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Afrique: terre de convoitise et d'affrontement des grandes puissances

Mise à jour le 11/03/2018 à 18h56 Publié le 11/03/2018 à 18h32 Par Moussa Diop

#Politique
Puissants du monde à la conquête de l'Afrique

Lavrov (Russie), Tillerson (Etats-Unis), Erdogan (Turquie) et Wang Yi (Chine).

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#Autres pays : L’Afrique est très courtisée par les puissances occidentales et émergentes (USA, Russie, Chine, Turquie, notamment). Quêtes d’influences, approvisionnement en matière premières, sécurité, les motivations sont nombreuses mais les retombées se font attendre.

En l’espace d’un trimestre, le continent a vu défiler chefs d’Etat et missions diplomatiques des grandes puissances mondiales. Les numéros 2 américain et russe sont d’ailleurs toujours en tournée officielle sur le continent. Terrain d’affrontements entre l’Est et l’Ouest au temps de la Guerre froide, l’Afrique est redevenue un enjeu pour les grandes puissances, comme le démontre le ballet incessant des missions diplomatiques sur le continent.



La Chine, de loin le premier partenaire commercial de l’Afrique

La Chine semble avoir pris les devants. Au cours des deux dernières décennies, les ministres chinois des Affaires étrangères ont tous choisi l’Afrique comme destination de leur premier déplacement. 2018 n’a pas été une exception. Le ministre des Affaires étrangères Wang Yi a effectué du 12 au 16 janvier dernier un périple qui l’a mené dans 4 pays: Rwanda, Gabon, Gabon et Sao Tomé et Principe. En 10 ans, les dirigeants chinois ont effectué 79 visites dans 43 pays d'Afrique. 


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De fait, malgré des relations vieilles de plusieurs siècles, c’est au cours de ces quinze dernières années que les relations entre la Chine et l’Afrique ont connu une expansion rapide sous l’impulsion des décideurs politiques et économiques.

La Chine est devenue depuis quelques années le premier partenaire commercial et le premier investisseur en Afrique. Et les autorités chinoises comptent maintenir la cadence grâce à une diplomatie bien huilée.

Au-delà de sa puissance financière et de sa gourmandise pour les matières premières africaines, la Chine s’illustre aussi par le faible intérêt qu’elle accorde au volet du respect des droits de l’homme et de l’environnement dans le cadre de ses relations avec les pays africains.

Selon le cabinet américain McKinsey, les entreprises chinoises génèrent 12% de la production industrielle africaine estimée à 500 milliards de dollars et disposent de 50% de la part de marché dans le secteur des infrastructures. Toujours selon ce rapport, plus de 10.000 entreprises chinoises sont présentes en Afrique.

En 2000, le commerce sino-africain était estimé à 10 milliards de dollars. Il a atteint 220 milliards de dollars en 2014, avant de reculer sous l’effet de la baisse des cours des matières premières. En plus, la Chine pèse plus du 1/6e des prêts accordés au continent africain.


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La Chine souhaite accélérer ses relations économiques avec l’Afrique. Elle ne manquera pas de l’affirmer lors du Forum sur la coopération sino-africaine (FCSA) qui se tiendra à Pékin (Chine).

Une chose est sûre, avec la Chine, l’Afrique tend à devenir dépendante. La Chine est préoccupée certes par l’approvisionnement en matières premières. En effet, le pétrole, les matières brutes minérales et des métaux représentent 90% du total des exportations africaines vers la Chine. Toutefois, la Chine n’est pas intéressée seulement par les matières premières. Seulement 28% des investissements chinois en Afrique sont concentrés sur l’exploitation minière. La preuve, l’Ethiopie, pauvre en ressources naturelles, est la première destination des investissements chinois. La Chine y finance des barrages hydroélectriques, des routes, des chemins de fer et des unités manufacturières pour un montant de 12,3 milliards de dollars. Elle y a investi plus de 12,3 milliards de dollars en 15 ans contribuant fortement à la dynamique de l’économie éthiopienne.

Au-delà du volet économique, l’Afrique offre à la Chine un moyen d’étendre son influence géopolitique. Les 54 pays africains pèsent en nombre de voix sur la scène internationale. D’ailleurs, la Chine compte 52 représentations diplomatiques en Afrique, devant les Etats-Unis qui n’en ont que 49. Sur ce volet, la Chine cherche le soutien des pays africains sur certains dossiers, notamment celui de Taïwan.

Les Etats-Unis malgré les propos de Trump pour contrer la Chine

Le numéro 2 et chef de la diplomatie américaine Rex Tillerson a débuté le mercredi 7 mars 2018, son premier voyage officiel en Afrique, qui se terminera le mardi 13 mars courant. Ce périple d’une semaine le mènera dans cinq pays: Ethiopie, Djibouti, Kenya, Tchad et Nigeria.

