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Cedeao. Monnaie unique: le Franc CFA est loin d’être mort, l’Eco devra encore attendre

Mise à jour le 09/02/2020 à 11h44 Publié le 08/02/2020 à 11h47 Par Moussa Diop

#Economie
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#Côte d’ivoire : Si elle offre quelques acquis, la réforme du Franc CFA, annoncée en décembre 2019, risque de n’être que partielle. Telle qu’elle a été initiée, elle risque de renvoyer l’avènement de l’Eco de la Cedeao aux calendes grecques, et d’entraîner des dissensions entre anglophones et francophones.

Annoncée en grande pompe par les présidents français Emmanuel Macron et ivoirien Alassane Ouattara, le 21 décembre 2019, la réforme tant souhaitée du Franc CFA par les Africains risque de se transformer en leurre, du moins partiellement, avec même ce risque de créer une fracture entre anglophones et francophones de la Cedeao.

Les dernières déclarations de pays anglophones, et la réponse que leur a faite le président ivoirien Alassane Ouattara, qui préside la réforme du franc CFA au sein des pays de l’Uemoa, ne sont pas rassurantes. En réaction à la décision des présidents ivoirien et français sur la réforme du franc CFA, les six pays de la Zone monétaire ouest-africaine (WAMZ), que sont le Nigeria, le Ghana, le Liberia, la Sierra Leone, la Gambie et la Guinée, avaient dit toute leur ire dans un communiqué, après une réunion des ministres des Finances et des gouverneurs de la région.

Ceux-ci ont «noté avec préoccupation la déclaration visant à renommer unilatéralement le franc CFA en Eco d’ici 2020», ajoutant que «cette action n’est pas conforme aux décisions» de la Cedeao en vue de «l’adoption de l’Eco comme nom de la monnaie unique», pour toute la région. 


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Pour corser le tout, les chefs d’Etat des pays de la WAMZ vont se retrouver très prochainement pour décider de la conduite à suivre face à la réforme décidée par les pays de l’Uemoa, et surtout du changement de l’appellation de la monnaie, du Franc CFA à l’Eco. 

Le président ivoirien, furieux après la déclaration des ministres des Finances des pays de la Cedeao, non membre de l’Uemoa, et donc n’ayant pas le Franc CFA comme monnaie, a affirme que cette déclaration était «une intoxication pure et simple. Il n’y a que 5 pays qui se sont retrouvés (à Abuja) sur les 15 de la Cedeao (…) La majorité des pays n’a pas été à cette réunion. Ce n’est pas une réunion des chefs d’Etat mais des ministres et gouverneurs». 

Ces péripéties laissent envisager le fait qu’il est de moins en moins certain que le Franc CFA change de nom en 2020, pour devenir l’«Eco». Dans le contexte actuel, il est fort probable que le Franc des colonies d’Afrique (CFA), créée en 1945, poursuive son bonhomme de chemin en tant que monnaie des pays de la région pour quelques années encore. 


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En effet, si on respecte les critères de convergences édictées par la Cedeao -dont ceux-ci: un déficit de -3% du PIB, un taux d’endettement de moins de 70%, une inflation de -10%-, aucun pays n’adopterait la monnaie avant de remplir ces conditions, draconiennes, et ce, au moins durant trois années successives. 

Selon les experts de la Cedeao, à la fin de l’année 2019, un seul pays, le Togo, avait rempli ces conditions durant l’année écoulée. Or, il faudrait remplir toutes les conditions durant au moins 3 ans.

Le président ivoirien, Alassane Ouattara, a dernièrement souligné que 5 pays remplissaient ces critères de convergences. Même si c’est le cas, il faudrait tout de même attendre au minimum 2022 pour lancer l’Eco, à la condition que ces pays continuent, durant toute cette période, à respecter les critères de convergence. 


