La célébration d’un but, ce langage dansé n’est pas un décor. Il fabrique de l’image, du récit, de l’attachement. Il circule sur les réseaux, s’exporte dans les stades étrangers, se transforme en symbole reconnaissable en quelques secondes. À l’heure où les nations cherchent à projeter une influence douce– une forme de soft power– le football africain dispose, avec ses célébrations, d’un vecteur ultra efficace, un ascenseur émotionnel, viral, immédiatement lisible.
Le cas des Léopards de la RDC est emblématique. Le «Fimbu», devenu célébration-signature, ne se contente pas de faire sourire, il renvoie à un imaginaire, à un rythme, à une référence musicale identifiée. Des reportages ont documenté cette célébration lors de compétitions continentales, en la reliant explicitement à la danse «Fimbu», qui, parfois est décrite comme le «coup de la chicotte», exécutée après des buts marquants. Ce qui rend le «Fimbu», puissant, c’est sa capacité à condenser une culture pop (musique, geste, refrain, mimétique) en un signe sportif.
La CAF elle-même, dans une séquence consacrée aux célébrations de la CAN, évoque l’attente du «Fimbu», des Léopards, preuve qu’on n’est plus dans l’anecdote, on parle d’un code connu du public, d’un moment attendu, presque d’un rendez-vous.
La chanson elle-même existe comme objet culturel autonome, portée par l’artiste congolais Félix Wazekwa, avec des publications vidéo qui circulent largement. Cet ancrage musical renforce la portée de la célébration, ce que la RDC exporte, ce n’est pas seulement une joie de vestiaire, c’est un fragment d’identité sonore et gestuelle.
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Au Mali, l’aigle n’est pas un simple surnom, c’est une figure nationale, un imaginaire de hauteur, de vigilance, de puissance. Quand des joueurs ou des pages officiellement associées à l’univers des Aigles parlent de «danse de l’aigle», ils ne vendent pas une chorégraphie TikTok. Ils revendiquent un emblème, et la célébration devient un prolongement de l’iconographie nationale.
Dans le même esprit, la CAF a déjà mis en avant certaines célébrations associées au Mali, citant notamment le salut militaire des Aigles dans une compilation officielle des célébrations marquantes de la CAN. Là encore, la logique est claire, inscrire l’équipe dans un répertoire de signes, où le geste dit quelque chose de la posture collective, de la discipline, du récit national.
Ce n’est pas un hasard si ces célébrations symboliques se distinguent des gestes purement individuels. Elles fonctionnent comme un drapeau invisible, une manière de rappeler, dans le temps ultra-court de la célébration, que l’équipe est un représentant, pas seulement un groupe d’athlètes.
La Côte d’Ivoire, elle, a une autre arme, la fête comme grammaire nationale. Le Coupé-Décalé a longtemps servi de bande-son à l’ivresse collective, et sa capacité à «mettre le pays en mouvement» dépasse la musique. Le Monde rappelle le rôle de cette culture populaire et l’empreinte durable de figures comme DJ Arafat dans l’imaginaire ivoirien, y compris par la diffusion et la persistance de cette musique dans les espaces festifs.
Dans l’univers footballistique, cette énergie se retrouve dans l’ambiance autour des Éléphants, documentée par des séquences où l’équipe et son environnement basculent d’un registre à l’autre – du zouglou au coupé-décalé – comme si la culture populaire servait d’échauffement émotionnel avant le match. Ici, le «soft power» ne passe pas forcément par une célébration strictement codifiée après le but, il passe par une esthétique de la victoire, une capacité à associer performance sportive et culture festive, à donner envie d’adhérer au récit ivoirien., dans un contexte où les nations investissent de plus en plus la diplomatie sportive, cette joie exportable devient un capital d’image.
Bien avant l’ère des réels, le Cameroun avait déjà compris que la célébration peut fabriquer de l’Histoire. Les années 1990 ont cristallisé ce phénomène car la danse, le rythme, l’aisance, l’exubérance assumée. Les spécialistes rappellent que les Lions indomptables ont popularisé le Makossa comme danse rythmée devenue symbole de victoire, portée par l’image de Roger Milla lors du Mondial 1990, avec ses pas près du poteau de corner.
Et cette mémoire n’est pas seulement médiatique car la FIFA elle-même a consacré la «signature» de Milla, évoquant explicitement sa célébration au drapeau de corner comme partie intégrante de sa légende.
Le Cameroun illustre une vérité simple: quand une célébration se fixe dans la mémoire globale, elle devient une carte postale permanente. Milla n’a pas seulement marqué des buts, il a marqué un imaginaire. Et, avec lui, une part de culture camerounaise est entrée dans l’album universel du football.
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Pourquoi ces danses comptent-elles autant ? Parce qu’elles cochent toutes les cases de l’influence moderne. Elles sont courtes, mémorisables, reproductibles. Elles créent de la cohésion interne, car elles se répètent à l’entraînement comme un rituel. Elles créent de l’attachement externe, car elles donnent au public l’impression de partager une intimité culturelle. Sur les pelouses africaines, le football se danse, se chante et se célèbre, et certaines sélections transforment ces moments en performances culturelles.
Les joueurs de la République démocratique du Congo célèbrent leur troisième but en dansant le Fimbu.
La CAF, en valorisant ces séquences dans ses contenus officiels, montre aussi que la célébration est devenue un objet de narration institutionnelle, une pièce du spectacle continental, au même titre qu’un but, une parade ou une action décisive.
Aujourd’hui, les célébrations africaines ne sont pas seulement spontanées, elles s’inscrivent dans un écosystème où chaque signe peut renforcer une marque nationale, une identité d’équipe, un lien avec la diaspora.