Cette visite intervient après les propos insultants du président américain Donald Trump qualifiant certains pays africains de «pays de merde». Le premier soin de Tillerson a été d’apaiser la situation. Et c’est chose faite. Pour l’Union africaine, cette polémique fait partie du passé.


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Officiellement, il sera question lors de ce périple de lutte contre le terrorisme, de sécurité,  de promotion de la bonne gouvernance, sans oublier bien sûr le renforcement des relations commerciales et des investissements.

Les questions économiques ne seront pas négligées. «L’Afrique est l’avenir», a ainsi reconnu Tillerson qui connaît bien le continent en tant qu’ancien patron du géant pétrolier ExxonMobil.

Les échanges commerciaux entre les Etats-Unis et l’Afrique, hors pétrole, ont atteint 30 milliards de dollars. Et 66% des investissements américains en Afrique sont concentrés sur l’exploitation minière.

Toutefois, pour les Américains, cette tournée est avant tout motivée par des soucis sécuritaires. Outre Djibouti qui abrite la seule base militaire américaine en Afrique, il se rendra au Tchad, pays dont les ressortissants sont frappés par le Travel Ban qui les empêche de bénéficier de visas pour se rendre aux Etats-Unis. Seulement, ce pays -dans lequel Rex Tillerson sera perçu aussi comme l’ancien patron d’ExxonMobil-  occupe une place centrale dans la lutte contre les groupes jihadistes au Sahel et Boko Haram.

Mais au-delà des volets sécuritaires et économiques, Tillerson vient pour montrer que les Etats-Unis ne vont pas laisser la Chine accaparer le continent en montant qu’ils contrôlent les activités de l’empire du Milieu en Afrique.


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Cette visite est aussi et surtout une manière de faire face à la montée de la Chine en Afrique. «Les Etats-Unis veulent favoriser une croissance durable qui renforce les institutions, l’Etat de droit et permettre aux pays africains d’être autosuffisants», a martelé  Rex Tillerson, avant d’ajoute:, «c’est l’opposé de l’approche chinoise, qui encourage la dépendance via des contrats opaques, des prêts prédateurs qui engluent les pays dans la dette».

A Djibouti, la rivalité entre les deux puissances est manifeste. Washington est inquiet de la rupture du contrat d’exploitation du port djiboutien avec une société de Dubaï et craint que celui-ci soit transféré à une société chinoise. Les Etats-Unis craignent en effet que les Chinois puissent contrôler le port par lequel passe le ravitaillement de leur base militaire forte de 4.000 hommes. Les autorités djiboutiennes ont fini par rassurer les Américains en assurant que le port de Doraleh restait à 100% la propriété de Djibouti.

Les Russes aussi reviennent en force

Après avoir délaissé le continent après la Guerre froide, la Russie fait de nouveau de l’Afrique une priorité de sa politique étrangère.

Ainsi, dans le sillage des visites effectuées par les dirigeants chinois, américains et turcs, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov est lui aussi en tournée sur le continent.


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Il a entamé lundi 5 mars un périple qui l’a mené dans 5 pays africains: Angola, Namibie, Mozambique, Zimbabwe et Ethiopie. Autant de pays qui ont toujours été proches de la Russie. Les pays de la ligne de front ont toujours bénéficié du soutien russe concernant leur lutte contre le colonialisme et l’apartheid. Quant à l’Ethiopie, elle a été pendant longtemps dirigée par un régime qualifié de communiste après la chute de l’empereur Hailé Sélassié.

Seulement, avec l’éclatement de l’Union soviétique, la Russie a perdu de son aura d’antan. A titre d’exemple, les échanges commerciaux entre la Russie et l’Afrique subsaharienne se sont établis à 3,6 milliards de dollars en 2017, ce qui est plus que négligeable, comparativement aux Etats-Unis et surtout à la Chine.

Aujourd’hui, vu les perspectives de croissance du continent, la Russie souhaite se repositionner sur l’échiquier africain avec l’objectif de renforcer les relations économiques et commerciales. Et dans cette optique, Lavrov a souligné que sa tournée visait «à intensifier les liens sur plusieurs axes, à trouver de nouveaux terrains pour des efforts communs dans les domaines commercial et économique, scientifique, technique, humanitaire et d’autres encore». D’ailleurs, les Russes sont très impliqués dans de nombreux projets d’équipement de centrales nucléaires civiles sur le continent: Egypte, Algérie, Kenya, Nigeria, etc.