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Les divisions qui sont apparues entre anglophones et francophones sont avant tout cristallisées par les querelles de leadership entre le président Muhammadu Buhari du Nigeria, dont le pays pèse entre 65 et 70% du PIB de la CEDEAO, et Alassane Ouattara dont le pays qu’il dirige, la Côte d’Ivoire, pèse autour de 40% du PIB des pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (l’Uemoa).

L’Uemoa, qui regroupe les 8 pays de l’Afrique de l’ouest, que sont le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo, qui ont le franc CFA comme monnaie commune, sera-t-elle à même de lancer l’Eco Uemoa, en remplacement du franc CFA, dès 2020?

Ce pari semble relever de l’impossible. 

D’abord parce que l’Eco est le nom choisi pour la future monnaie unique des 15 pays de la Cedeao. En conséquence, l’Eco ne peut faire l’objet d’une appropriation par une partie des pays qui composent cet ensemble, selon les pays du WAMZ, et à leur tête, le Nigeria.


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Ensuite, les règles régissant l’avènement de l’Eco suggèrent que ceux qui veulent entrer dans le cadre fixé pour cette monnaie unique doivent préalablement remplir les critères de convergence déjà cités, pendant une durée de trois années.

Le respect de cette règle implique donc l’Eco ne pourra être lancée cette année. Toutefois, pour Alassane Ouattara, cinq, huit, voire dix, respectant déjà ces critères «peuvent se mettre ensemble» pour lancer l’Eco. En clair, les pays de l’Uemoa, qui se trouvent actuellement dans une situation économique où  ces critères de convergence sont respectés, ou en passe de l’être, peuvent opter pour l’Eco. 

En outre, au cas où les pays de l’Uemoa tentent d’outrepasser cette règle, il faudra imprimer les nouveaux billets, et frapper les pièces de cette nouvelle monnaie. Si le Franc CFA, qui circule actuellement dans les pays de l’Uemoa, est aujourd’hui encore imprimé en France, il n’est pas concevable que les pièces et billets de l’Eco le soient aussi.


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Est-ce que le Nigeria et les pays anglophones vont accepter de frapper monnaie, soit les billets de banque et les pièces libératoires de l’Eco, au profit des autres pays de la zone Franc CFA, alors qu’ils viennent tout juste d’indiquer leur opposition à l’adoption de l’Eco, en tant que monnaie de remplacement du franc CFA? Autre option, la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest, (BCEAO) se dotera-t-elle, à elle seule, des lourds moyens nécessaire pour battre monnaie, l’Eco Uemoa, en l’occurrence?
 
Par ailleurs, même au niveau du fonctionnement de l’Eco, le fait d’avoir annoncé à l’avance le maintien de la parité fixe entre l’Euro et le Franc CFA pour l’Euro et l’Eco n’emballe nullement les pays anglophones, notamment le Nigeria, qui rejette cet ancrage de la future monnaie régionale ouest-africaine à la monnaie unique européenne.

D’ailleurs, cet ancrage, s’il contribue à la stabilité des prix au niveau de la région –les pays de l’Uemoa affichant les taux d’inflation parmi les plus bas du continent-, cette parité fixe, définie vis-à-vis de l’Euro, monnaie puissante d’économies développées, est très critiquée par les économistes africains.


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Selon plusieurs experts, les pays de la Cedeao devraient disposer d’une monnaie moins forte, reflétant le niveau de développement de leur économie, qui resterait relativement flexible, et mener une politique monétaire qui donnerait la priorité à la croissance économique, et à la création d’emplois, plutôt que de lutter contre l’inflation.

Pour les économistes africains, il serait préférable d’indexer l’Eco sur un panier de devises mondiales, qui comprendrait outre l’Euro, le Yuan chinois, le dollar américain et la livre sterling anglaise, afin d’épouser ainsi la géographie des devises des principaux partenaires économiques de la CEDEAO, avec bien entendu des pondérations différentes, définies selon des critères objectifs. 

