Politique

Tunisie: 10 ans après Ben Ali, une crise profonde et multidimensionnelle secoue le pays

Dix ans après avoir chassé Ben Ali, les Tunisiens se posent des questions sur les bénéfices de cette révolution. Les violences nocturnes malgré le confinement et le couvre-feu illustrent un mécontentement général, preuve de l’échec des gouvernements et dirigeants post-révolution.

Par Moussa Diop
Le 19/01/2021 à 14h54, mis à jour le 19/01/2021 à 15h00
Révolution des jasmins
DR

L’espoir des Tunisiens d’un avenir meilleur semble évaporé au fil des ans depuis le départ de Ben Ali. L’espoir suscité par le Printemps arabe a cédé la place à m’amertume des citoyens tunisiens.

Les manifestations violentes nocturnes de ces derniers jours illustrent parfaitement le malaise que traversent les Tunisiens 10 ans après le départ de l’ancien président. Et la crise est aujourd’hui multidimensionnelle au point que certains deviennent nostalgiques de l’ancien dictateur.

Une économie en berne

C’est surtout sur le plan économique que la Tunisie a le plus reculé depuis le départ de Ben Ali. Si le pays a pu se maintenir à flot, c’est surtout grâce à la perfusion du Fonds monétaire international (FMI) et des bailleurs de fonds dont les pays européens qui ont aidé les premiers gouvernements post-révolution en misant sur un «processus démocratique» devant germer sur tous les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

Ainsi, à défaut de remettre le pays sur le trend de la croissance, les dirigeants qui se sont succédés au sommet de l’Etat ont surtout essayé de répondre à certaines préoccupations immédiates de la population à l’origine des frustrations de la population dont le recrutement des jeunes dans la fonction publique.

Une situation qui a obligé de nombreuses entreprises publiques à recruter à tour de bras sans en avoir les besoins avant de se retrouver plus tard avec des masses salariales qui les ont plombées et entrainées dans des crises insupportables. C’est le cas de la compagnie Tunisair obligée à recruter plus de 1.000 personnes dont elle n’avait pas besoin.

Ainsi, actuellement, la masse salariale de la fonction publique représente environ 50% du budget du pays, soit environ 20% du PIB national. Ce qui laisse une maigre proportion à l’investissement public, socle de la croissance.

Or, la création d’emplois doit être le résultat d’une croissance forte et régulière. Toutefois, depuis la révolution, la Tunisie n’a enregistré qu’une seule fois une croissance de 4% en 2012, ce qui était surtout le résultat d’un effet de rattrapage après une récession de 1,92% enregistrée en 2011, à cause de la révolution. Depuis cette date, la croissance évolue entre 1,2 et 2,9% entre 2013 et 2019 avant la forte récession de 2020 sous l’effet de la pandémie du Covid-19 et qui devrait se situer autour de -9,1%. C’est dire que la croissance a été négligeable, durant la décennie post-Ben Ali. Et, du coup, c’est logique que le chômage augmente fortement.

Conséquence de cette situation, aggravée par la pandémie du Covid-19, le taux de chômage devrait dépasser à 21,6% en 2020, avec plus de 274.500 nouveaux chômeurs pur la seule année 2020. Du coup, la pauvreté a gagné de plus en plus de personnes entrainant des frustrations des populations de toutes les régions du pays. 

Il faut dire aussi que la conjoncture régionale n’a pas aidé les gouvernements tunisiens. La Libye, un des principaux partenaires économiques du pays pour les débouchées de nombreux produits et pour le tourisme, traverse une crise économique et sécuritaire aiguë depuis plus d’une décennie. Une situation qui a poussé à la fermeture de nombreuses usines qui avaient comme débouchées le marché libyen.

Et face à une crise de financement, l’Etat a recouru fortement à l’endettement extérieur. Du coup, le taux d’endettement est passé de moins 40% du PIB en 2010 à hauteur de 90% actuellement.

Insécurité, des améliorations, mais... 

Si la croissance a été faible durant la décennie post-Ben Ali, c’est en partie à cause de l’insécurité grandissante au lendemain du départ de Ben Ali. Avec la chute du système, certains tenant de l’appareil sécuritaire ont été démis de leurs fonctions et des dysfonctionnements sont apparues au sein de l’appareil sécuritaire. Une situation qui a été aggravée par l’instabilité et l’insécurité qui prévalait chez le voisin libyen où les milices et les groupes terroristes avaient fini par prendre le dessus.