En outre, ce périple intervient dans un contexte particulier pour la Russie qui entretient des relations tendues avec l’Union européenne et les Etats-Unis. Le renforcement des relations avec l’Afrique, considérée comme le continent de l’avenir, est essentiel. D’ailleurs, Lavrov n’a pas manqué de souligner que l’Afrique figurait parmi les «priorités russes en matière de politique étrangère».


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N'oublions pas que ce voyage est intervenu après les déclarations de Lavrov en février dernier accusant Washington de tenter d’exclure la Russie de plusieurs marchés mondiaux, dont les marchés africains. A ce titre, il faut souligner que les pays visités par le chef de la diplomatie russe sont tous riches en hydrocarbures et en ressources minières (uranium, diamants cobalt, cuivre, or, etc.).

Les Turcs avec Erdogan en VIP 

S’ils sont moins importants économiquement que les Etats-Unis, la Chine et la Russie, les Turcs aussi sont de retour en Afrique. Et c’est le président turc lui-même qui joue les VIP en multipliant les tournées, accompagné des principaux capitaines de l'industrie turque. En l’espace de 3 mois, il a effectué deux périples sur le continent. Le premier l’a mené en décembre 2017 au Tchad, au Soudan et en Tunisie, et le second en Algérie, en Mauritanie, au Sénégal et au Mali en mars-avril. En 15 ans, en tant que Premier ministre puis en tant que président de la Turquie, Erdogan s’est rendu dans 30 pays lors d'une quarantaine de visites.

Parallèlement, la Turquie a multiplié les ouvertures d’ambassades sur le continent –passant de 12 en 2003 à 41 en 2017- et les forums économiques.


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Grâce à cette dynamique, les échanges commerciaux avec le continent ont progressé fortement, passant de 3 milliards de dollars en 2003 à 17,5 milliards de dollars en 2017, soit 21% du volume d’affaires réalisé par les entreprises turques à l’étranger. L’objectif est d’atteindre 100 milliards de dollars à l’horizon 2022.

Parallèlement, les investissements turcs en Afrique sont passés de 100 millions de dollars en 2003 à 6,5 milliards de dollars en 2017 avec une présence d’un millier d’entreprises implantées au niveau du continent. Et les entreprises turques gagnent de plus en plus de marchés au niveau du continent, notamment dans le domaine des BTP.  Quant à la Turkish Airlines, elle dispose aujourd’hui d’un réseau dense en Afrique où elle dessert 52 villes dans 33 pays, facilitant les déplacements des hommes d’affaires et expatriés turcs.

In fine, on voit que toutes les grandes puissances économiques s’intéressent désormais au continent africain qui a été pourtant délaissé après la fin de la Guerre froide.

Qu’à cela ne tienne, les Africains doivent comprendre que derrière cet intérêt, il y a bien évidemment l’enjeu économique. En effet, l’Afrique est le continent le moins développé et le moins industrialisé du monde. C’est aussi le continent où les déficits en infrastructures sont criants et les matières premières (pétrole, gaz, bauxite, cobalt, cuivre, or, uranium, etc.) abondantes.


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C’est dire que c’est le continent où il existe des marchés à prendre, notamment au niveau des infrastructures (routes, autoroutes, chemins de fer, énergie, barrages, etc.) et les ressources nécessaires au fonctionnement des industries des pays développés (électronique, automobile, téléphonie, est.).

Les affrontements entre les puissances économiques mondiales au niveau du continent sont rudes avec toutefois une légère avance pour la Chine. Celle-ci a trouvé un terrain vide il y a environ deux décennies. Et grâce à ses importantes réserves en devises accumulées durant des décennies de croissance à deux chiffres, elle dispose d’une force de frappe qui la place devant les autres puissances. D’ailleurs, les grands projets infrastructurels du continent sont en grande partie financés et réalisés par la Chine qui apporte même sa main-d’œuvre pour livrer à temps.

Reste que l'impact de cette convoitise sur les économies africaines demeure encore faible. Les pays du continent continue à s'inscrire dans un système qui leur confère l'approvisionnement des économies dveloppées des matières premières, notamment des minerais et produits agricoles, et à importer des produits manufacturés. Du coup, toute la valeur ajoutée et les emplois reviennent aux pays industrialisés, maintenant du coup le continent dans son sous développement.  

Mais comment l’Afrique peut-elle véritablement tirer profit de ses relatons avec ces puissances? Une chose est sûre, ce n’est pas en continuant à exporter ses matières premières. En effet, il devient urgent pour les pays du continent de diversifier leurs économies et surtout de développer l’industrie de transformation des matières premières (pétrole, minerait, produits agricoles, etc.) pour tirer profit des marchés des puissances économiques mondiales.

Le 11/03/2018 Par Moussa Diop