Enfin, se pose aussi le problème de la garantie de la convertibilité de l’Eco. Si la France assure la garantie de convertibilité totale du Franc CFA, qu’en sera-t-il si les pays de l’Uemoa adoptent l’Eco? Il s’agit d’un problème qui ne peut être résolu que par l’ensemble des pays de la région, dont particulièrement le Nigeria et le Ghana, qui sont les deux premières puissances économiques de la région. 


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Il devient donc de plus en plus évident que l’avènement de l’Eco ne semble pas possible dans l’immédiat, en tout cas pas dès cette année 2020. D’ailleurs, la ministre des Finances du Nigeria, Zainab Shamsuna Ahmed, a estimé que la mise en œuvre de l’Eco en 2020 n’était «pas certaine», expliquant qu’il restait «encore du travail à faire pour répondre aux critères de convergence».

Et Alassane Ouattara, dans une plus récente déclaration, semble avoir opté pour une attitude plus prudente quant au lancement de l’Eco. Le président ivoirien a émis un parallèle avec le lancement de l’euro.

«Quand l’Europe a décidé de mettre en place l’euro, la décision a été prise mais il a fallu 3 ans pour que ça se matérialise. On a pris cette décision le 21 décembre 2019, alors pourquoi les gens veulent-ils que {l’Eco} se matérialise dans les mois qui suivent? Cela se fera pas à pas, avec prudence, en tenant compte des intérêts des citoyens de la zone Uemoa et de la Cedeao», a tempéré Alassane Ouattara.


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Bref, il faut encore attendre, au moins trois ans, pour espérer le lancement effectif de l’Eco de la Cedeao dans de meilleures conditions, avec le respect, par les pays qui l’adopteront, des critères de convergence, et à condition que la nouvelle monnaie soit acceptée par tous.

Le prochain sommet des chefs d’Etat de la Cedeao permettra de consolider un peu plus l’avenir de l’Eco, en tant que monnaie unique de la Cedeao. Si les pays qui composent cet immense marché décident d’opter définitivement pour une monnaie unique, ils devront ensuite mettre en place un échéancier clair, au moins pour les pays qui rempliraient l’ensemble des critères de convergence. 

A défaut, c’est l’avenir de l’Eco, en tant que monnaie unique des 15 pays de la Cedeao, qui risque d’être hypothéqué. Au pire, on risque de se retrouver avec deux pôles antagonistes au sein de la Cedeao (Uemoa et WAMZ) ce qui plomberait l’intégration de la région.


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Dans tous les cas, la réforme du franc CFA annoncée permettra, dès qu’elle sera mise en application, quelques avantages notables. D’abord, la fin du dépôt des réserves de change auprès de la Banque de France, une obligation très critiquée, car perçue comme une dépendance humiliante vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale. C’est là, indubitablement, une victoire pour les anti-Franc CFA.

La BCEAO sera alors libre de placer ses réserves dans les actifs de son choix, ce qui pourra avoir un impact positif sur les économies de la région.

Ensuite, au niveau de la gouvernance, le retrait de la France des instances de gouvernance de l’Uemoa –du Conseil d’administration, du Comité de politique monétaire de la BCEAO et de la Commission bancaire de l’Uemoa–, permettra aux dirigeants de la BCEAO de gérer la politique monétaire de la région en toute indépendance vis-à-vis de la France, ancienne puissance coloniale, qui dicte aujourd’hui encore la politique monétaire à suivre. 


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Ce sont là deux conditions qui satisfont les pays anglophones de la Cedeao. Toutefois, il ne faudra pas se précipiter pour lancer l’Eco, sans être sûr de son succès. Les pays de la région étant habitués à la stabilité monétaire, il est nécessaire que toutes les mesures soient prises, bien à l’avance, afin d’éviter que l’Eco ne se transforme en monnaie de singe. 
Le 08/02/2020 Par Moussa Diop