matin, c’est là où leur jour se lève», déplore-t-il.

Pour lui, accuser systématiquement les parents serait une erreur. «On accuse parfois les parents à tort sur les comportements déviants des enfants. Non ce n’est pas vrai», insiste-t-il, mettant en lumière une génération qui refuse de «se prendre au sérieux» et qui trouve dans la nuit tombée un terrain de jeu et de prédation.

L’insécurité, fille de la pénombre

Si le grand banditisme n’est pas né avec les coupures d’électricité, les témoignages concordent: les délestages à répétition offrent un bouclier d’impunité aux malfrats. En plongeant des artères entières dans le noir, ils transforment des quartiers populaires en zones de non-droit où le guet-apens devient un sport urbain.

Face à ce constat, les habitants ne demandent pas seulement le retour de la lumière dans leurs ampoules, mais celui de la sécurité dans leurs rues. Une double exigence adressée aux autorités : stabiliser le réseau électrique pour éclairer les angles morts de la ville, et quadriller le terrain pour que les «enfants de la nuit» ne soient plus les seuls maîtres du bitume.

Par Ismael Obiang Nze (Libreville, correspondance)
Le 23/03/2026 à 08h19