Au Groupe Scolaire Kabuga Icyerekezo, dans le secteur de Rukoma, district de Kamonyi au Sud du Rwanda, le retour progressif des élèves dans les salles de classe raconte une histoire de persévérance collective. Ici, comme dans plusieurs zones rurales du Rwanda, l’abandon scolaire est une réalité alimentée par la pauvreté, les tensions familiales et l’attrait économique des mines artisanales environnantes. Mais grâce à des initiatives communautaires ciblées, la tendance commence à s’inverser.
Parmi les visages de cet engagement de terrain figure celui de Saddam Hussein Ndayisenga, jeune volontaire convaincu que chaque enfant mérite une seconde chance. «Avant toute action de réintégration scolaire, je m’appuie sur une collaboration étroite avec les autorités locales et d’autres associations», explique-t-il. Ensemble, ils identifient les zones où l’abandon scolaire est fréquent, recensent les familles concernées et planifient les interventions.
Malvoyant depuis l’âge de 11 ans, Saddam mène pourtant ses activités sur le terrain, parfois au prix d’efforts supplémentaires. «Pour les courtes distances, je me déplace à pied avec un guide; si c’est plus éloigné, j’utilise une moto», confie-t-il. Une fois dans les foyers, la méthode est toujours la même: écouter. «L’écoute prime sur l’imposition d’un point de vue. Il faut comprendre les réalités des parents et des enfants avant de parler du retour à l’école.»
Cette approche porte ses fruits. Lors d’une visite de terrain, il a été révélé que Saddam est allé «au-delà de sa mission initiale» en identifiant 75 enfants déscolarisés, en facilitant leur inscription et en assurant un suivi régulier de leur présence et de leurs performances scolaires dans différentes écoles du secteur de Rukoma. À GS Kabuga Icyerekezo, 38 enfants sur 45 auparavant hors du système scolaire ont ainsi repris le chemin de l’école, la majorité étant aujourd’hui bien intégrée et en progression.
Pour l’administration scolaire, ces résultats sont révélateurs. «La pauvreté est souvent citée comme la principale cause de l’abandon scolaire, mais elle n’est pas la seule», souligne Jean Marie Vianney Bizimana, directeur du GS Kabuga Icyerekezo. «La violence conjugale au sein des foyers a également un impact considérable sur la stabilité émotionnelle et la scolarité des enfants.»
À l’échelle du district, l’impact est déjà mesurable. Les autorités locales indiquent que 2.500 enfants ont déjà été identifiés, inscrits et accompagnés sur un total estimé de 4.000 enfants déscolarisés. Un progrès rendu possible par une mobilisation conjointe des autorités, des volontaires communautaires et des partenaires techniques.
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Pour Derrick Langord, responsable senior de l’engagement à la fondation Education Above All, partenaire du projet «Zero Out Of Schoolb», cette dynamique illustre une vérité essentielle: «L’implication de la communauté est indispensable pour identifier et réintégrer les enfants déscolarisés. Un impact durable commence toujours à la base, au niveau local.» Un constat partagé par Paulin Ndahayo, directeur du projet, qui rappelle que «mettre fin à la déscolarisation n’est pas le travail d’un seul acteur, mais le résultat de partenariats solides entre communautés, gouvernement et partenaires de développement».
Pour Saddam Hussein Ndayisenga, cet engagement est aussi profondément personnel. «Ayant perdu la vue très jeune, j’ai compris que certaines personnes traversent des épreuves seules, sans soutien», explique-t-il. D’abord engagé dans le plaidoyer pour les personnes vivant avec un handicap, il a élargi son combat à l’éducation. «Je sens que le plaidoyer est ma vocation. Être la voix de ceux qui n’en ont pas.»
Comme Saddam Hussein Ndayisenga, il y a plus de 2.500 jeunes volontaires dans tout le pays, qui ont été formés par les autorités rwandaises pour soutenir les efforts d’identification et de sensibilisation des enfants pour retourner sur le banc de l’école.
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Ce travail de terrain s’inscrit dans un cadre national plus large, structuré autour de l’initiative Zero Out-of-School Children, un programme ambitieux mis en place par le gouvernement rwandais avec l’appui de partenaires comme Education Above All et Save the Children. Ce projet vise à identifier, inscrire et retenir en classe près de 177 000 enfants hors du système scolaire à travers tout le pays dans les cinq prochaines années, en levant les barrières économiques, sociales et structurelles à l’éducation.
Déployé dans tous les districts, ce programme repose en grande partie sur l’engagement de la communauté et de volontaires locaux, à l’image de Saddam, comme pierre angulaire de la stratégie. Grâce à une mobilisation coordonnée, des milliers d’enfants identifiés comme déscolarisés retrouvent le chemin de l’école et reçoivent un accompagnement adapté pour rester inscrits et progresser.
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Ces chiffres donnent une mesure de l’ampleur du défi mais aussi de l’impact réel des actions communautaires. Ils confirment que l’éducation peut devenir un levier de transformation sociale et économique, en améliorant non seulement les trajectoires individuelles, mais aussi la cohésion et la résilience des familles et des communautés dans tout le Rwanda.
À Kabuga comme dans d’autres localités du Rwanda, chaque enfant réinscrit est une victoire discrète mais déterminante. Une preuve que, derrière les politiques nationales et les programmes structurants, ce sont souvent les actions de proximité qui transforment durablement les trajectoires de vie.