Ainsi, les attaques terroristes se sont multipliées dans le pays dont les plus sanglantes et fortement médiatisées ont touché les touristes étrangers. Les attentats du Musée national du Bardot à Tunis et l’hôtel Riu Imperial Marhaba à Sousse en 2015 ont fait fuir les touristes. Or, le secteur du tourisme est l’un des piliers de l’économie tunisienne avec une part de 8 à 14% du PIB, selon les années.

Plusieurs autres attaques et attentats terroristes ont fini par faire de la Tunisie un pays d’insécurité avec à la clé un effet négatif sur le tourisme et les investissements étrangers.

La situation sécuritaire s’est fortement améliorée au cours des quatre dernières avec à la clé un niveau record des arrivées de touristes en 2019. Toutefois, la situation sécuriaire reste précaire.

Libertés et instabilité politique

L’un des acquis de la révolution reste bien évidemment le volet des libertés. La liberté de s’exprimer plus librement et des élections transparentes constituent des gains indéniables de la révolution tunisienne.

Toutefois, avec la multiplication des partis politiques, force est de constater que la démocratie tunisienne est marquée depuis 10 ans par l’instabilité politique.

Le pays a connu en 10 ans 4 présidents (Fouad Mebazaa, Moncef Marzouki, Béji CaÏd Essebsi et Kaïs Saïed) et surtout 8 chefs de gouvernement et autant de remaniements ministériels. Du coup, aucun programme de développement économique n’a été mis en place, chaque gouvernement, pour ne pas dire chaque ministre, faisant table rase de son prédécesseur qui n’est pas de la couleur politique de son parti ou de sa mouvance. Une situation qui n’existait pas au temps du parti-Etat.

La corruption galopante

L’échec de la transition démocratique a transformé le système politique en un système de corruption généralisée et de luttes politiciennes. Toutes les études menées au cours de ces dernières années ont montré que la corruption s’est généralisée et ce n’est plus uniquement le fait de la classe dirigeante.

En 2017, lors d’un sondage réalisé par la société tunisienne Elka Consulting pour le compte de l’Institut républicain international (IRI), 89% des sondés avaient affirmé que la corruption est plus élevée à cette date qu’avant la révolution de 2011 qui a renversé le régime de Ben Ali, pourtant accusé d’être très corrompu. Et le secteur le plus corrompu est celui de la santé. Et cette corruption touche le sommet de l’Etat avec le limogeage de ministres éclaboussés par des pratiques douteuses dont le dernier en date est le scandale des importations de déchets d’Italie.

Des carences au niveau du secteur de la santé

Pourtant considéré comme un secteur se portant très bien avant la révolution, faisant de la Tunisie une destination du tourisme de santé de nombreux pays africains et d’Europe, le système tunisien de la santé a souffert de cette décennie, notamment le secteur public. En l’absence d’investissements, celui-ci est devenu délabré et manque cruellement d’équipements. Une situation sanitaire, qui a été durant cette dernière décennie, dissimulée par la dynamique d’un secteur sanitaire privé qui avait fini par prendre le relai de celui du public.

Et la pandémie du Covid-19 a mis à nu les carences criantes du secteur de la santé publique tunisienne. Malgré une population de 12 millions d’habitants, la Tunisie figure au Top 3 des pays africains les plus touchés par la pandémie derrière l’Afrique du Sud et le Maroc et la situation y est jugée préoccupante par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Les lits de ranimation sont saturés poussant les médecins à faire le tri entre les malades qu’il faut sauver en priorité, faute de places.

Conséquence, l’instabilité politique et la crise économique sont telles que le gouvernement du nouveau Premier ministre Hichem Mechichi, en poste depuis le 2 septembre 2020 et qui vient de remanier en profondeur son gouvernement, le 16 janvier courant, aura du pain sur la planche pour faire régner l’ordre et surtout se pencher sur les grands maux dont souffre la Tunisie depuis la révolution faisant naître un certain regret de l’ancien dignitaire Ben Ali chez certains Tunisiens. La mise en place d’un plan de relance économique à même de sortir la Tunisie de cette crise économique aiguë doit être la priorité des priorités de ce nouveau gouvernement.

Par Moussa Diop
Le 19/01/2021 à 14h54, mis à jour le 19/01/2021 à 15h00